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mercredi 11 janvier 2023

Le spectateur de théâtre : corrigé question d’ensemble et invention EAF 2009 séries S et ES

 

Corrigé question d’ensemble et invention EAF 2009 séries S et ES, 


Objet d’étude : le théâtre, texte et représentation.


Corpus : 
Texte A - MOLIERE, La Critique de l’Ecole des femmes (1663), scène 5
Texte B - Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac (1897), acte I, scène 3
Texte C - Paul CLAUDEL, Le Soulier de satin (1929), Première journée, scène 1
Texte D - Jean ANOUILH, Antigone (1944), Prologue.

 

TEXTE A -  Molière, La Critique de L’Ecole des femmes.

  La Critique de L’Ecole des femmes met en scène un débat entre des personnages adversaires et partisans de la pièce L’Ecole des femmes, « quatre jours après » la première représentation. Quand Dorante entre en scène, la discussion est en cours.


SCÈNE V
DORANTE, LE MARQUIS, CLIMÈNE, ÉLISE, URANIE.

DORANTE
 Ne bougez, de grâce, et n’interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris, et jamais on n’a rien vu de si plaisant que la diversité des jugements qui se font là-dessus. Car enfin j’ai ouï condamner cette comédie à certaines gens, par les mêmes choses que j’ai vu d’autres estimer le plus.
URANIE
 Voilà Monsieur le Marquis qui en dit force mal.
LE MARQUIS
 Il est vrai, je la trouve détestable ; morbleu ! détestable du dernier détestable ; ce qu’on appelle détestable.
DORANTE
 Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement détestable.
LE MARQUIS
 Quoi ! Chevalier, est-ce que tu prétends soutenir cette pièce ?
DORANTE
 Oui, je prétends la soutenir.
LE MARQUIS
 Parbleu ! je la garantis détestable.
DORANTE
 La caution n’est pas bourgeoise1. Mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis ?
LE MARQUIS
 Pourquoi elle est détestable ?
DORANTE Oui.
LE MARQUIS
 Elle est détestable, parce qu’elle est détestable.
DORANTE
 Après cela, il n’y a plus rien à dire : voilà son procès fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont.
LE MARQUIS
 Que sais-je, moi ? je ne me suis pas seulement donné la peine de l’écouter. Mais enfin je sais bien que je n’ai jamais rien vu de si méchant2, Dieu me damne ; et Dorilas, contre qui3 j’étais, a été de mon avis.
DORANTE
 L’autorité est belle, et te voilà bien appuyé.
LE MARQUIS
 Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre4 y fait : je ne veux point d’autre chose pour témoigner qu’elle ne vaut rien.
DORANTE
 Tu es donc, Marquis, de ces Messieurs du bel air5, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seraient fâchés d’avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde ? Je vis l’autre jour sur le théâtre6 un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayait les autres ridait son front. A tous les éclats de rire, il haussait les épaules, et regardait le parterre en pitié ; et quelquefois aussi le regardant avec dépit, il lui disait tout haut : « Ris donc, parterre, ris donc ! » Ce fut une seconde comédie, que le chagrin7 de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l’assemblée8, et chacun demeura d’accord qu’on ne pouvait pas mieux jouer qu’il fit. Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n’a point de place déterminée à la comédie ; que la différence du demi-louis d’or et de la pièce de quinze sols9 ne fait rien du tout au bon goût ; que, debout et assis, on peut donner un mauvais jugement ; et qu’enfin, à le prendre en général, je me fierais assez à l’approbation du parterre, par la raison qu’entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d’une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n’avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.
LE MARQUIS
 Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre ? Parbleu ! je m’en réjouis, et je ne manquerai pas de l’avertir que tu es de ses amis. Hai ! hai ! hai ! ! hai ! hai ! hai !
DORANTE
 Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurais souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille10. J’enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité ; de ces gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s’y connaître ; qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ; qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l’art qu’ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh, morbleu ! Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connaissance d’une chose ; n’apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu’en ne disant mot, on croira peut-être que vous êtes d’habiles gens.


1. Remarque moqueuse : une garantie était dite « bourgeoise » quand elle était fournie par une personne solvable. Le marquis est un aristocrate.
2. méchant : mauvais, sans valeur.
3. contre qui : à côté de qui.
4. le parterre : les spectateurs, qui n’appartenaient pas à l’aristocratie, s’y tenaient debout.
5. le « bel air » : les belles manières, celles des gens « de qualité ». Expression qui, après avoir été à la mode, s’employait souvent ironiquement.
6. Certains spectateurs, appartenant à l’aristocratie, prenaient place sur des chaises, de chaque côté de la scène.
7. chagrin : mauvaise humeur.
8. Remarque moqueuse : en homme de bonne compagnie, puisqu’il s’offre lui-même en spectacle au public..
9. Fait allusion au prix payé par les spectateurs assis aux places « sur le théâtre », et par ceux qui sont debout, au parterre.
10. Mascarille : ce valet, dans Les Précieuses ridicules, singeait les marquis, ainsi ridiculisés par Molière.

 

TEXTE B - Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

 [Le premier acte est intitulé : « Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne ». La didascalie initiale indique : « en 1640 ».]

[...]

LA SALLE
Commencez !
UN BOURGEOIS, dont la perruque s’envole au bout d’une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure.
                  Ma perruque !
CRIS DE JOIE
                                     Il est chauve !...
 Bravo, les pages !... Ha ! ha ! ha !...
LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing.
                                                  Petit gredin !
RIRES ET CRIS, qui commencent très fort et vont décroissant.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! (Silence complet)
LE BRET, étonné.
                                      Ce silence soudain ?...
Un spectateur lui parle bas
.
 Ah ?...
LE SPECTATEUR
             La chose me vient d’être certifiée.
MURMURES, qui courent.
 Chut ! - Il paraît ?... - Non ! - Si ! - Dans la loge grillée.
 - Le Cardinal ! - Le Cardinal ? - Le Cardinal1 !
UN PAGE
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !
On frappe sur la scène. Tout le monde s’immobilise. Attente
.
LA VOIX D’UN MARQUIS, dans le silence, derrière le rideau.2
 Mouchez cette chandelle3 !
UN AUTRE MARQUIS, passant la tête par la fente du rideau.
                                 Une chaise !
 Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparait, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.
UN SPECTATEUR
                                                 Silence !
 On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.
LE BRET, à Ragueneau, bas.
 Montfleury4 entre en scène ?
RAGUENEAU, bas aussi.
                                  Oui, c’est lui qui commence.
LE BRET
 Cyrano n’est pas là.
RAGUENEAU
                           J’ai perdu mon pari5.
LE BRET
 Tant mieux ! tant mieux !
 On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.
LE PARTERRE, applaudissant.
                                  
Bravo, Montfleury ! Montfleury !


1. Le cardinal Richelieu, qui assistait parfois aux spectacles, et qui faisait régner son autorité sur les lettres et les arts.
2. Certains spectateurs, appartenant à l’aristocratie, prenaient place sur des banquettes et des chaises, de chaque côté de la scène.
3. L’éclairage aux chandelles exigeait qu’on les éteigne et qu’on les remplace fréquemment.
4..Montfleury. cet acteur a véritablement existé, jouant notamment à l’Hôtel de Bourgogne, puis dans la troupe de Molière.
5. Ragueneau a parié que Cyrano, qui avait interdit à Montfleury de se produire « pour un mois », viendrait le chasser de la scène. Et, en effet Cyrano va faire bientôt son entrée.

 

TEXTE C - Paul Claudel, Le Soulier de satin.

 PREMIÈRE JOURNÉE

[...]

   Coup bref de trompette.

 La scène de ce drame est le monde et plus spécialement l’Espagne à la fin du XVI°, à moins que ce ne soit le commencement du XVII° siècle. L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon.

Encore un petit coup de trompette.
Coup prolongé de sifflet comme pour la manœuvre d’un bateau.
Le rideau se lève
.

 SCÈNE PREMIÈRE
L’Annoncier1, le Père Jésuite.

L’ANNONCIER - Fixons, je vous prie, mes frères, les yeux sur ce point de l’Océan Atlantique qui est à quelques degrés au-dessous de la Ligne2 à égaie distance de l’Ancien et du Nouveau Continent. On a parfaitement bien représenté ici l’épave d’un navire démâté qui flotte au gré des courants. Toutes les grandes constellations de l’un et de l’autre hémisphères, la Grande Ourse, la Petite Ourse, Cassiopée, Orion, la Croix du Sud, sont suspendues en bon ordre comme d’énormes girandoles3 et comme de gigantesques panoplies4 autour du ciel. Je pourrais les toucher avec ma canne. Autour du ciel. Et ici-bas un peintre qui voudrait représenter l’œuvre des pirates — des Anglais probablement — sur ce pauvre bâtiment espagnol, aurait précisément l’idée de ce mât, avec ses vergues et ses agrès5, tombé tout au travers du pont, de ces canons culbutés, de ces écoutilles6 ouvertes, de ces grandes taches de sang et de ces cadavres partout, spécialement de ce groupe de religieuses écroulées l’une sur l’autre. Au tronçon du grand mât est attaché un Père Jésuite, comme vous voyez, extrêmement grand et maigre. La soutane déchirée laisse voir l’épaule nue. Le voici qui parle comme il suit : « Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché... » Mais c’est lui qui va parler. Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle.

 (Sort l’Annoncier.)


1. Annoncier : « devant le rideau baissé », ce personnage, « un papier à la main », a annoncé le titre de la pièce, « Le Soulier de satin ou Le Pire n’est pas toujours sûr, Action espagnole en quatre journées.»
2. la Ligne : l’équateur.
3. « girandoles » a ici le sens de guirlandes lumineuses.
4. panoplie : à l’origine, armure complète d’un chevalier, ici ensemble d’objets de décoration.
5. Les « vergues » servent à porter la voile ; les « agrès » désignent l’ensemble de ce qui concerne la mâture d’un navire.
6. écoutilles : ouvertures pratiquées dans le pont d’un navire pour accéder aux entreponts et aux cales.

 

TEXTE D - Jean Anouilh, Antigone.

   Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. lis bavardent, tricotent, jouent aux cartes. Le Prologue se détache et s’avance.

 LE PROLOGUE1

 Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout... Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l’heureuse Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi, car Ismène est bien plus belle qu’Antigone, et puis un soir, un soir de bal où il n’avait dansé qu’avec Ismène, un soir où Ismène avait été éblouissante dans sa nouvelle robe, il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ses bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d’être sa femme. Personne n’a jamais compris pourquoi. Antigone a levé sans étonnement ses yeux graves sur lui et elle lui a dit « oui » avec un petit sourire triste...  L’orchestre attaquait une nouvelle danse, Ismène riait aux éclats, là-bas, au milieu des autres garçons, et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir. Cet homme robuste, aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides. Il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. Avant, du temps d’Œdipe, quand il n’était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes. Mais Œdipe et ses fils sont morts. Il a laissé ses livres, ses objets, il a retroussé ses manches et il a pris leur place.


1. Dans la tragédie grecque, le Prologue précédait l’entrée du chœur. De manière originale, Anouilh utilise le mot pour désigner un personnage et la première partie de la pièce.


 

Question : Quelles attitudes de spectateur ces textes proposent-ils ?

 

Les quatre textes du corpus appartiennent à des siècles (XVIIe, XVIIIe et XXe siècle) et à des genres théâtraux différents (comédie, drame, tragédie) mais se rapprochent par le fait qu'ils envisagent tous la posture du spectateur, avant ou après la représentation. Ils mettent en scène des spectateurs dans des dialogues ou s'adressent à eux dans des monologues et illustrent ainsi des attitudes possibles ou attendues.

 

Trois extraits se placent délibérément avant la représentation elle-même et donnent soit un rôle actif soit un rôle passif au spectateur.

 


Hôtel de Bourgogne, avant la représentation, le spectacle est dans la salle

 

Dans Cyrano de Bergerac, le spectacle est dans la salle avant d'être sur la scène et les protagonistes sont divers : un collectif, comme la salle ou le parterre, des individus anonymes ou socialement repérables, comme un bourgeois, un page ou un marquis, enfin deux protagonistes de la pièce, Le Bret et Raguenau. Les rires et les cris, la facétie de la pêche à la perruque font de cet avant-spectacle une véritable comédie. L'annonce de l'arrivée du cardinal fait taire l'assemblée et aiguise la curiosité tout en faisant cesser le tumulte. Mais les aristocrates, spectateurs privilégiés installés sur scène, font aussi leur petit numéro avant l'ouverture du rideau, en donnant des ordres ou en envoyant des baisers aux loges. Tous manifestent des sentiments : le courroux du chauve décoiffé, la joie des moqueurs, l'impatience de l'attente du spectacle, la déception de l'absence de Cyrano et la satisfaction de voir la vedette apparaître : Montfleury. On sent bien qu'ils pourront par leur réactions spontanées faire un triomphe à la pièce à laquelle ils assistent ou en faire un four !

 

Dans Le Soulier de satin et Antigone, l'annoncier et le prologue s'adressent directement au public de manière collective et l'invitent à voir et à écouter. Ces avant-propos soulignent l'artifice de la représentation, comme le commentaire sur le décor de l'annoncier : « On a parfaitement bien représenté ici l'épave d'un navire […] Je pourrais les toucher avec ma canne. », ou comme  la présentation des protagonistes que fait le prologue : « Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. ». Les spectateurs sont invités à une sorte de pacte de réception de la pièce. L'annoncier avertit en ces termes le spectateur pour l'inciter à dépasser des réactions primaires : « Essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle. » Le prologue, lui, ne laisse planer aucun mystère sur l'issue de la tragédie et même se solidarise avec les spectateurs : « […] nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n'avons pas à mourir ce soir. » Le rôle assigné aux spectateurs est finalement de dépasser les conventions, puisque le théâtre est par essence illusion, pour saisir le sens de l'œuvre représentée, pour entrer à l'intérieur du mystère du drame humain et le vivre pleinement par procuration.



 

Le texte de Molière se place, lui, après la représentation de L'Ecole des femmes et, en même temps est une représentation de cette critique de la pièce en question. Tout comme Cyrano, on est dans la perspective baroque du théâtre dans le théâtre. Le duel verbal entre le marquis et Dorante ne porte pas sur le fond de la comédie critiquée mais sur sa réception. Il est clair que  les préjugés de classe remplacent toute forme d'appréciation. « Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait : je ne veux point d'autre chose pour témoigner qu'elle ne vaut rien. » déclare le marquis qui est un fat ! Dorante réplique en ridiculisant ces « messieurs du bel air » qui ne veulent pas partager la gaieté du peuple et se donnent eux-mêmes, par leur ridicule, en spectacle : « Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fit. » La bonne attitude pour le spectateur, selon Dorante, est « de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. […] Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connaissance d'une chose. » Le spectateur, ici, est donc montré dans son rôle de critique après la pièce, comme si la vraie vie prolongeait le théâtre et retournait au théâtre, dans une sorte de cercle vertueux ou vicieux.


Louis XIII, Richelieu, Anne d'Autriche, à la représentation de Mirame, tragi-comédie de Desmarets de Saint-Sorlin, représentée pour l'inauguration du Palais-Cardinal en 1641, peinture d'après Abraham Bosse.

 

Au fond, ces quatre textes invitent le spectateur à être actif et réactif, à dépasser ses préjugés ou ses attentes, à oublier l'artifice du décor et même à ne pas s'attacher uniquement à l'histoire racontée et montrée, quand chacun la connaît déjà (comme pour Antigone). L'important est de se laisser porter, d'être bon public, en somme.

 

Sujet d'invention

 

Dans Cyrano de Bergerac, avant le lever de rideau, « Tout le monde s'immobilise. Attente. » Vous allez assister à la représentation d'une pièce que vous connaissez. Les lumières s'éteignent progressivement. Vous découvrez alors l'espace scénique. Faites part de vos réactions, de cette expérience des premiers instants du spectacle.

Attention, il ne s'agit ni de raconter la pièce, ni de la résumer.

 

Ce qu'il fallait faire :

 

- Un discours direct, peu importe la forme : un compte rendu dans un journal personnel, une lettre, un article de journal, mais pas de dialogue avec un tiers.

- Il convient de respecter la situation : lever de rideau, espace scénique vus depuis votre place de spectateur.

- Il s'agit de montrer une attente, tout en décrivant le cadre (la salle et surtout la scène que vous découvrez) à condition que cette description soit signifiante. On gagnera à se servir du vocabulaire spécifique de l'espace théâtral (plateau, côté cour, côté jardin, avant-scène, etc.)

- Il s'agit de faire part de réactions personnelles par rapport à des attentes : la pièce est connue. Mais il ne faut pas la raconter !

- On valorisera les copies qui sauront le mieux relier les éléments descriptifs et les divers états, émotions, voire réflexions du spectateur.

 

 

Suggestion de corrigé :

 

Il paraît que les matinées scolaires sont le cauchemar des comédiens ! Un public en goguette qui ne cherche qu'à se distraire et à perturber le jeu des comédiens ! Cet après-midi de mai, je vais pouvoir vérifier de visu si c'est bien toujours le cas. Nous allons, avec ma classe, assister à la représentation du Cid de Corneille dans un théâtre à l'italienne, Les Célestins à Lyon.

 

Nous avons étudié cette tragi-comédie en classe et notre professeur nous a même montré des extraits du spectacle du TNP avec Gérard Philipe dans le rôle titre. C'est dire si nous attendons avec impatience de voir la tête du comédien qui va incarner Rodrigue. Notre professeur, c'est de sa génération, semble avoir une admiration sans borne pour le beau ténébreux disparu dans la fleur de l'âge, inégalable selon elle !

 

Pour le moment, j'admire la salle, nous occupons l'orchestre, c'est l'ancien parterre, sauf que nous sommes assis, ce qui nous empêche de faire les pitres comme faisaient les spectateurs dans Cyrano ! Le rideau de scène est magnifique, en velours, d'un rouge grenat profond. Il est encore fermé et j'attends avec impatience qu'il s'ouvre. Je suis subjuguée par le décor de la salle : le lustre de cristal du plafond décoré de fresques allégoriques. Et de l'or, de l'or et du rouge à profusion !



Femme avec un collier de perles dans une loge (1879) de Mary Cassatt


J'essaie de voir si les loges sont occupées. Je m'attends à voir de belles femmes aux épaules nues, munies d'éventails et de jumelles de spectacle et je suis déçue de découvrir de respectables dames d'âge mûr, des abonnées aux matinées pour rentrer tôt chez elles, sans doute ! Si j'étais venue seule, j'aurais joué le grand jeu, j'aurais fait toilette comme on disait à l'époque. Mais là, avec les camarades de classe, j'ai enfilé l'uniforme des jeunes avec jeans et baskets ! Tout de même, il faudra que je revienne en soirée, peut-être même en galante compagnie et alors je me ferai belle ! Je ferme les yeux pour savourer à l'avance ce plaisir mais le brouhaha m'arrache à mes rêves. C'est qu'ils sont bruyants, mes copains ! Certains viennent ici, comme moi, pour la première fois et ils devraient être plus calmes ! Mais voilà que les lumières se tamisent. Notre professeur fait un « chut » retentissant et tout s'apaise.

 

Le rideau s'ouvre très lentement et la scène est vide ! Côté cour, côté cœur du comédien, entre une belle jeune femme vêtue à l'espagnol grand siècle. A n'en pas douter, c'est Chimène. Elle a l'air bien menu dans son vertugadin et ses brocards ! Une demoiselle moins richement parée l'accompagne.

« Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ? »

Et c'est parti ! La musique du vers cornélien se met en route.


 

Elvire et Chimène à la Comédie Française

La voix est forte, bien timbrée et contraste avec ce corps si fin. De là où je suis, au fond de l'orchestre, je distingue mal les traits du visage de la comédienne. J'aurais dû avoir la précaution des spectatrices de jadis qui se munissaient de lunettes d'approche ! Comme je sais déjà ce que demande Chimène à Elvire, je peux me payer le luxe de regarder plutôt que d'écouter. La toile de fond évoque un jardin au-delà d'une baie vitrée. Les meubles sont de style louis XIII, l'époque de la représentation et non le Moyen-Age de la véritable histoire de la pièce. Les couleurs sont sombres, dans les bruns et les beiges. Les deux femmes portent des robes couleur d'automne. J'aurais plutôt imaginé Chimène en clair, dans un décor plus lumineux. Je me rends alors compte qu'elle est entrée en scène, côté cour, c'est le côté de la reine, mais aussi celui du danger ! Le héros, lui, entre toujours côté jardin. Serait-ce que le metteur en scène veut laisser pressentir le futur malheur et le deuil de Chimène ? Après tout, ce n'est pas certain, peut-être préfère-t-il ces teintes-là. Je ne vais pas commencer à voir des signes partout. Cependant, à ma décharge, je peux dire qu'en français, on coupe toujours les cheveux en quatre avec le sens premier, le sens second. Moi, je vais essayer d'être candide et d'arrêter d'analyser !

 

Mon voisin de gauche mâche bruyamment du chewing-gum : il m'agace. Les vers en sont comme parasités et abîmés. D'autres se tortillent dans leurs fauteuils et se retournent sans cesse. Ne peuvent-ils se tenir tranquilles, la pièce vient à peine de commencer et déjà la lassitude et le désintérêt les gagnent. On peut s'attendre au pire dans une heure !

 

Chimène plisse le front, sa voix s'éteint, alors que sa suivante lui apporte de bonnes nouvelles. C'est une pessimiste ! La scène d'exposition a un avant-goût tragique et Elvire force sa bonne humeur. C'est vrai que ce début est sinistre ! Les comédiennes sont plus âgées que leur rôle et c’est surtout leur diction qui me gêne. Je trouve qu'elles déclament. Je croyais qu'on ne jouait plus du tout ainsi. De toute façon, celui que j'attends, c'est le jeune premier. Il ne va pas tarder à entrer en scène si je me souviens bien. Arrivera-t-il côté jardin ? Si c'est le cas, c'est que j'avais raison pour le sens de l'entrée de Chimène : elle apporte le malheur avec elle ! C'est curieux, à la lecture, je n'avais pas vu Chimène comme une figure tragique, annonciatrice du destin fatal, mais plutôt comme une amoureuse un peu falote, un peu dépassée par les événements …

 

Ce fut pourtant une séance paisible, preuve que les lycéens savent se tenir au théâtre. La magie des lieux compte certainement mais aussi et surtout la performance des comédiens. Rodrigue ? Ah ! Un seigneur, ce jeune homme-là ! Une prestance, un phrasé à damner un saint !  Je crois que j’ai trouvé mon idole ! La mise en scène, après un début fort classique, a été très inventive mais … chut ! Je n'en dirai pas plus. Premièrement parce que j'ai promis de ne rien dire de la pièce, deuxièmement parce que j'en ai déjà trop dit …




Une représentation du Cid au XVIIe siècle

jeudi 15 décembre 2022

Poésie satirique, la question transversale, Du Bellay, La Fontaine, Verlaine, Rimbaud, corrigé EAF 2012,

 

Sujet EAF 2012 série S et ES : corrigé partiel

 

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.

 

Texte A : Joachim Du Bellay, « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon oeil », sonnet 150, Les Regrets, 1558 (orthographe modernisée).

Texte B : Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.

Texte C : Paul Verlaine, « L'enterrement », Poèmes saturniens, 1866.

Texte D : Arthur Rimbaud, « À la musique », Poésies, 1870.

Pour voir les textes  cliquer ICI

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Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

En quoi les quatre textes du corpus relèvent-ils de la poésie satirique ?

  

Enterrement à Ornans de Gustave Courbet (1849-1850), musée d’Orsay, Paris

 


Si à l'origine, la poésie était un chant sacré et si le poète est encore considéré comme un créateur inspiré ou comme celui qui exprime par la magie des mots, des figures et des sons, les sentiments intemporels et les idées universelles, le poète, dès l'Antiquité, sait aussi se faire critique dans la poésie dite satirique. De la Renaissance à la fin du second Empire, quatre poètes français, Du Bellay, La Fontaine, Verlaine et Rimbaud dans leurs poèmes respectifs, Je ne saurais regarder d'un bon œil (1558), La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion (1668), L'enterrement (1866) et A la musique (1870), raillent et critiquent les travers de leurs contemporains et du genre humain plus largement. Nous verrons en quoi il s'agit de poésies satiriques et ce qui est visé. Après avoir examiné la mise en scène et en vers caricaturale des cibles des quatre poètes de notre étude, nous verrons comment selon la formule ridendo castigat (i.e. : je fais rire pour corriger les mœurs), ils proposent une morale ou une réflexion personnelle.

 

I) La comédie humaine : entre ridicule, médiocrité et cruauté

 

Dans les quatre poèmes, des saynètes comiques sont représentées côté cour et côté jardin !


a)  Le côté cour, au sens aristocratique du terme, se retrouve chez Du Bellay et La Fontaine. Tous deux mettent en scène des courtisans. Du Bellay se gausse des « vieux singes de cour » qui pour « complaire » au roi sont prêts à toutes les hypocrisies et bassesses d'imitation. La Fontaine, lui, observe d'imprudentes et naïves créatures, semblables aux inoffensives génisses, chèvres et brebis, qui croient possible de faire « société » avec le « Seigneur du voisinage » qui, « fier lion », les dépossèdera violemment de tout, si elles pensent mettre « en commun le gain et le dommage ». Selon les deux poètes, ces courtisans perdent tout libre arbitre et bon sens,  soit par intérêt pour entrer dans les bonnes grâces du monarque, soit par sottise de se croire ses égaux au risque de tout perdre. Ils sont bien ridicules et même pitoyables. D'ailleurs, dans les deux cas, ils sont assimilés à des animaux, grimaciers comme les singes ou sots comme les trois herbivores de La Fontaine.

 

b) Le côté jardin est illustré en quelque sorte par Verlaine et Rimbaud. Les « bourgeois poussifs » de Rimbaud « portent leurs bêtises jalouses » pour écouter la musique, place de la gare « les jeudis soirs » et la communauté villageoise populaire de Verlaine enterre gaiement un des siens avec « le fossoyeur qui chante » et « le prêtre qui prie allègrement ». Tous les rôles de ce petit théâtre sont bien distribués : l'enfant de chœur fait entendre « sa voix fraîche de fille », le fossoyeur manie la pioche, le curé la prière, les retraités et les rentiers discutent et commentent sans s'intéresser plus que cela à la cérémonie funéraire ou au concert du square. Tous s'occupent de leurs petites affaires et de leurs gros intérêts comme les « héritiers resplendissants » qui arrivent à la pointe du sonnet de Verlaine. Nulle compassion pour le défunt qui d'ailleurs est aussi anonyme que les autres et tient son rôle de mort qui va se retrouver bien au chaud « au fond du trou ».

C'est une humanité bien médiocre, dans des milieux où « tout est correct » dans le grand monde comme dans le plus petit, qui est dépeinte dans ces poèmes bien réglés, eux aussi : des sonnets pour Du Bellay et Verlaine, neuf quatrains en alexandrins pour Rimbaud et 18 vers hétérométriques et rimés pour La Fontaine.


II) Les points de vue et réflexions des poètes

L'arme de la satire dans ces quatre poèmes est bien sûr l'ironie décelable dans l'implication plus ou moins personnelle des poètes et dans les figures employées.


a) L'énonciation personnelle est utilisée chez tous sauf La Fontaine. Mais le « je » n'a pas la même fonction pour tous. Du Bellay s'adresse à un « Seigneur » et dénonce les courtisans hypocrites dont il entend bien se démarquer par l'audace de son analyse critique. Verlaine fait une réflexion amère sur une pratique sociale vidée de toute émotion et son « je » est analytique et désenchanté. Enfin, Rimbaud entend se désolidariser des gens « bien comme il faut » : « - Moi, je suis débraillé comme un étudiant ». La Fontaine, en conformité avec son époque classique cache son « je » de narrateur derrière le « on » de « dit-on » et ne formule nulle moralité explicite à sa fable.

 

b) Derrière l'ironie mordante des antiphrases de Verlaine (« Tout cela me paraît charmant, en vérité ! »), des antithèses en chiasme de Du Bellay (« La lune en plein midi, à minuit le soleil »), des adjectifs dévaluatifs de Rimbaud (« mesquines pelouses, grosses dames ») ou des dialogues directs de La Fontaine, se dissimulent des intentions différentes. Du Bellay dégoûté des manigances de cour et pourtant poète officiel est dans une position ambiguë mais met en avant sa probité et son indépendance d'esprit. Verlaine, le mélancolique poète saturnien, se rit de la mort pour ne pas en pleurer. La Fontaine, en froid avec Louis XIV, se félicite de ne pas partager de près sa société, vu ce qui est arrivé à son ami, le surintendant Fouquet, dépouillé de ses biens et jeté en prison par le roi. Quant au fougueux adolescent Rimbaud, il préfère les émois de la chair et les baisers « qui lui viennent aux lèvres », plutôt que d'envisager le conformisme et la monotonie médiocre des bourgeois assis au square !


Ainsi la poésie satirique, « la muse pédestre », selon les mots d'Horace qui la considérait d'après les Anciens comme un genre mineur, prend-elle de la vigueur en France dès la Renaissance. Les poètes de notre corpus ont dénoncé les travers des classes sociales de leur époque, transposables à tous les temps : la bêtise, l'indifférence aux autres, la recherche égoïste de l'intérêt personnel, la médiocrité de l'esprit et des comportements, la tyrannie violente des grands de ce monde. Ils ont su dépasser par leur originalité la banalité des thèmes en se jouant même de la forme, entre respect des contraintes poétiques et trouvailles prosodiques et sémantiques. Les registres se mêlent habilement : à l'ironie et l'intention polémique  commune à tous s'ajoutent l'éloge paradoxal (registre épidictique) pour Verlaine, le didactique pour La Fontaine et des touches humoristiques et lyriques chez Rimbaud.  Ensuite, viendront les poètes engagés, bien plus politiques.

 

 Céline Roumégoux


samedi 26 novembre 2022

Le héros de romans aux XVIIe et XIXe siècles (La Princesse de Clèves, Madame Bovary, René, Le Rouge et le Noir )

 

Commentaire comparé question transversale 

sur le héros de roman entre idéal et réalité

 

Corpus de quatre textes :

La Princesse de Clèves, Madame Bovary, René, Le Rouge et le Noir     

 

Le héros de romans aux XVIIe et XIXsiècles

 

Question transversale :

Entre idéal et réalité, quelles perspectives pour nos héros ?

I) Visions de femmes

1) La Princesse de Clèves (1678) de Madame de Lafayette :


Georges Callot, l’Attente (1886) musée de Cholet

 

La présentation à la cour ou le premier portrait de la princesse de Clèves

Tome I

 

« Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le Vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l’avait laissée sous la conduite de Mme de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l’éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s’imaginent qu’il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l’amour ; elle lui montrait ce qu’il a d’agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu’elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d’un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d’une honnête femme, et combien la vertu donnait d’éclat et d’élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ; mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s’attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d’une femme, qui est d’aimer son mari et d’en être aimée. Cette héritière était alors un des grands partis qu’il y eût en France ; et quoiqu’elle fût dans une extrême jeunesse, l’on avait déjà proposé plusieurs mariages. Mme de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu’elle arriva, le Vidame alla au-devant d’elle ; il fut surpris de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’a jamais vu qu’à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. »

 

2) Madame Bovary (1857) de Flaubert, partie I chapitre 7

« Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse. Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main.

Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait.

Elle dessinait quelquefois et c’était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s’émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre.

Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s’entendait jusqu’au bout du village si la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l’huissier qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s’arrêtait à l’écouter, sa feuille de papier à la main. »

II) Visions d’hommes

1) René (1802) de Chateaubriand

« Le frère d’Amélie [René], calmé par ces paroles, reprit ainsi l’histoire de son cœur :

" Hélas, mon père ! je ne pourrai t’entretenir de ce grand siècle dont je n’ai vu que la fin dans mon enfance, et qui n’était plus lorsque je rentrai dans ma patrie. Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne s’est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs, tout était subitement descendu à la souplesse de l’esprit, à l’impiété, à la corruption.

" C’était donc bien vainement que j’avais espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude, cette ardeur de désir qui me suit partout. L’étude du monde ne m’avait rien appris, et pourtant je n’avais plus la douceur de l’ignorance.

[" Ma sœur, par une conduite inexplicable, semblait se plaire à augmenter mon ennui ; elle avait quitté Paris quelques jours avant mon arrivée. Je lui écrivis que je comptais l’aller rejoindre ; elle se hâta de me répondre pour me détourner de ce projet, sous prétexte qu’elle était incertaine du lieu où l’appelleraient ses affaires. Quelles tristes réflexions ne fis-je point alors sur l’amitié, que la présence attiédit, que l’absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité !] (Passage supprimé dans l’extrait étudié)

" Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l’avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m’entendait pas. Mon âme, qu’aucune passion n’avait encore usée, cherchait un objet qui pût l’attacher ; mais je m’aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n’était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu’on demandait de moi. Je n’étais occupé qu’à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d’esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.

" Je trouvai d’abord assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule : vaste désert d’hommes !

" Souvent assis dans une église peu fréquentée, je passais des heures entières en méditation. Je voyais de pauvres femmes venir se prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s’agenouiller au tribunal de la pénitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage plus serein, et les sourdes clameurs qu’on entendait au dehors semblaient être les flots des passions et les orages du monde qui venaient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds pour te supplier de me décharger du poids de l’existence, ou de changer en moi le vieil homme ! Ah ! qui n’a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie ! Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste !

" Quand le soir était venu, reprenant le chemin de ma retraite, je m’arrêtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L’astre, enflammant les vapeurs de la cité, semblait osciller lentement dans un fluide d’or, comme le pendule de l’horloge des siècles. Je me retirais ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires. En regardant les lumières qui brillaient dans la demeure des hommes, je me transportais par la pensée au milieu des scènes de douleur et de joie qu’elles éclairaient, et je songeais que sous tant de toits habités je n’avais pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l’heure venait frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique ; elle allait se répétant sur tous les tons, et à toutes les distances, d’église en église. Hélas ! chaque heure dans la société ouvre un tombeau et fait couler des larmes. »

Chateaubriand par Girodet (1808) musée de Saint-Malo

2) Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal

« En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l’aperçut à cinq ou six pieds de haut, à cheval sur l’une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même.

Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre qui tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait.

Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il adorait.

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre les noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. « Dieu sait ce qu’il va me faire ! » se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n’en est peut-être point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné l’idée à son père qu’il ne vivrait pas, ou qu’il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à maison, il haïssait ses frères et son père ; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu. »

 

Question transversale : Entre idéal et réalité, quelles perspectives pour les héros des romans étudiés ?

Le personnage de roman est souvent le reflet de la société de son temps même s’il est en décalage avec celle-ci, car elle ne correspond pas à ses aspirations. De La Princesse de Clèves (1678) à Madame Bovary (1857), de René (1802) à Julien Sorel in Le Rouge et le Noir (1830), ces héros de romans sont bien représentatifs de leur génération et de leur milieu. Entre idéal et réalité, comment vivent-ils leur singularité et quelles sont leurs perspectives dans la société de leur temps ? Après avoir examiné leurs attentes, il sera intéressant de comprendre comment ils composent avec le principe de réalité.

 

I) Des aspirations diverses selon les sexes

 

A) Visions de femmes : le sentiment domine

 

- La formation et l’éducation jouent un rôle primordial dans les romans d’héroïnes. Emma Bovary est conditionnée par ses lectures romanesques de couvent et se fait un tableau idyllique et mièvre de la lune de miel et de l’homme idéal qui « doit tout connaître » et « vous initier aux énergies de la passion ». La future princesse, elle, éduquée par sa mère, ne peut qu’être persuadée que le seul bonheur est « d’aimer son mari et en être aimée », à condition d’avoir de la « vertu » et de savoir la conserver.

- Toutes deux ont reçu une formation de l’esprit : si la princesse a été amenée « à cultiver son esprit et sa beauté », Emma dessine, lit, joue du piano (même si elle a plutôt l’air de « secouer le vieil instrument » selon les termes malicieux et à double sens de Flaubert !). Ces occupations les éloignent bien des contingences matérielles de la vie ordinaire des femmes de leur temps et les rend exigeantes, car elles ont conscience de leur singularité ou même de leur supériorité.

- Mais si, grâce à son monologue intérieur, on sait tout des rêveries romantiques d’Emma qui aspire à « respirer au bord des golfes le parfum des citronniers », « les doigts confondus » avec ceux de son amant (plutôt qu’avec ceux de son mari médiocre !), on ignore tout des pensées intimes de la Princesse. Cette dernière semble passive, se contentant d’écouter sa mère, de paraître à la cour et de se laisser admirer ! L’une semble gouvernée par le désir et l’imagination alors que l’autre est freinée par la raison et la morale janséniste.

 

On pourrait penser que la Princesse correspond à l’idéal d’Emma, petite bourgeoise de province. C’est presque une princesse de conte de fée qui vit à la cour dans le luxe et le raffinement. Pourtant, cette princesse de la Renaissance ne connaît encore rien de l’amour qui lui a été peint comme « dangereux » par sa mère ! Ces deux femmes sont donc ou ignorantes ou idéalistes en matière de sentiments amoureux. Les classes sociales et les époques les éloignent, tandis que leur candeur et leurs illusions les rapprochent.

 

B) Visions d’hommes : le social et la morale dominent

 

- Si Julien Sorel a un idéal d’ambition et d’élévation sociale avec un héros historique auquel il s’identifie, à savoir Napoléon, René, lui, est « désabusé » de tout « sans avoir usé de rien » selon la formule utilisée par Chateaubriand dans le Génie du Christianisme pour définir « le vague des passions » auquel les héros préromantiques sont en proie. René est « dégoûté de plus en plus des choses et des hommes » et Julien « haïssait ses frères et son père ». C’est dire leur misanthropie mais aussi leur souffrance.

- Tous deux sont inadaptés à leur temps et à leur milieu et sont rejetés. René est qualifié « d’esprit romanesque » par ses contemporains, tandis que Julien est traité de « paresseux » par son père car il lit au lieu de surveiller la scie, ce qui est inadmissible et incompréhensible pour le père Sorel.

- Aussi René tente-t-il de trouver du réconfort dans les voyages, l’isolement et la religion. Julien se réfugie dans l’étude, la lecture et l’ambition sociale pour échapper à son milieu.

 

Ces deux jeunes hommes, issus de milieux différents, se sentent incompris et si René développe « le vague des passions », Julien est animé de haine et de feu. Là encore, on pourrait penser que Julien aspire à la liberté et à la position sociale de René. Pourtant, l’un et l’autre sont malheureux.

 

Les hommes comme les femmes de notre étude semblent respecter les rôles traditionnels dévolus à leur sexe : importance du sentiment amoureux et du mariage pour les héroïnes et préoccupations sociales et morales pour les héros. Même si ces personnages se démarquent des comportements de leur époque, ils restent très imprégnés des mentalités de leurs contemporains.

 



 II) Le principe de réalité ou comment faire face

 

A) Echec de l’idéalisme sentimental chez les femmes

 

- La déception d’Emma vient du décalage entre ses rêves romanesques et la platitude du quotidien. Son mari ne correspond pas à ses attentes malgré l’amour qu’il lui porte. La Princesse est déjà prévenue contre la passion amoureuse par sa mère et ne peut en attendre que des difficultés.

- Le milieu où elles évoluent ne les aide en rien : la cour de France ne s’intéresse qu’aux apparences et à la fortune et la province normande est médiocre et médisante.

- Cet écart entre les illusions des jeunes femmes et leur environnement social les conduira à leur perte ou à leur effacement : la Princesse se retirera dans un couvent, renonçant à son amour secret, et Emma se suicidera pour échapper à la honte et au scandale de sa conduite.

 

Emma a cédé à la tentation, la Princesse a résisté, mais pour quel bénéfice ?

 

B) Echec social et moral chez les hommes

 

- René et Julien, tournés vers un passé glorieux (le siècle de Louis XIV et Napoléon) trouvent le présent insupportable. L’avilissement moral et la perte du religieux pour l’un, la violence et l’ignorance pour l’autre, les empêchent de s’épanouir et de s’adapter à leur époque.

- René tente des remèdes illusoires : voyager, s’isoler, méditer dans la religion. Finalement, il souhaite la mort. Julien se révolte en silence en désobéissant à son père, en cultivant sa haine et en suivant l’enseignement du curé du village.

- Si René a les moyens matériels d’entretenir sa mélancolie, Julien a besoin d’action pour se faire une situation sociale. L’un et l’autre se sentent étrangers à leur temps, à leur milieu et à leur vie.

 

René finira assassiné par un Indien de la tribu des Natchez et Julien sur l’échafaud : tristes destinées pour des idéalistes !

 

Si les femmes se préoccupent essentiellement d’elles, de leurs sentiments et de leur image et ne semblent pas vraiment agressées par leur milieu, les hommes, au contraire, paraissent beaucoup plus souffrir moralement et physiquement de leurs différences. Ils luttent pour s’imposer dans la société qui ne les comprend pas. Ces quatre personnages sont en rupture par idéalisme, sensibilité ou conditionnement romanesque ou moral. Au XXsiècle des Bardamu ou des Meursault prendront leur relève pour dire l’absurdité de l’existence en général et non seulement celle d’une époque.

 

Céline Roumégoux