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mardi 13 janvier 2015

Lecture analytique de Terre des hommes, V, Oasis de Antoine de Saint-Exupéry




Commentaire de Terre des hommes, V, Oasis, (1939)
 (épisode des deux jeunes filles)

 de Antoine de Saint-Exupéry

Rencontre insolite au château de San Carlos en Argentine

Château San Carlos partiellement restauré voir ICI

Informations préalables 

            L'épisode raconté par Saint-Exupéry dans Terre des hommes, V, Oasis, (1939) est véridique et le lieu est devenu mythique pour les Argentins. Ils ont restauré partiellement la demeure qui avait été détruite par un incendie et en ont fait un musée à la gloire de l’aviateur. Au moment des faits, en 1929, Saint-Exupéry est chef d'exploitation à l'Aéropostale Argentina. C'est lors d'un trajet postal entre Buenos Aires et Asuncion (Paraguay) qu'il a un incident mécanique qui l'oblige à se poser sur un champ caillouteux en Argentine, près de Concordia. Lui et son mécanicien découvrent la famille française Fuchs-Valon et surtout ses deux filles, Edda et Suzanne, âgées respectivement de neuf et quatorze ans. Elles vivent dans le château San Carlos, avec leurs parents et leur frère. La bâtisse a été construite par un aventurier français riche, qui l’a aménagée dans le style de Louis XV. Le lieu est pourtant déjà bien délabré quand la famille Fuchs-Valon l’habite. Antoine de Saint-Exupéry aura des relations suivies par la suite avec cette famille.


Voir le texte intégral ICI

Commentaire

            Après l'aventure de la ligue Latécoère Toulouse-Dakar, Antoine de Saint-Exupéry devient chef d'exploitation de l'Aéropostale Argentina en 1929. Dans son récit Terre des hommes (1939), l'auteur raconte dans la partie V, Oasis, une rencontre insolite avec une famille française qui l'a accueilli alors qu'il venait d'atterrir en catastrophe dans un champ proche de leur drôle de maison. Mais ce qui intéresse l'aviateur dans cette rencontre en Argentine, près de Concordia, ce sont les deux jeunes filles de la famille. On se demandera pourquoi elles représentent toute une symbolique pour l'auteur. D'abord on verra en quoi elles incarnent le monde de l'enfance puis ce qu'elles inspirent comme réflexions.




I – L'enfance, une période de tous les possibles



 A – Un monde enchanté



            L'auteur a recours à plusieurs mythes pour faire le portrait de ces jeunes filles sans jamais donner de précisions sur leurs noms, leur âge, leur nationalité ou même leur apparence physique. Il les présente successivement comme des sortes de déesses qui « régnaient sur tous les animaux de la création ». Comme Noé, elles ont réuni une véritable arche avec des animaux hétéroclites : « un iguane, une mangouste, un renard, un singe et des abeilles ». Comme Saint François d'Assise, elles leur racontaient des histoires et « ils écoutaient ».

            Elles sont comparées à « deux fées silencieuses », associées au déterminant possessif « mes » qui montre l'affection qu'il leur porte. Autre titre qu'il leur donne, celui de reine et de princesse : « j'admirais cette noyauté qu'elles exerçaient […] la princesse en esclavage ».

            Le jeu psychologique à propos de la vipère renvoie à l'épisode de la Genèse : la familiarité de la femme avec le serpent (Ève) qui apporte la connaissance.



                         B – Un jeu comme une épreuve



            Le comportement des deux jeunes filles ramène l'auteur à des souvenirs de son enfance : « Dans mon enfance, mes sœurs attribuaient ainsi une note aux invités ». Il fusionne ainsi dans son souvenir ses sœurs qu’il aimait beaucoup et ces deux jeunes espiègles.

              L'abondant vocabulaire du regard : « surveiller du coin du regard », « yeux aiguisés », « regards furtifs », « coups d’œil en éclair », associé au lexique du jugement : «  un jugement, secret, rapide définitif […] leur douce gravité de juge », transforme l'invité Saint-Exupéry en élève qui passe un examen de courage et de sang-froid. C’est sûr, il n’est pas très à l’aise et prêt à toutes les complaisances pour les amadouer.

           Le récit de la vipère, outre sa valeur symbolique, est avant tout une anecdote amusante. C'est d'ailleurs le seul passage où l'on trouve des paroles directes, échangées entre les jeunes filles et l'auteur. Ce qui fait le sel de cette scène, c'est d'une part son étrangeté : « quelque chose siffla légèrement sur le parquet, bruissa sous la table ». L'auteur ignore ce dont il s'agit quand une jeune fille déclare tranquillement : « C'est les vipères ». La reprise humoristique par l'auteur : « Ah !... C'est les vipères... ». Les points de suspension évoquent la surprise mais surtout la répulsion instinctive que tout être éprouve devant un danger mortel. Les jeunes filles présentent alors « le visage le plus doux et le plus ingénu du monde », comme si tout cela était parfaitement naturel tout en observant à la dérobée la réaction de leur hôte. Depuis le début du repas, elles s'amusent à tester cet homme, le prenant, comme dit l'auteur, soit pour un « barbare », soit pour « leur animal familier ». Heureusement, il a souri ! Le test est réussi : c'est un brave et il a son "brevet d'enfance".

            L'auteur présente cette anecdote comme une sorte d'apologue, de fable, dans laquelle il célèbre la proximité entre la nature, l'enfance et la féminité. Il en profite pour méditer sur ces deux derniers aspects, c'est-à-dire le destin de femme des jeunes filles et leur rapport avec la nature.


Edda et Suzanne Fuchs-Valon, "les princesses argentines"
voir ICI


II – La nature et le destin des femmes



             A – La nature célébrée et maternée



            Dans le paradis évoqué précédemment, l'auteur insiste sur la diversité des animaux sauvages apprivoisés : « Tout cela vivant pêle-mêle, s'entendant à merveille ». De même, les vipères qui « ont leur nid dans un trou sous la table » rentrent tranquillement le soir après avoir chassé le jour. Ces animaux, sans aucune agressivité, vivent leur vie au côté de cette famille particulière. Les êtres vivants peuvent donc vivre en bonne entente même s’ils sont de nature très différente.

               Le lexique du soin et du maternage de ces animaux est abondant et montre combien ces jeunes filles apportent d'affection et de respect aux animaux : « les nourrissant, les abreuvant, leur racontant des histoires […] contrôler si la nichée d'oiseaux prend bien ses plumes, […] dire bonjour aux amis ». Ces bonnes petites mères savent créer les liens essentiels entre les créatures vivantes.

            Pour le pilote, il est « autrement audacieux de se hisser jusqu'aux dernières branches d'un platane » que de piloter un avion. Il admire les prises de risques que prennent les jeunes filles parce qu'elles le font dans l'intérêt des oiseaux et non pour faire un exploit sportif personnel. L'objectif supérieur qu’elles poursuivent met à égalité l'enfant et le pilote averti qui a, lui aussi, une mission désintéressée à accomplir.



             B – Méditation sur le destin des femmes et des enfants



                    A la fin de l'extrait, Saint-Exupéry revient au présent d'énonciation : « Aujourd'hui je rêve, tout cela est bien lointain » pour faire une réflexion sur le destin des jeunes filles, en particulier et des femmes, en général.

            Par des questions rhétoriques : « Que sont devenues ces deux fées » et des réponses hypothétiques : « Sans doute se sont-elles mariées », il s'interroge sur le devenir des petites filles qui semble tout tracé : le mariage, la « maison neuve », et « l'imbécile [qui] emmène la princesse en esclavage ». Il oppose la nature qu'elles aimaient : « les herbes folles et les serpents » aux « parcs soignés » que préfère « l'imbécile [qui] dit des vers ».

               Le vocabulaire de l'erreur est alors omniprésent : « se tromp[er] » et on note quatre fois la répétition de « On croit ». Ce n'est pourtant pas une charge contre les hommes : Saint-Exupéry est homme et même poète à sa façon (« l'imbécile [qui] dit des vers » ?). Mais plutôt que de déplorer le conformisme (le déterminisme social) des femmes, il préfère parler d'erreurs et sous-entendre que l'homme triche avec les sentiments. Surtout, au-delà du sort des femmes, ce qui l'intéresse, c'est le devenir des enfants, de l'enfance qui est la période de tous les possibles. Il ne faudrait pas « casser » la nature de l’enfant, l’abîmer. Si on pouvait rester toute sa vie avec un cœur d’enfant ...





                L'épisode argentin est comme une parenthèse, une oasis où on se rafraîchit et se ressource, et qui va amener une réflexion sur les notions de nature et culture, de rapport entre les hommes et les femmes, entre les adultes et les enfants. Il en ressort que l’enfant ne triche pas, au risque de paraître odieux aux yeux des adultes qui ont oublié leur enfance (le jeu des jeunes filles est terriblement agaçant et déstabilisant pour un adulte). L’enfant a le sens inné de la nature, ne s’étonne de rien, n’a peur de rien et possède « le bel orgueil ». Il a tout pour devenir exceptionnel. Cette anecdote amusante et insolite révèle la proximité de Saint-Exupéry avec l'imaginaire et le comportement des enfants. C'est ce que l'on retrouve dans sa fable philosophique Le Petit Prince (1943), ouvrage universellement connu et qui n’est pas destiné uniquement aux enfants …

Notes prises par Benjamin , 1S6 (novembre 2014)
d’après le cours de Céline Roumégoux

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