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mardi 18 avril 2023

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par Olympe de Gouges. Analyse du préambule et des deux premiers articles

 

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est un projet de texte législatif français, exigeant la pleine assimilation légale, politique et sociale des femmes, rédigé le 14 septembre 1791, par Olympe de Gouges, publié dans la brochure Les Droits de la femme, adressée à la reine Marie-Antoinette.



Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
 

À décréter par l'Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.
 
Préambule
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale.
Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
 
Article premier. La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
 
Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l'oppression.
 
Article 3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n'est que la réunion de la Femme et de l'Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.
 
Article 4. La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l'exercice des droits naturels de la femme n'a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l'homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.
 
Article 5. Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société ; tout ce qui n'est pas défendu pas ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elles n'ordonnent pas.
 
Article 6. La loi doit être l'expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. 
Article 7. Nulle femme n'est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la loi : les femmes obéissent comme les hommes à cette loi rigoureuse.
 
Article 8. La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.
 
Article 9. Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi.
 
Article 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l'ordre public établi par la loi.


 
Article 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d'un enfant qui vous appartient, sans qu'un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.
 
Article 12. La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de celles à qui elle est confiée.
 
Article 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, les contributions de la femme et de l'homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l'industrie.
 
Article 14. Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l'admission d'un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l'administration publique, et de déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée de l'impôt.
 
Article 15. La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.
 
Article 16. Toute société, dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n'a pas coopéré à sa rédaction.
 
Article 17. Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés : elles ont pour chacun un droit lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.
 
Postambule
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le vouloir. Passons maintenant à l'effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et puisqu'il est question, en ce moment, d'une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l'éducation des femmes.
Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l'administration nocturne des femmes ; le cabinet n'avait point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.

 

Analyse du préambule et des deux premiers articles

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est un projet de texte législatif français, exigeant la pleine assimilation légale, politique et sociale des femmes, rédigé le 14 septembre 1791, par Olympe de Gouges, publié dans la brochure Les Droits de la femme, adressée à la reine Marie-Antoinette.

Femme de lettres et femme politique, Olympe de Gouges est considérée comme une pionnière du féminisme. Très investie dans la révolution française, elle rédige en 1791 une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qu'elle adresse à la reine Marie-Antoinette, en écho à celle de 1789. Elle lutte pour l'émancipation de la femme, pour la reconnaissance de sa place sociale et politique. Elle milite également pour l'abolition de l'esclavage. Proche de Condorcet, elle rejoint les Girondins en 1792. Condamnée par le Tribunal révolutionnaire, elle est guillotinée le 3 novembre 1793.

Introduction

À la Révolution française, en 1789, le peuple représenté par ses députés se dote d’une déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Dans cette déclaration, aucune référence n'est faite aux femmes. Olympe de Gouges rédige donc une déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Dans le préambule, on s’aperçoit qu’elle conserve la forme de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, avec des variantes pour affirmer les droits de la femme. Quels droits spécifiques réclame-t-elle ? On examinera d’abord les reprises de la DDHC, puis l’originalité (les différences avec la DDHC) de cette déclaration.

 

I) Les reprises de la DDHC :

- Revendiquer le droit à être constitué en assemblée nationale mais en désignant exclusivement les femmes.

- Accusation semblable : le malheur public et la corruption des gouvernements viennent de l’ignorance, de l’oubli ou du mépris des droits humains.

- Même visée de la déclaration qui vise : « au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous ».

- Revendication de la tutelle de l’Être suprême (remplace Dieu en le périphrasant)

- Pour les deux premiers articles, l’auteur réécrit la DDHC en ajoutant les droits des femmes et l’égalité stricte avec ceux des hommes.

 

II) Les spécificités (originalité) de la DDFC :

- périphrase avec énumération ternaire pour désigner les femmes : mères/fille/sœurs au lieu « des représentants du peuple français » ce qui est un argument émotionnel pour toucher les hommes qui ont tous une mère, une fille ou une sœur. On note que le terme « épouse » n’est pas utilisé, sans doute pour montrer que les lois du mariage ne sont pas naturelles car elles asservissent les femmes.

- Désignation exclusivement féminine sauf ligne 10 « pouvoir des femmes et pouvoir des hommes. »

- Désignation élogieuse des femmes : « Le sexe supérieur en beauté comme en courage… »

- Féminin ajouté à l’article 1 : affirmant l’égalité de l’homme et de la femme « en droit » (l-21)

- Article 2 : hommes et femmes sont associés pour avoir de vrais droits

 

     Ce préambule est une réécriture, voire un pastiche ironique de la DDHC avec une affirmation de l’égalité, voire de la supériorité des femmes. Olympe de Gouges utilise des arguments émotionnels et logiques pour réclamer les mêmes droits que les hommes (« la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l'oppression »), parfois de manière contestable, (causes du malheur public liées uniquement à l’exclusion des droits des femmes l-3) ou qui risquent de choquer les hommes (supériorité des femmes l-16.).

 Cette déclaration décalquée sur celle des hommes est destinée à leur faire prendre conscience de leur manque de considération des droits de la femme et de leur obscurantisme patriarcal. Il y a donc une revendication de la parité complète concernant les droits et les devoirs des hommes et des femmes. Malheureusement, Olympe de Gouges ne sera pas suivie et sera même exécutée par les révolutionnaires sous la Terreur en 1793. Il faudra attendre le mouvement des suffragettes qui militeront pendant 150 ans, du début du XIXe siècle jusqu’en 1945 pour obtenir le droit de vote pour les femmes en France. Ce n’est qu’en 1965 qu’elles peuvent gérer leurs biens propres et exercer une activité professionnelle sans le consentement de leur mari. En 1970, elles obtiennent l’autorité parentale conjointe et en 1975 le droit à l’IVG. Mais il reste beaucoup à faire pour l’égalité des salaires et des responsabilités sociales et politiques. Et ailleurs dans le monde, dans certains pays, les femmes sont encore considérées comme des mineures sans aucun droit.

 

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Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789


 

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.

En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen.

 

Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article 2 - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.

Article 3 - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

Article 4 - La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Article 5 - La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.

Article 6 - La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Article 7 - Nul homme ne peut être accusé, arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant ; il se rend coupable par la résistance.

Article 8 - La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

Article 9 - Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Article 10 - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.

Article 11 - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Article 12 - La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique ; cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux à qui elle est confiée.

Article 13 - Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre les citoyens, en raison de leurs facultés.

Article 14 - Les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.

Article 15 - La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Article 16 - Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution.

Article 17 - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.

dimanche 29 janvier 2023

Voltaire, commentaire de " Femmes, soyez soumises à vos maris"

 Plan détaillé de commentaire

Voltaire, Femmes, soyez soumises à vos maris , in Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques, 1766

 

"On lui fit lire Montaigne : elle fut charmée d’un homme qui faisait conversation avec elle, et qui doutait de tout. On lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque : elle demanda pourquoi il n’avait pas écrit l’histoire des grandes femmes.

 

         L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. Qu’avez-vous donc, madame ? lui dit-il. J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.

 

        - Comment, madame ! savez-vous bien que ce sont les Epîtres de saint Paul ?

 

         Il ne m’importe de qui elles sont : l’auteur est très impoli. Jamais M. le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre : était-il marié ?

 

         - Oui, madame.

 

        - Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire, Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour, avec de très grandes douleurs, un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort, sans qu’on vienne me dire encore, Obéissez ?

 

         Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :

 

Du côté de la barbe est la toute puissance 

 

Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai bien peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.

 

         Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un Etat à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle."

 


Voltaire et sa maîtresse Emilie du Châtelet, mathématicienne, traductrice de Newton.


 

Plan possible du commentaire

 

I) Une conversation mondaine entre une aristocrate des Lumières et un abbé

 

A) Une femme libérée (la maréchale de Grancey,)

(Elle a des amants comme son mari a des maîtresses, son mari très libéral ne lui impose pas l’obéissance, elle est désinvolte au sujet des écrits religieux et de saint Paul en s’adressant pourtant à un abbé)

 

B) Un discours plein d’esprit

(Elle est spontanée, donne des exemples personnels, utilise des exclamations et des questions oratoires et montre son indignation de manière ironique)

 

II) Un réquisitoire contre l’oppression masculine et religieuse sur les femmes

 

A) Une attaque contre la religion et les couvents

 (Elle juge saint Paul comme s’il était son contemporain, critique l’éducation donnée aux filles dans les couvents)

 

B) Réfutation des arguments masculins pour dominer les femmes (supériorité prétendue du corps et de l’intelligence)

(S’appuie sur « L’école des femmes » de Molière pour se moquer de la prétendue supériorité virile)

 

III) Un plaidoyer pour l’égalité entre hommes et femmes

 

A) Ce que la nature fait déjà subir aux femmes (maternités dangereuses, menstruations pénibles, enfant ingrat) et ce qu’elle n’impose pas : l’obéissance de la femme à l’homme

 

B) L’exemple de la princesse allemande (Catherine II) : la femme idéale et l’idéal des Lumières

mardi 13 décembre 2022

Erasme, Traité de civilité puérile (1530) ou Le savoir-vivre à l’usage des enfants, commentaire d'essai

 

Erasme, Traité de civilité puérile (1530) 

ou Le savoir-vivre à l’usage des enfants



Desiderius Erasmus, peinture de Hans Holbein le Jeune

L’éducation fut une grande préoccupation des Humanistes de la Renaissance qui voulaient en finir avec la scolastique médiévale (le par-cœur, la glose) et avec les mœurs peu raffinées de la société, y compris la meilleure ! Rabelais dans Gargantua (1535) imagine l’utopie de l’abbaye de Thélème qui offre à de jeunes adultes aristocrates autant de divertissements élégants que d’études sérieuses, le tout sous la devise du "Fais ce que voudras". Erasme de Rotterdam, lui aussi moine et intellectuel majeur de l’époque, en rapport avec près de six cents fins lettrés de toute l’Europe, va se pencher sur la question de l’éducation, celle des princes  (comme le futur *Charles Quint) comme celle de tout homme de raison. Dans son Traité de civilité puérile, paru en 1530, il va composer un véritable petit manuel de savoir-vivre à l’usage des enfants en général, même si l’ouvrage est dédié à son élève Henri de Bourgogne, "jeune enfant de grande espérance". Examinons la deuxième partie du préambule de ce traité :

(*l’Institutio principis christiani (ou "Education du prince chrétien"1516), que lui a suggéré d’écrire le chancelier de Brabant, Jean Le Sauvage, pour le futur Charles Quint. En une dizaine de chapitres, Érasme livre un véritable manuel d’une éducation complète du prince chrétien, qu’il s’agisse de sa formation intellectuelle, morale ou politique, sans oublier la religion qui est au cœur même de cette éducation.)

Préambule (deuxième paragraphe)


"L'art d'instruire consiste en plusieurs parties, dont la première et la principale est que l'esprit encore tendre reçoive les germes de la piété ; la seconde, qu'il s'adonne aux belles-lettres et s'en pénètre à fond ; la troisième, qu'il s'initie aux devoirs de la vie ; la quatrième, qu'il s'habitue de bonne heure aux règles de la civilité. C'est cette dernière partie que j'ai aujourd'hui choisie pour sujet ; d'autres se sont occupés des trois premières et moi-même j'en ai traité maintes fois. Quoique le savoir-vivre soit inné chez tout esprit bien réglé, cependant, faute de préceptes formels, des hommes honnêtes et instruits en manquent parfois, ce qui est regrettable. Je ne nie pas que la civilité ne soit la plus humble section de la Philosophie, mais (tels sont les jugements des mortels) elle suffit aujourd'hui à concilier la bienveillance et à faire valoir des qualités plus sérieuses. Il convient donc que l'homme règle son maintien, ses gestes, son vêtement aussi bien que son intelligence. La modestie, voilà ce qui convient surtout aux enfants, et principalement aux enfants nobles : or, il faut réputer nobles tous ceux qui cultivent leur esprit par la pratique des belles-lettres. Que d'autres fassent peindre sur leurs écussons des lions, des aigles, des taureaux, des léopards : ceux-là possèdent plus de vraie noblesse, qui pourrait orner leurs armoiries d'autant d'emblèmes qu'ils ont cultivé d'arts libéraux."

Nous verrons comment, dans ce préambule argumentatif, Érasme présente son ouvrage et en quoi ce petit manuel pratique de savoir-vivre à l’usage des enfants est représentatif  de son idéal humaniste en matière d’éducation.

I) Un argumentaire pour justifier un manuel inhabituel

A) Un raisonnement déductif (du général au particulier)

- Érasme commence par une définition de "l’art d’instruire" en quatre domaines présentés apparemment par ordre décroissant d’intérêt, de la piété à la civilité en passant par les devoirs de la vie et surtout par les belles lettres. L’art d’instruire est donc l’art d’éduquer car il ne s’agit pas uniquement "d’instruction intellectuelle" mais bien de leçons de comportement individuel et social et aussi d’enseignement religieux et moral. Cette vision des composantes de l’éducation est présentée comme une évidence : "L'art d'instruire consiste en plusieurs parties". Ce postulat,  au présent de vérité générale,  n’a pourtant rien d’évident à son époque et est bien plutôt le programme humaniste.
- Cependant de ces quatre "matières", il ne s’intéressera dans cet ouvrage qu’à la dernière : la civilité (le particulier). Cette partie est neuve, comme il le sous-entend : "d'autres se sont occupés des trois premières et moi-même j'en ai traité maintes fois".

B) De la concession aux contre arguments

- Si Erasme concède que "le savoir-vivre soit inné chez tout esprit bien réglé" et qu’il admette que "la civilité soit la plus humble section de la Philosophie", il objecte que "faute de préceptes formels, des hommes honnêtes et instruits en manquent parfois, ce qui est regrettable" et que la civilité "suffit aujourd'hui à concilier la bienveillance et à faire valoir des qualités plus sérieuses". Il prévient ainsi les critiques qu’on pourrait lui faire de s’intéresser à un domaine mineur ("la plus humble section de la Philosophie") et de donner des "recettes" de conduite, inutiles car trop "naturelles" ("innées"). Il avance aussi que la civilité favorise la sociabilité ("la bienveillance") et  permet de développer des qualités supérieures ("et à faire valoir des qualités plus sérieuses").

C) Un programme pratique mais essentiel

- Erasme annonce les grandes lignes de son programme qu’il développera dans les sept courts chapitres de son traité à savoir, pour chaque homme, savoir régler : "son maintien, ses gestes, son vêtement".

- L’analogie entre l’exercice de l’intelligence ("Il convient donc que l'homme règle son maintien, ses gestes, son vêtement aussi bien que son intelligence") et l’apprentissage des bonnes manières montre bien que les deux éducations sont liées : celle de l’esprit et celle de la sociabilité.
- Il donne en conclusion à son préambule les qualités indispensables à toute éducation : la modestie et la noblesse de l’esprit, cultivé "par la pratique des belles-lettres". On notera au passage que ce n’est plus la piété ("la première et la principale") qui est mise au premier rang comme au début de cet extrait !

II) Une éducation humaniste

A) Les valeurs intellectuelles

 L’intelligence, "l’esprit bien réglé".


B) Les valeurs sociales

 Les valeurs de l’homme honnête, les devoirs de l’homme, de l’enfant noble, la bienveillance à rechercher pour la concorde sociale passent par le respect de principes de civilité.


C) les valeurs religieuses et morales

- La piété

- La modestie
- La vraie noblesse, c’est celle de l’esprit cultivé par les belles lettres et les arts libéraux (attaque en règle contre la prétention des nobles et de leurs blasons orgueilleux qui s’attribuent les qualités des animaux emblématiques de leurs écussons).

Erasme, le pacifique, accorde beaucoup d’importance à la civilité, principe de concorde entre les hommes, associée à la noblesse d’esprit que donne la pratique des belles lettres et à la piété. C’est au nom de ce principe qu’il justifie Le Traité de civilité puérile qui, loin d’être secondaire et négligeable, polit l’esprit et favorise les qualités morales, sociales, religieuses et intellectuelles de l’enfant qui deviendra un homme d’esprit et de cœur. Son traité doit dépasser la seule éducation d’un prince et s’adresser à tout enfant pour le profit de la société entière. Son manuel servira, entre autres, de référence au siècle suivant au fondateur des écoles chrétiennes pour les pauvres, Jean-Baptiste de La Salle.

lundi 2 novembre 2020

Commentaire comparé : Montaigne et La Boétie, "De l’amitié"

 

Etienne de La Boétie


 

Michel de Montaigne



Montaigne, Essais (I, XXVIII) De l’amitié (1588)

 

"Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui de quelques années de plus), elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien."


Discours de la servitude volontaire

 

Étienne de La Boétie

Rédaction entre 1546 et 1555
Première publication partielle en 1574
Publication complète en 1576

 

LE TYRAN N’AIME JAMAIS

 

ET JAMAIS N’EST AIMÉ.

 

"Certainement le tyran n’aime jamais et jamais n’est aimé. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens de bien, elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité.

Il a, pour garants, son bon naturel, sa foi, sa constance; il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entretiennent pas, mais s’entrecraignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

Or, quand bien même cet empêchement n’existerait pas, il serait difficile de trouver en un tyran une amitié solide, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair, il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié, dont le siège n’est que dans la plus parfaite équité, dont la marche est toujours égale et où rien ne cloche. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, une espèce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu’ils sont tous pairs et compagnons, et s’ils ne s’aiment, du moins, ils se craignent entre eux et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force.

Mais les favoris d’un tyran ne peuvent jamais se garantir de son oppression parce qu’ils lui ont eux-mêmes appris qu’il peut tout, qu’il n’y a, ni droit, ni devoir qui l’oblige, qu’il est habitué de n’avoir pour raison que sa volonté, qu’il n’a point d’égal et qu’il est maître de tous. N’est-il pas extrêmement déplorable que malgré tant d’exemples éclatants et un danger si réel, personne ne veuille profiter de ces tristes expériences et que tant de gens s’approchent encore si volontiers des tyrans et qu’il ne s’en trouve pas un qui ait le courage et la hardiesse de lui dire ce que dit (dans la fable) le renard au lion qui contrefaisait le malade : «J’irais bien te voir de bon cœur dans ta tanière; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais de celles qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une.»"


"Portrait de l’artiste avec un ami"
Artiste :  
Raphaël (dit), Sanzio Raffaello (1483-1520)


Commentaire comparé et plan détaillé du chapitre XXVIII des Essais de Montaigne et du Discours de la servitude volontaire de La Boétie

         

A la Renaissance, le pouvoir monarchique se renforce en France et en Europe. La Boétie, jeune écrivain français, écrit son Discours de la servitude volontaire pour analyser et critiquer cette situation politique. Dans le passage que nous allons étudier, il parle de l’amitié et de l’impossibilité pour un tyran de la connaître. Cette œuvre étonne les érudits de l’époque par sa profondeur et le savoir qu’elle contient alors qu’elle a été écrite par un jeune homme de dix-huit ans. Après avoir lu cette œuvre, Montaigne exprime le désir d’en connaître l’auteur et les deux hommes se lient immédiatement d’une amitié profonde. Après la mort de La Boétie, Montaigne écrit ses Essais dans le but d’en faire un écrin pour le discours de son ami mais l’idée est abandonnée de peur que cela ne nuise à son œuvre à cause de l’utilisation politique que les protestants en ont faite. Le passage de l’œuvre de Montaigne que nous allons étudier est tiré du chapitre XXVIII du livre I et est consacré à l’amitié. Nous verrons donc quelle conception de l’amitié ont les deux auteurs puis comment ils s’y prennent pour exprimer et justifier leur opinion. Nous verrons également dans quel but ces textes ont été écrits.

          

       La Boétie et Montaigne ont chacun leur propre conception de l’amitié. Pour Montaigne, c’est l’association de deux âmes jusqu’à ce qu’ « elles se mêlent et confondent l’une en l’autre d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne trouvent plus la couture qui les a jointes. » Pour lui, l’amitié n’est pas seulement le rapprochement de deux individus mais la fusion de leurs âmes. Il explique également que l’amitié n’est pas rationnelle, qu’elle n’est pas due à l’action des hommes mais à une « force inexplicable et fatale. » C’est une vision très spirituelle de l’amitié.

 

         La Boétie a, lui, une conception plus rationnelle. En effet, il considère que l’amitié se crée par « une mutuelle estime » et qu’elle s’entretient par « la bonne vie ». C’est-à-dire que, pour lui, l’amitié est due aux comportements des personnes concernées. Il explique également que l’amitié repose sur la « connaissance de l’intégrité » que chacun a de l’autre et sur une égalité entre les individus. Pour lui, l’amitié est un choix que l’on fait, alors que Montaigne voit l’amitié comme étant dirigée, en quelque sorte, par le destin. De ce fait, leur vision de qui peut se faire des amis et de qui ne peut pas est différente.

 

En effet, La Boétie, partant du principe que l’amitié apparaît suite à une estime mutuelle et une mise à égalité, pense "qu’il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice". Ainsi, il explique que l’amitié ne peut exister entre gens mauvais car ceux-ci ne « s’entraiment pas, ils s’entrecraignent. »  Ces personnes ont trop peur de se faire supplanter par leurs semblables pour éprouver de la confiance envers eux, ce qui est la base de toute amitié. La Boétie apporte tout de même une petite précision en notant la différence entre les méchants  « banals » comme des voleurs et les tyrans. Effectivement, il explique qu’il arrive aux voleurs de s’unir. Il l’exprime ainsi: « Il y a bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque foi au partage du butin, pour ce qu’ils sont pairs et compagnons. » Le tyran, lui, reste totalement coupé de ceux qui l’entourent afin de « n’avoir compagnon aucun, mais d’être de tous maître. »

 

Montaigne n’apporte, au contraire, aucune précision sur ce sujet mais la conception qu’il a de l’amitié permet tout de même de répondre à la question de qui peut se faire des amis. En effet, sa conception de l’amitié étant très spirituelle, on peut penser que tout le monde peut être touché par la « force inexplicable et fatale » qui conduit à l’amitié. Pour reprendre l’exemple du tyran, même s’il ne veut pas se faire d’amis pour maintenir sa puissance, il ne pourra résister à cette force.

 

La Boétie et Montaigne ont donc des conceptions de l’amitié qui diffèrent sensiblement, bien que tous deux pensent que c’est une bonne chose, « une chose sainte. » Ils ont également deux manières différentes d’exprimer leur opinion et de la justifier.

 

II) Expression de leur opinion et buts recherchés (plan détaillé)

 

 A) Un discours lyrique pour Montaigne


- justification de son propos par un argument d’expérience, son amitié avec La Boétie.

- expression de sentiments personnels : « je l’aimais » et : « pris » et « obligés ».

- marques de la subjectivité : « je », « notre » et  « nous ».

- son but est de prouver la supériorité de l’amitié sur les autres sentiments pouvant lier deux êtres humains

 

B) Un discours logique pour La Boétie

 

- justification de son propos par un exemple, la situation d’un tyran : « serait-il malaisé de trouver en un tyran un amour assuré […] et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié ».

- raisonnement par déduction, on part de la notion de l’amitié pour arriver à la situation d’un tyran.

- son discours se termine par une critique clairement formulée avec la comparaison à une fable de l’antiquité. Il critique l’attitude de l’entourage des tyrans : « Donc n’est-ce pas grande pitié que, voyant le danger si présent, personne ne se veuille faire sage aux dépens d’autrui, et que, de tant de gens  s’approchant si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade :  « Je t’irais volontiers voir en ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une. »

 

          La Boétie et Montaigne expriment donc leur conception de l’amitié de façon différente et dans des buts différents. Dans ces deux textes, Montaigne et La Boétie parlent tous deux de l’amitié mais ils ont chacun leur vision de ce qu’elle est. De même, les deux textes n’ont pas été écrits dans le même but. Montaigne l’a écrit afin de prouver la supériorité de l’amitié qu’il considère comme étant le fait du destin tandis que La Boétie utilise sa conception de l’amitié pour critiquer la tyrannie. Ces deux textes, bien que différents, font partie des œuvres humanistes de la Renaissance comme le Gargantua de Rabelais ou L’Heptaméron de Marguerite de Navarre.


Margaux, 1ère S2 (2008)