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dimanche 30 mai 2021

La Jeune Veuve de La Fontaine et Les Deux Consolés de Voltaire : sujet corrigé, questions et invention sur l’apologue, le temps consolateur

 


La Jeune Veuve de La Fontaine, VI, 21 (1668)

La perte d’un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d’une année
Et la Veuve d’une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
C’est toujours même note et pareil entretien :
On dit qu’on est inconsolable ;
On le dit, mais il n’en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutôt par la vérité.
L’Époux d’une jeune beauté
Partait pour l’autre monde. A ses côtés sa femme
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler.
Le Mari fait seul le voyage.
La Belle avait un père, homme prudent et sage :
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l’heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;
Mais, après certain temps, souffrez qu’on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt.- Ah ! dit-elle aussitôt,
Un Cloître est l’époux qu’il me faut.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe.
L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d’autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,
Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :
Où donc est le jeune mari
Que vous m’avez promis ? dit-elle
.


Les Deux Consolés de Voltaire (1756)

Le grand philosophe Citophile disait un jour à une femme désolée, et qui avait juste sujet de l’être :  « Madame, la reine d’Angleterre, fille du grand Henri IV, a été aussi malheureuse que vous: on la chassa de ses royaumes ; elle fut près de périr sur l’océan par les tempêtes ; elle vit mourir son royal époux sur l’échafaud. — J’en suis fâchée pour elle, » dit la dame, et elle se mit à pleurer ses propres infortunes. 

« Mais, dit Citophile, souvenez-vous de Marie Stuart, elle aimait fort honnêtement un brave musicien qui avait une très belle basse-taille. Son mari tua son musicien à ses yeux ; et ensuite, sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Élisabeth, qui se disait pucelle, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir, après l’avoir tenue en prison dix-huit années. — Cela est fort cruel, dit la dame, » et elle se replongea dans sa mélancolie. 

 

« Vous avez peut-être entendu parler, dit le consolateur, de la belle Jeanne de Naples, qui fut prise et étranglée ? — Je m’en souviens confusément, dit l’affligée. 

— Il faut que je vous conte, ajouta l’autre, l’aventure d’une souveraine qui fut détrônée de mon temps, après souper, et qui est morte dans une île déserte. — Je sais toute cette histoire, répondit la dame. 

— Eh bien! donc, je vais vous apprendre ce qui est arrivé à une autre grande princesse à qui j’ai montré la philosophie. Elle avait un amant, comme en ont toutes les grandes et belles princesses. Son père entra dans sa chambre et surprit l’amant, qui avait le visage tout en feu et l’oeil étincelant comme une escarboucle ; la dame aussi avait le teint fort animé. Le visage du jeune homme déplut tellement au père, qu’il lui appliqua le plus énorme soufflet qu’on eût jamais donné dans sa province. L’amant prit une paire de pincettes et cassa la tête au beau-père, qui guérit à peine, et qui porte encore la cicatrice de cette blessure. L’amante, éperdue, sauta par la fenêtre et se démit le pied, de manière qu’aujourd’hui elle boîte visiblement, quoique d’ailleurs elle ait la taille admirable. L’amant fut condamné à la mort pour avoir cassé la tête à un très grand prince. Vous pouvez juger de l’état où était la princesse, quand on menait pendre l’amant. Je l’ai vue longtemps, lorsqu’elle était en prison; elle ne me parlait jamais que de ses malheurs. 

 

— Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je songe aux miens ? dit la dame. — C’est, dit le philosophe, parce qu’il n’y faut pas songer, et que, tant de grandes dames ayant été si infortunées, il vous sied mal de vous désespérer. Songez à Hécube, songez à Niobé. — Ah ! dit la dame, si j’avais vécu de leur temps ou de celui de tant de belles princesses, et si, pour les consoler, vous leur aviez conté mes malheurs, pensez-vous qu’elles vous eussent écouté ? » 

 

Le lendemain, le philosophe perdit son fils unique, et fut sur le point d’en mourir de douleur. La dame fit dresser une liste de tous les rois qui avaient perdu leurs enfants, et la porta au philosophe ; il la lut, la trouva fort exacte, et n’en pleura pas moins. Trois mois après, ils se revirent, et furent étonnés de se retrouver d’une humeur très gaie. Ils firent ériger une belle statue au Temps, avec cette inscription : A CELUI QUI CONSOLE.


Le temps passe, passe-le bien ! (patois provençal)

une devise sur un cadran solaire


Questions :


1) Notez les indications temporelles dans chacun des deux textes et établissez la chronologie narrative. Relevez des passages où il est question du temps. Comment le récit présente-t-il l’œuvre consolatrice du temps dans chaque apologue ?


Dans ces deux apologues (récit plaisant au service d’un enseignement moral), La Jeune Veuve de La Fontaine et Les Deux Consolés de Voltaire, les auteurs traitent du temps consolateur des peines et des chagrins. Dans les deux récits, la chronologie narrative (ou temps de la narration ou rythme du récit) est différente, alors que le temps de la fiction (ou durée de l’histoire racontée) est quasiment le même, à peu près trois mois. Nous verrons pourquoi et l’effet produit. Nous examinerons enfin comment l’œuvre du temps est présentée dans ces deux textes.

Alors que le texte de la Fontaine a un rythme progressif, celui de Voltaire est accéléré. Dans La Jeune Veuve, après la mort du mari de la jeune femme, un temps indéterminé s’écoule : (vers 22) « Il [le père] laissa le torrent couler ». Suit la consolation en paroles du père qui après « certain temps » (v30) promet de trouver un nouveau mari à sa fille. Deux mois sont ensuite résumés en sommaire (le mois « gai » le plus développé). Enfin, en chute, la demande de la fille vient clôturer cette histoire. La Fontaine a montré qu’avec l’aide du temps et d’un père aimant, une jeune femme peut retrouver goût à la vie.

Voltaire concentre l’action sur deux jours, le premier jour (c’est une scène dialoguée) Citophile cite pour consoler l’affligée des exemples de malheurs pris dans l’histoire ou l’actualité de son temps. Cela sans effet ! Or, le lendemain, le consolateur, frappé par un deuil, devient le consolé sur le même principe résumé. Suit une ellipse de trois mois avant que les deux personnages ne se retrouvent consolés par le temps. Le rythme est accéléré, on ne voit pas les étapes du temps mais juste le résultat. Voltaire ne s’intéresse pas au déroulement du temps et à ses  effets progressifs, il montre l’inefficacité de la consolation d’ordre général et impersonnelle.

 Citophile n’aime que citer sans s’intéresser à la femme en peine, alors que le père aime sa fille, a de l’expérience, de la patience et de la sagesse et l’a accompagnée avec le temps.

La Fontaine compare le temps à un oiseau (légèreté et mobilité) alors que Voltaire l’allégorise en statue (pesanteur et immobilité). L’un est optimiste et l’autre plutôt pessimiste.


 

2) Montrez que si les sujets abordés sont graves, le registre employé ne l’est pas.


Les deux textes ont un sujet tragique : la mort. Or, bien que le sujet soit tragique, le registre utilisé par les auteurs ne l’est pas. Il met à distance le drame et ses effets sentimentaux. La Fontaine utilise l’humour et la moquerie indulgente : « la bande des amours revient au colombier ». Quand à Voltaire, il utilise l’ironie c’est-à-dire une critique un peu sarcastique, grinçante. L’intention de ce dernier est donc de se moquer des « beaux-parleurs » d’où l’onomastique : Citophile (celui qui aime citer).  Les adjectifs en antiphrase dans l’exemple historique « sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Élisabeth, qui se disait pucelle, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir » marquent l’intention ironique du discours de Citophile. De même la phrase : "Elle avait un amant, comme en ont toutes les grandes et belles princesses" révèle une critique sociale. Puis, avec la mort du fils de Citophile et l’inversion des rôles, Voltaire disqualifie tout le discours de ce dernier.

La Fontaine veut instruire en amusant et faire une réflexion sur le temps  consolateur. C’est un moraliste tendre, malicieux et sage. Voltaire veut dénoncer les donneurs de leçons qui se délectent dans le récit des malheurs des autres (érudition historique ou commérage sur les contemporains) au lieu de faire parler leurs sentiments.  Il montre l’impuissance et la vanité des hommes face à leur destin et donc au temps qu’ils ne maîtrisent pas . C’est un philosophe satiriste et le spécialiste de l’ironie du siècle des lumières !


Sujet d’invention

Sujet : Rédigez un apologue sur le thème du temps consolateur. Vous choisirez entre la fable, en vers ou en prose, et le conte philosophique. Vous adopterez un ton plaisant tout en traitant d’évènements tragiques ou tristes.

 Addiction

 Chaque matin, chaque midi et chaque soir,

Elle l’embrasait à n’en plus pouvoir,

Si bien qu’alors ils devinrent

Intimes comme on ne le voit plus.

Mais, le jour où il dut s’en détacher,

Ses nuits devinrent noires, à s’en fâcher.

Il fut irritable, en journée,

Et seul, le soir, après manger,

À tel point qu’à maintes reprises,

L’idée de mourir le grise.

Pensant que le temps était son pire ennemi,

Qu’il ne pourrait jamais lui être permis

De poser à nouveau ses lèvres sur Son corps si fin,

Il prit la décision de L’oublier enfin.

Jour après jour, il modifia sa façon de vivre,

Celle dont, avant, il était ivre.

Progressivement son esprit s’habituait,

Comprenant que vivre sans Elle était un fait.

Alors, de nouveaux sens ont émergé,

Rendant plaisantes les balades en forêts,

Où il peut humer la douce odeur des orchidées,

C’est ainsi que le goût des choses est arrivé,

Et La Cigarette, il l’avait oubliée …

 

Matthieu, 1ière GEL (janvier 2009)



L’Arbre et La Belle

Dans une lointaine contrée,

Un homme et sa compagne s’aimaient sans compter.

Mais, un jour, la terrible Guerre éclata.

L’homme dut partir, mais ne revint pas.

Sa femme, éplorée, disait à qui voulait l’entendre

Qu’elle ne souhaitait plus que se pendre.

Un enfant passait par là et lui demanda la cause de son chagrin.

Elle lui répondit  que tenter de la consoler était vain,

Mais ce dernier, fort têtu en vérité,

Lui dit très justement  que ses larmes finiraient par s’épuiser.

Le lendemain, il revint, les larmes de la Belle n’avaient point tari.

C’est alors qu’il lui dit :

« Madame, je vous apporte ici les graines d’un grand chêne,

Plantez-le donc dans la terre même,

 

Vos larmes l’aideront sans nul doute à s’épanouir.

Mais, je dois aussi vous dire

Que, dans quelques années, je reviendrai

Vous pendre ou vous prendre suivant vos velléités. »

Pendant des années, la Belle revint au même endroit,

Elle pleura, pleura, et repleura,

Si bien qu’un jour, l’arbre avait atteint sa taille maximale

Et l’enfant d’autrefois, lui aussi, était devenu un bien beau mâle.

Il vint avec une corde et un tabouret,

Dans le cas ou la Belle n’aurait point renoncé.

Mais, lorsqu’ils se revirentleurs yeux étincelèrent

Et leurs cœurs, lançant des éclairs,

Dans les bras l’un de l’autre ils tombèrent.

C’est ainsi, qu’avec le temps, La Belle a oublié le mari,

Et avec son nouveau compagnon, elle vit en totale harmonie.

                  A l’ombre d’un beau chêne ...



Benjamin, 1ière GEL (janvier 2009)

dimanche 16 mai 2021

Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau Partie VI commentaire de la mort de Julie

 

Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761)

Jean-Jacques Rousseau

Sixième partie

La mort de Julie par Moreau le jeune (graveur : Lemire)

Lettre XI de M. de Wolmar à Saint-Preux (extrait)

"Le jeûne, la faiblesse, le régime ordinaire à Julie, donnèrent au vin une grande activité. « Ah ! dit-elle, vous m’avez enivrée ! après avoir attendu si tard, ce n’était pas la peine de commencer, car c’est un objet bien odieux qu’une femme ivre. » En effet, elle se mit à babiller, très sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu’auparavant. Ce qu’il y avait d’étonnant, c’est que son teint n’était point allumé ; ses yeux ne brillaient que d’un feu modéré par la langueur de la maladie ; à la pâleur près, on l’aurait crue en santé. Pour alors l’émotion de Claire devint tout à fait visible. Elle élevait un œil craintif alternativement sur Julie, sur moi, sur la Fanchon, mais principalement sur le médecin ; tous ces regards étaient autant d’interrogations qu’elle voulait et n’osait faire. On eût dit toujours qu’elle allait parler, mais que la peur d’une mauvaise réponse la retenait ; son inquiétude était si vive qu’elle en paraissait oppressée.

Fanchon, enhardie par tous ces signes, hasarda de dire, mais en tremblant et à demi-voix, qu’il semblait que Madame avait un peu moins souffert aujourd’hui... que la dernière convulsion avait été moins forte... que la soirée... Elle resta interdite. Et Claire, qui pendant qu’elle avait parlé tremblait comme la feuille, leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards attachés aux siens, l’oreille attentive, et n’osant respirer de peur de ne pas bien entendre ce qu’il allait dire.

Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela. Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit : « Il n’y a point là d’ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. » A l’instant Claire s’écrie en tendant à demi les deux bras : « Eh bien ! Monsieur !... le pouls ?... la fièvre ?... » La voix lui manquait, mais ses mains écartées restaient toujours en avant ; ses, yeux pétillaient d’impatience ; il n’y avait pas un muscle de son visage qui ne fût en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les yeux, la langue, reste un moment pensif, et dit : « Madame, je vous entends bien ; il m’est impossible de dire à présent rien de positif ; mais si demain matin à pareille heure elle est encore dans le même état, je réponds de sa vie. » A ce moment Claire part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l’embrasse, le baise mille fois en sanglotant et pleurant à chaudes larmes, et, toujours avec la même impétuosité, s’ôte du doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui, et lui dit hors d’haleine : « Ah ! Monsieur, si vous nous la rendez, vous ne la sauverez pas seule ! »

Julie vit tout cela. Ce spectacle la déchira. Elle regarde son amie, et lui dit d’un ton tendre et douloureux : « Ah ! cruelle, que tu me fais regretter la vie ! veux-tu me faire mourir désespérée ? Faudra-t-il te préparer deux fois ? » Ce peu de mots fut un coup de foudre ; il amortit aussitôt les transports de joie ; mais il ne put étouffer tout à fait l’espoir renaissant.

En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maîtresse guérie. Ils résolurent tout d’une voix de faire au médecin, si elle en revenait, un présent en commun pour lequel, chacun donna trois mois de ses gages, et l’argent fut sur-le-champ consigné dans les mains de Fanchon, les uns prêtant aux autres ce qui leur manquait pour cela. Cet accord se fit avec tant d’empressement, que Julie entendait de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de l’effet dans le cœur d’une femme qui se sent mourir ! Elle me fit signe, et me dit à l’oreille : « On m’a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité. »

Quand il fut question de se retirer, Mme d’Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes, fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit la Fanchon ; mais celle-ci s’indigna de cette proposition, plus même, ce me sembla, qu’elle n’eût fait si son mari ne fût pas arrivé. Mme d’Orbe s’opiniâtra de son côté, et les deux femmes de chambres passèrent la nuit ensemble dans le cabinet ; je la passai dans la chambre voisine, et l’espoir avait tellement ranimé le zèle, que ni par ordre ni par menaces je ne pus envoyer coucher un seul domestique. Ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu’il y avait peu de ses habitants qui n’eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.

J’entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m’alarmèrent pas ; mais sur le matin que tout était tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille. J’écoute, je crois distinguer des gémissements. J’accours, j’entre, j’ouvre le rideau... Saint-Preux !... cher Saint-Preux !... je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées, l’une évanouie et l’autre expirante. Je m’écrie, je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n’était plus."

 

                                                           La mort de Julie par Pinot (graveur : Brugnot)

 

C’est un roman épistolaire en six parties. Le titre fait référence à l’histoire d’Héloïse et Abélard qui s’est réellement passée au XIIe siècle. Héloïse était l’élève d’Abélard, tout comme la Julie de Rousseau l’a été de Saint-Preux. Le titre complet est long : Julie ou la Nouvelle Héloïse. Lettres de deux amants, habitants d’une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau. Cette œuvre fut publiée à Amsterdam en 1761. Dans les deux cas, le couple a eu une liaison interdite par la société : Héloïse par son oncle et Julie par son père. Julie a dû épouser M. de Wolmar mais Saint-Preux est devenu l’ami de la famille. Dans le passage qui nous intéresse (VI, lettre XI), Julie est à l’agonie car, après avoir sauvé son fils d’une noyade, elle a pris froid. M. de Wolmar relate à Saint-Preux les derniers moments de Julie. Nous verrons successivement le point de vue de M. de Wolmar, la peinture psychologique des personnages et la représentation de l’agonie et de la mort.

 

I) Un narrateur personnage plus observateur qu’acteur de la scène : M. de Wolmar

- Le « je » n’apparaît pas directement, il est implicite dans les pronoms personnels objet et toniques : « elle élevait un œil craintif … sur moi … elle me fit signe, et me dit à l’oreille ». Le rôle joué par M. de Wolmar est celui de témoin et de confident.

- On remarque l’utilisation des tournures impersonnelles pour le commentaire, ce qui équivaut encore à gommer les marques personnelles : « On eût dit toujours qu’elle allait parler … Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela ».

- On ne trouve trace d’aucune analyse ou mention d’émotions ou de sentiments personnels, seules les autres personnes sont observées.

- Enfin, il n’y a qu’une seule marque du destinataire : « Jugez de l’effet ». Encore que l’impératif utilisé puisse passer pour une convention. Pourquoi une telle discrétion ? Peut-être parce que M. de Wolmar est, vis-à-vis de Saint-Preux, dans une position délicate, il connaît les tendres liens qui existaient entre sa femme et ce dernier. Il joint d’ailleurs à sa lettre une missive de Julie destinée à Saint-Preux !

Le récit qui est fait ressemble à ce qu’on appelle « le récit historique » à la troisième personne, dans lequel le jugement personnel de l’auteur est soigneusement dissimulé. Cependant, la démarche même de M. de Wolmar est ambiguë, il ne veut pas se livrer mais il souhaite susciter des réactions chez son correspondant et pour cela il peint le comportement des autres témoins de la scène.

 

II) La peinture psychologique des personnages témoins

- On est frappé par l’importance du regard dans cet extrait : regard de l’observateur, celui de Claire, de Julie, de Fanchon, du médecin. Les yeux sont « craintifs » puis « pétillants d’impatience » chez Claire, ils brillent « d’un feu modéré par la langueur de la maladie » chez Julie, ils « examinent » chez le médecin, ils sont neutres chez Fanchon et M. de Wolmar. Le regard donne lieu d’abord à un échange muet puis à un spectacle douloureux pour Julie. Le non-dit est plus important que la parole car il évite l’artifice du langage mais si ce regard peut devenir communion des cœurs, il peut aussi, comme c’est le cas ici, faire souffrir.

- La gestuelle de cette scène est très importante et fait penser au théâtre et plus spécialement aux drames bourgeois à la manière de Diderot. L’outrance des gestes de Claire qui « part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l’embrasse » et l’empressement de la maisonnée à connaître et à espérer un bon diagnostic du médecin montrent les sentiments et émotions en représentation. Claire, la vive, s’oppose à Julie, la douce, selon l’objectif de Rousseau : « J’imaginais deux amies. Je fis l’une brune et l’autre blonde, l’une vive et l’autre douce ».

- Les rôles sociaux sont également significatifs et sont vus dans les qualités qu’ils confèrent : l’amie aimante et attentive, le médecin humain et compétent, la servante et les autres domestiques, dévoués et attentionnés, le mari digne et calme, confident raisonnable de sa femme. Rousseau croit à la générosité du peuple et pense que les rapports entre maîtres et valets doivent reposer sur l’estime mutuelle. Tous les sentiments sont réunis pour faire un touchant tableau de famille et inspirer la compassion au lecteur, mais Saint-Preux goûte-t-il la scène qui lui est peinte, lui qui n’a rien pu faire ou donner à Julie, du fait de son absence ? Ce dévouement général n’est-il pas pour lui un reproche implicite ?

- Enfin, il y a un aspect surprenant dans la psychologie de tous ces gens : ils semblent tous croire au pouvoir de l’argent ou des bijoux à pouvoir guérir Julie. Claire offre une bague au médecin et les domestiques de l’argent. Leur douleur leur donne des réflexes bien matérialistes. Est-ce volontaire de la part de Rousseau qui pense que l’argent a corrompu l’homme ? Mais se défaire de ses biens est aussi un acte chrétien.

Le comportement de tous ces personnages est bon, tout comme leur fond moral ; cette idéalisation psychologique est une des attitudes possibles devant la mort.

 

               Claire voile Julie morte

Analyse de l’image :
    Alors qu’une foule s’est rassemblée devant la maison des Wolmar en croyant que Julie n’était pas encore morte, Claire dépose sur le visage de son amie, morte depuis trente-six heures, un voile brodé d’or et de perles que Saint-Preux lui avait rapporté des Indes. Elle maudit quiconque oserait le lever. Cette estampe insérée dans le corps du texte  fait suite à l’illustration pleine page qui illustrait la veillée funèbre.

 

III) La vision de l’agonie et de la mort

La mort est acceptée par Julie, observée par son mari et le médecin et redoutée par tous les autres.

- Le réalisme des termes médicaux, de l’examen clinique du médecin : « Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit : « Il n’y a point là d’ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. » et l’apparente neutralité de l’époux tendent à banaliser la maladie, mais la force de l’inquiétude de Claire la dramatise au contraire.

- L’agonie est un spectacle quasi public ici car les témoins sont nombreux et la mourante ne peut s’exprimer librement, elle chuchote à l’oreille de son mari, non pas des propos tendres, mais une remarque fataliste : « On m’a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité. ». Elle ne bénéficie pas, non plus, du calme et de l’apaisement auxquels elle aurait normalement droit. Ainsi la mort est-elle associée à la sensibilité qui imprègne toute la scène qui est une des caractéristiques de la psychologie de Julie et qui est source de souffrance morale.

- La mort, elle-même de Julie est totalement euphémisée : « Elle n’était plus » après l’ellipse de la nuit où les amies de Julie et ses domestiques la veillent tandis que le mari précise : « je la passai dans la chambre voisine ». L’affolement de M. de Wolmar est bien tardif, rendu par un présent de narration et une accumulation de verbes d’action et de déplacement : « J’accours, j’entre, j’ouvre le rideau... ». La seule marque de son émotion réside dans l’apostrophe à l’amant : « Saint-Preux !... cher Saint-Preux !... ». C’est dire l’impuissance du mari qui, même au moment de la mort de Julie, est en quelque sorte dépossédé d’elle par les autres !

 

La prédominance de l’affectivité associée à la vertu suggérée masque la passion qui pourtant affleure dans le texte, même si elle est jouée par des seconds rôles de substitution. Le pathétique est mimé par des personnages secondaires et le recul de l’héroïne lui prête un caractère illusoire. Cette fin idéalisée est peut-être édifiante, non pas à cause du recours à la religion qui n’est pas présente dans ce passage, mais du fait de la morale implicite : mourir dignement et la conscience tranquille est le fruit de la vertu. Pourtant ce récit fait par le mari à l’amant a un arrière goût un peu pervers et la dernière lettre de Julie jointe à celle du mari où elle lui avoue n’avoir cessé de l’aimer : « trop heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit de t’aimer toujours sans crime » annule en quelque sorte, ou atténue considérablement, la portée moralisatrice de cette mort. Le thème de l’amour éternel et de l’union mystique est ainsi suggéré ; cependant, un lecteur moderne pourra préférer l’intimité tragique de la fin de Manon Lescaut et le côté exclusif et entier de des Grieux.

 

Rousseau par Quentin de La Tour (1764)

Montmorency, Musée Jean-Jacques Rousseau

 



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samedi 27 mars 2021

L’Ingénu, de Voltaire (1767) chapitre 1, commentaire partie 1 Un Huron questionné

 L’Ingénu, de Voltaire (1767)

 

L’histoire (résumé de Wikipédia)

Alors que l’abbé de Kerkabon et sa sœur se lamentent de la mort de leur frère et de sa femme partis au Canada, arrive par un bateau anglais,  un jeune homme Huron, l’Ingénu (surnommé ainsi du fait de sa naïveté vis-à-vis du monde occidental). Les Kerkabon l’invitent à dîner, et s’aperçoivent qu’il s’agit de leur neveu. Ils le convertissent alors au catholicisme et le baptisent, mais il tombe amoureux de la sœur d’un abbé, Mlle de Saint-Yves, qu’il ne peut épouser parce qu’elle est sa marraine, à moins d’aller demander l’autorisation au pape. Rendu furieux, il tente ingénument de violer la belle, qu’on se hâte de mettre dans un couvent. Repoussant par hasard une invasion d’Anglais, il décide de partir pour Versailles afin de demander au roi une récompense pour sa bravoure, et une dispense lui permettant d’épouser celle qu’il aime. En chemin, il rencontre des Huguenots chassés du fait de l’édit de Fontainebleau et décide de prendre leur défense auprès du roi. Cependant, il n’arrive pas à faire entendre sa voix à Versailles, et se fait embastiller à la suite de deux lettres le dénonçant, dont une affirmant son engagement en faveur des Huguenots. En prison, il fait la connaissance du janséniste Gordon, qui tente de le former aux préceptes de cette doctrine ; mais bien vite, l’Ingénu l’amène à remettre en question ses convictions. Pendant ce temps, Mlle de Saint-Yves part à Versailles pour faire libérer son amant ; mais afin d’obtenir l’aide de Mgr de Saint-Pouange, qui peut le faire délivrer, celui-ci lui demande de se compromettre avec lui. Refusant tout d’abord, elle se résout, suite aux conseils fallacieux du père jésuite Tout-à-tous, à commettre cet adultère. Elle repart chez les Kerkabon avec l’Ingénu et Gordon mais, ne pouvant se résoudre à dire la vérité à son amant et refusant de le trahir, se laisse mourir. L’Ingénu, effondré tout d’abord, se ressaisit, obtient sa récompense, et reste ami avec Gordon.


L’Ingénu, de Voltaire (1767) chapitre 1


1ère partie : un Huron questionné

 

Huron de Lorette au Canada

 

"Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La bonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa sœur, jeune basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à-la-fois ; le Huron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise celle de milord Bolingbroke, Nihil admirari. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de fermeté : Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre ; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre ? La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d’un demi-pied : Monsieur, comment vous nommez-vous ? On m’a toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux.

Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre ? C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu ; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu’ils sont braves et qu’ils sont aussi honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j’aime passionnément à voir du pays.

Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu abandonner ainsi père et mère ?
C’est que je n’ai jamais connu ni père ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le monde répétait, Ni père, ni mère ! Nous lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le prieur : que ce monsieur le Huron est intéressant ! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien. Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez mieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue ; j’apprends très vite ce que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi; il m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre pays, parce que j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de questions.

L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la huronne, l’anglaise, ou la française. La huronne, sans contredit, répondit l’Ingénu. Est-il possible ? s’écria mademoiselle de Kerkabon ; j’avais toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton.

Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du tabac, et il répondait taya : comment on disait manger, et il répondait essenten. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir comment on disait faire l’amour; il lui répondit trovander, et soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui leur correspondaient. Trovander parut très joli à tous les convives.
Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire huronne dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé français.
L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage, conçut pour lui un profond respect ; il lui parla avec plus de civilité qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas."

 

I) Une société rétrograde et conservatrice

           

        a) Les types de personnages

  • Présence de personnages types de l’ancien régime (receveur des tailles, bailli....) dans un lieu caractéristique qu’est le prieuré, censé être un modèle des valeurs morales, de l’éducation … Ce dîner est ainsi contraire à ce à quoi on pourrait s’attendre.
  • Le bailli est le représentant de la justice. Il semble strict et “imposant”. Il est ici apparenté à un officier de police, menant un véritable interrogatoire de l’ingénu. On peut d’ailleurs observer un schéma de questions/réponses entre les deux hommes. Les commentaires du narrateur sur le bailli sont négatifs (satire sociale) : “le plus grand questionneur”, “ouvrant la bouche d’un demi-pied”. Il semble jouer une pantomime.

  • Les deux représentants du clergé, l’abbé de St Yves et l’abbé de Kerkabon, se désintéressent de la religion pour se concentrer sur la question de la langue (huronne et française). Ils doutent sur la langue huronne et n’ont pas confiance dans les dires du Huron : ils vont d’ailleurs vérifier dans un dictionnaire.

  • Les femmes, vieilles comme jeunes, sont uniquement axées sur l’amour et les sentiments. Mlle de St Yves et Mlle de Kerkabon (qui est d’ailleurs désignée péjorativement comme “la Kerkabon”) utilisent le prétexte de la langue, introduit par les questions, pour se renseigner sur la vie amoureuse du Huron.

           

       b) Les préjugés

  • Tous les convives en dehors du Huron cultivent un ethnocentrisme français exacerbé : “J’avais toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton”. Pour eux, il n’existe rien en dehors de la France et de ses mœurs : “Toute la Terre aurait parlé français”. Cependant, cela reflète une certaine réalité de l’époque car la langue des intellectuels européens du XVIIIème siècle était effectivement le français.

  • Le Huron est considéré par les Bas-Bretons comme une bête de foire. Cette curiosité malsaine amène les nombreuses questions, parfois indiscrètes, des hôtes : “comment avez-vous pu abandonner ainsi père et mère ?”. De plus, le fait que l’ingénu parle couramment le français étonne les convives qui “le regardait avec admiration”. Cela s’explique par le fait qu’habituellement les Indiens (ramenés des expéditions) étaient exposés dans des cages et le contraste avec ce “sauvage” cultivé est saisissant.

  • Les préjugés des Bas-Bretons les amènent à être odieux et malpolis, pensant que l’ingénu  a des mœurs proches de l’animal : “Tout le monde lui parlait et l’interrogeait à la fois”. Bien qu’ils se croient supérieurs, ils se montrent moins civilisés que le Huron.

 

II)  Le “bon sauvage” à la manière de Voltaire

           

       a) Ses qualités

  • Le Huron reste imperturbable avec une référence à “milord Bolingbroke : nihil admirari “. Il reste également réfléchi car il parle peu mais analyse le discours des autres et s’exprime toujours en dernier. Il montre une certaine maturité et sagesse par rapport aux autres.

  • Il est poli, courtois et civilisé. Il répond “avec assez de douceur, mais avec un peu de fermeté” mais il ne coupe pas la parole, écoute ses hôtes et inspire “le respect”. Il est également très instruit puisqu’il parle couramment trois langues (huron, anglais et français), il a beaucoup voyagé et il aime apprendre (“savoir” des philosophes).
  • Le Huron a du répondant “j’aime assez les français quand ils ne font pas trop de questions” et ne se laisse pas influencer par les autres (“vouloir” des philosophes”) : “lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien”, “comment voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêcher de vous entendre ?”. Il utilise des arguments et un raisonnement logique contrairement aux autres personnes qui se laissent dépasser par leurs préjugés.

 

         b) Valeurs huronnes

 

  • L’ingénu respecte l’autre : “remercia avec une cordialité noble et fière” et la liberté d’expression : “Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre”.

 

  •  Il fait ses propres choix “m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre”. Il a une liberté de conscience et d’opinion. On remarque d’ailleurs l’analogie avec l’Angleterre, pays plus libre que la France, refuge des intellectuels et qui laissait la liberté de culte : “un de vos français réfugiés que vous appelez huguenots” (référence à l’intolérance religieuse qui frappe les Protestants et les a obligés à s’expatrier).

 

  • Le Huron nous fait prendre conscience du relativisme des cultures. En effet, il existe également un dictionnaire huron. Le “bon sauvage” n’en reste pas moins plus ouvert au monde et respectueux des autres cultures que les Bas-Bretons.

 Voir la suite dans article suivant.


Mégane 1S1 (juin 2010)

L’Ingénu, de Voltaire, chap 1, partie 2 L'amour à la huronne

 L’Ingénu, de Voltaire, chap 1, partie 2

2ème partie : l’amour à la huronne

 

"Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on faisait l’amour au pays des Hurons. En faisant de belles actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n’était pas si aise ; elle fut un peu piquée que la galanterie ne s’adressât pas à elle ; mais elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’était mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice ; les joncs ne sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation ; un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui prendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin d’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eus jamais de goût pour ces sortes de festins ; je lui rendis sa liberté, j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me préféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas été mangée par un ours : j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau ; mais cela ne m’a pas consolé.

Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaba n’était plus ; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l’Ingénu ; on le louait beaucoup d’avoir empêché ses camarades de manger un Algonquin."

 

 

I) Version nature

 

            a) Un récit ironique

 

-   L’histoire racontée par le Huron est un véritable exercice de style. Il compare sa maîtresse à la nature (joncs, aigles …). La répétition de “ ne sont pas” crée un parallélisme de construction. “Je le sus, j’y courus, je terrassais” et une gradation qui peut être considérée comme un pastiche de la célèbre parataxe de César (“Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu”) ou de Racine (“Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue”).

 

-   Le nom de la maîtresse de l’Ingénu, Abacaba, est proche de Abracadabra, ce qui prouve l’utilisation de l’humour. De plus, le fait qu’elle soit mangée par un ours est une parodie du drame grâce à cette fin qui fait sourire malgré sa cruauté.

 

-   Voltaire se moque du côté sauvage que l’ingénu laisse entrevoir : sa tribu a des rites cannibales, il porte la peau de l’ours comme un trophée de guerre et il ”terrassait l’Algonquin d’un coup de massue”.

 

- L’exagération des distances “environ cinquante lieues de notre habitation”, “cent lieues plus loin” renforce l’effet comique de ce récit.

 

            b) Valeurs d’un “huron sauvage”

 

-   Il prouve son amour par des actes guerriers (l’Algonquin puis l’ours pour défendre et venger sa maîtresse). Ainsi, c’est “en faisant de belles actions” qu’Abacaba le “préféra à tous ses amants”.

 

-   On assiste à une véritable parade du mâle : “Je l’amenai aux pieds de ma maîtresse, pieds et poings liés”. L’Algonquin devient ainsi un cadeau, une offrande à la femme qu’il aime.

 

-   Ses mœurs sont proches de celles des animaux. Il combat pour dominer ses adversaires, la notion de territoire est primordiale.

 

Le Verrou de Fragonard, 1778, musée du Louvre

 

II) Version culture

 

a)   Des femmes ridicules

 

-   Les pensées et les sentiments de Mlle de St Yves et de Mlle de Kerkabon encadrent le récit du Huron : “elle lui demanda avec beaucoup de bonté combien il avait eu de maitresses en Huronie” et “Mlle de St Yves, à ce récit, sentit un plaisir secret d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse”. Cela montre bien leur intérêt pour le personnage exotique du Huron, qu’elles convoitent.

 

-   L’apparente pruderie des deux femmes masque en réalité un vif intérêt pour l’amour et le libertinage. On parle de “plaisirs secrets” et de “maîtresses”, où la marque du pluriel montre l’ancrage du libertinage dans leurs mœurs.

 

-   On observe une caricature des vieilles filles avec leur dispute, leur combat secret pour obtenir les faveurs du Huron. Leur jalousie ressort : “elle fut un peu piquée que la galanterie ne s’adressât pas à elle”, “ Mlle de St Yves rougit et fut fort aise. Mlle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n’était pas si aise”. Le parallélisme de construction est ainsi utilisé pour marquer l’ironie.

 

b)   Valeurs “civilisées”

 

-   Le Huron n’a eu qu’une seule maîtresse, preuve de sa fidélité, valeur quelque peu oubliée dans la société du XVIIIème siècle. Son amour est véritable puisqu’il fait une description très élogieuse d’Abacaba (registre épidictique)  et déclare en parlant de la mort de sa bien-aimée : “cela ne m’a pas consolé”.

 

-   La franchise des sentiments du Huron tranche avec la langue gazée (voilée, comme recouverte de gaze) du XVIIIème siècle. Il ne cache pas son amour, ne le fait pas sous-entendre.

 

-   L’Ingénu déclare ne pas aimer l’anthropophagie : “je n’eus jamais de goût pour ces sortes de festins”. Le Huron n’est pas cannibale, il apparaît comme civilisé et sociable aux yeux des Bas-Bretons.

 

- Il a des valeurs nobles, il respecte l’autre et sa liberté “je lui rendis sa liberté, j’en fis un ami”. Les notions de paix et sagesse semblent dominer chez ce prétendu sauvage. 

Voir la suite dans article suivant.

 

Mégane 1S1 (juin 2010)

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jeudi 25 mars 2021

L’Ingénu, de Voltaire, chapitre 1 commentaire, partie 3 Une leçon de tolérance

 

L’Ingénu, de Voltaire

 

3ème partie : une leçon de tolérance

 

"L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était M. le Huron ; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote ? « Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vôtre. - Hélas ! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. - Eh ! mon Dieu, disait mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas catholiques ? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas tous convertis ? » L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait personne ; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât inconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.
« Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le prieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère ; je veux absolument être sa marraine : M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante ; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. » Toute la compagnie seconda la maîtresse de la maison ; tous les convives criaient : « Nous le baptiserons ! » L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons ; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.

Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde."

 

 

I)  Une société rétrograde et conservatrice

 

a)   Les personnages

 

-   Le bailli “impitoyable” est un officier de police agressif avec la “fureur de questionner”. C’est lui qui questionne sur la religion et non les deux abbés. Il joue le rôle de l’Inquisition. Il y a donc collusion (union malhonnête) entre clergé et justice.

 

-   Les représentants du clergé, qui sont pourtant les principaux concernés par la question de la religion, ne prennent à aucun moment la parole. Ils ne semblent pas concernés, sont effacés, désintéressés et détournés de la religion et de leur vraie fonction.

 

-   Les femmes ressemblent à des pantins fanatiques qui s’agitent avec la répétition de “Nous le baptiserons”. Leurs esprits sont bornés et mécaniques, ce qui conduit à un étonnement stupide : “comment se fait-il que les Hurons ne soient pas catholiques ?”. La désignation péjorative de “la Kerkabon” renforce encore le sentiment de ridicule. De plus, le baptême du Huron n’est vu par ces deux femmes que pour son aspect festif : les intérêts sont personnels et non religieux : “ce sera une cérémonie bien brillante, il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne et cela nous fera un honneur infini”. Mlle de St Yves et Mlle de Kerkabon recherchent donc uniquement la gloire, une renommée, une popularité. On peut également remarquer le fait que Mlle de Kerkabon, à défaut d’avoir une relation amoureuse avec le Huron, veut “absolument être sa marraine”, pour avoir un lien, une certaine forme de relation avec l’Ingénu.

 

b)   Préjugés et critiques de la société

 

-   Malgré l’apparente pruderie des femmes, on assiste à un épisode de voyeurisme de leur part : “ne purent se tenir de regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron”. Cela montre leur vraie nature : elles sont irrespectueuses et pleines de désirs charnels.

 

-   L’ethnocentrisme religieux : “Est-ce que les RR.PP jésuites ne les ont pas tous convertis ?” est très présent. Les convives parlent de trois religions, “anglicane“, “gallicane” et “huguenote” mais ces religions sont toutes chrétiennes. Les convives nous prouvent leur fermeture d’esprit aux autres croyances. De plus, le fait que la religion protestante soit désignée comme huguenote est très péjoratif.

 

-   La rage de convertir des convives se retrouve avec la reprise, comme un cri de guerre de “nous le baptiserons”. Les adjectifs “impitoyable” et “fureur” montrent l’agression des Bas-Bretons envers le Huron. Leur déception face au fait que le Huron ne soit pas converti se traduit par l’interjection “Hélas !” et une critique envers l’Angleterre, plus tolérante par l’adjectif péjoratif “malheureux”. Mlle de Kerkabon s’étonne même que les Anglais “n’ait pas seulement songé à le baptiser”. L’adverbe « seulement » prouve que les hôtes se croient supérieurs à tous les autres peuples. La détermination de Mlle de Kerkabon à faire baptiser le Huron se fait sentir par l’emploi du verbe “vouloir” et de l’adverbe “absolument”.

 

Baptême de Clovis d’après Saint Gilles (en 496)

 

II)  La riposte huronne

 

a)   Tentative d’argumentation

 

-   Le Huron écoute et analyse le discours des autres convives pour mieux le réfuter, il parle le dernier et son discours est rapporté au discours indirect contrairement à celui des autres. Cela le distingue des autres, donne un aspect plus posé et travaillé avec la présence d’un raisonnement grâce à des connecteurs logiques : “et”, “enfin”.

 

-   Il utilise plusieurs arguments : religieux et moral : “dans son pays, on ne convertissait personne”, psychologique : “jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion”, linguistique et éthique : “il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiait inconstance”. Ce sont des arguments de valeurs. Mais il utilise également une analogie avec l’Angleterre, plus libre, dont il fait l’éloge : “En Angleterre, on laissait vivre les gens à leur fantaisie”. On repère bien l’admiration des philosophes des Lumières pour la tolérante Albion !

 

-   Son départ précipité dû à sa déception d’être dans un tel milieu : “il dit qu’il repartait le lendemain”, met fin à la discussion et lui donne un aspect conclusif. Il tente de faire réfléchir ses hôtes sur la question de la liberté religieuse et de la tolérance.

 

b)   Les valeurs défendues

 

- La notion de “vouloir” des philosophes, le raisonnement par soi-même et le rejet des préjugés.

 

-   La liberté de culte et d’opinion, marquées par un parallélisme : “Je suis de ma religion comme vous de la vôtre”.

 

- La tolérance religieuse et le relativisme des cultures.

 

Mégane 1S1 (juin 2010)

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