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mardi 27 octobre 2020

Poèmes à Lou, "Tendres yeux éclatés..." de Guillaume Apollinaire

 


Apollinaire portant un bandage suite à sa trépanation après avoir été atteint par un éclat d’obus à la guerre de 14-18

Poèmes à Lou (1914-1915) de Guillaume Apollinaire
 (Edition posthume, 1956)

Tendres yeux éclatés de l’amante infidèle

Tendres yeux éclatés de l’amante infidèle
Obus mystérieux
Si tu savais le nom du beau cheval de selle
Qui semble avoir tes yeux


Car c’est Loulou mon Lou que mon cheval se nomme
Un alezan brulé
Couleur de tes cheveux cul rond comme une pomme
Il est là tout sellé


Il faut que je reçoive ô mon Lou la mesure
Exacte de ton doigt
Car je veux te sculpter une bague très pure
Dans un métal d’effroi. 
 

Louise de Coligny-Chatillon

Guillaume Apollinaire, parti à la guerre de 14-18 "la fleur au bout du fusil", déchante vite devant l’atrocité des tranchées et de la grande boucherie. Amoureux impénitent, il compose sur le front au milieu de la mitraille des poèmes d’amour à sa dernière maîtresse en date, la volage et capricieuse Louise de Coligny-Chatillon. Ces poésies réunies sous le titre Poèmes à Lou paraîtront après sa mort. Dans le poème dont l’incipit est Tendres yeux éclatés, nous verrons comment Apollinaire fait une étrange déclaration d’amour, peut-être même une demande en mariage, tout en évoquant les tourments de l’amour mêlés au chaos de la guerre. Peut-on aimer sous les obus ?

I) Une déclaration d’amour insolite

A) Un éloge osé à la beauté


- le poète s’adresse à Louise d’abord par  une apostrophe métonymique "Tendres yeux éclatés", où l’adjectif "éclatés" constitue un écart avec "tendres" et connote une violence, une blessure, renforcées par le mot "obus" auquel ils sont comparés au vers 2. Le tutoiement et la répétition de Lou précédé au vers 9 d’un ô lyrique montrent aussi un décalage, comme une hésitation entre la familiarité et le sérieux. L’alternance entre les alexandrins plus traditionnels et majestueux et les hexasyllabes (typographiquemnt décalés) renforce encore cette impression.
- La désignation de l’amante "mon Lou" est curieusement placée après le nom du cheval "Loulou" qui est une réplique redoublée du surnom de son amante, qu’il compare sans façon à son cheval !
- La beauté de Lou associée à sa ressemblance avec le cheval est déconcertante "qui semble avoir tes yeux" ou "Un alezan brûlé couleur de tes cheveux". le poète n’hésite pas à faire un écart de niveau de langue avec l’expression "cul rond comme une pomme" qui, faute de ponctuation, peut s’appliquer aussi bien à Louise qu’au cheval !

Apollinaire laisse percer une certaine désinvolture dans son compliment amoureux où l’érotisme est sous-jacent : l’image de la monture, du cul rond ou encore la symbolique de l’obus. Louise n’était pas prude et le poète plutôt direct.

B) Une demande en mariage allusive
 
- L’image de la monture sellée, deux fois à la rime "cheval de selle" au vers 3 et "tout sellé" au vers 6, peut être une allusion voilée à la monture maîtrisée, domptée par le cavalier et par conséquent à la femme prête à s’engager ou à se rendre.
- L’enjambement hardi entre le vers 9 et 10, qui sépare le nom de son adjectif :
Il faut que je reçoive ô mon Lou la mesure
 Exacte de ton doigt
met en valeur le détail précis du doigt, complété par l’explication :
Car je veux te sculpter une bague très pure
Cela donne à penser que le poète veut confectionner un anneau de mariage.
- La formulation de la demande est étrangement faite avec un impersonnel d’obligation : Il faut que je reçoive ; comme si le poète évitait une demande directe. Drôle de pudeur après ses comparaisons osées !

La dangerosité de sa situation pourrait expliquer sa demande, comme si la perspective d’un mariage permettait de conjurer le sort. Les poilus, d’ailleurs, fabriquaient effectivement des objets et des anneaux avec les débris de fer du champ de bataille. (voir exemple ci-dessous)



II) L’amour, la guerre : même chaos ?

A) Un contexte de guerre
 
- Le vocabulaire utilisé serait surprenant si on ne savait pas dans quelles circonstances le poète compose, c’est-à-dire sur le front : obus, métal d’effroi et même cheval de guerre.
- L’absence de ponctuation et l’analogie entre Lou et le cheval contribuent à mêler les thèmes de l’amour et de la guerre qui semblent aussi dangereux l’un que l’autre.
- On remarque que le premier mot à la rime est "infidèle" et le dernier "effroi" en opposition très nette avec le premier mot du poème "tendres".

Malgré une légèreté de ton, la souffrance et le doute sont perceptibles dans cette singulière déclaration : l’amour et la guerre sont des combats !

B) Les tourments d’un amoureux
 
- Dès le premier vers l’expression "amante infidèle" qui est un oxymore paradoxal alerte le lecteur sur la possible absence de réciprocité de l’amour du poète.
- L’adjectif "mys/té/ri/eux", à la rime et prononcé en diérèse, au vers 2, souligne l’indécision du poète quant aux sentiments de Lou à son égard
- L’opposition très forte entre les mots "très pure" et "métal d’effroi" à la fin du poème unit l’amour et la guerre, ou plutôt l’amour et la mort, comme si cette bague fabriquée avec du métal guerrier symbolisait cette dualité et pouvait être un gage concret d’un amour si fragile.

Apollinaire qui peut avoir toutes les audaces et même s’exprimer crûment (il est l’auteur de textes très érotiques) semble hésiter dans ce poème entre la gravité et la légèreté, entre la tendresse, la familiarité et le reproche ou la jalousie. Il voudrait s’attacher Lou par des liens solides, peut-être ceux du mariage, comme il maîtrise son cheval. La proximité du danger lui fait lâcher son dernier mot "effroi". Ainsi le danger de mort est-il bien réel, il ne s’agit pas de mourir d’amour à la manière lyrique de Ronsard, ni de célébrer une beauté toute théorique mais d’évoquer les réalités de la chair, voire de l’acte d’amour pour mieux conjurer la mort. Tous les soldats, c’est bien connu, voient leur amour exacerbé ou fantasmé à la guerre. Eros et Thanatos, toujours indissociables !