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lundi 12 décembre 2022

Haïkus, atelier d'écriture

 

Haïkus



Voici la production d’un atelier d’écriture 
 
en 1ière S3

Trop tard
Le temps semble long
Mais les minutes rapides
Juste le temps d’y penser

Migration
Le bruit de la mer sur les rochers
Ouvre la voie
A l’envolée des oiseaux

Sublimation
Les fleurs recouvrent les arbres
Les pleurs recouvrent le marbre
Un homme est mort au printemps



Arsène

Le voleur a tout emporté
Sauf la lune
Qui était à ma fenêtre

Après la pluie
Un ruisseau translucide
Une vie qui s’écoule
La fraîcheur du temps

Arborescence
L’arbre qui pousse droit
Vivant et solitaire
Une ombre qui grandit

Un jour peut-être
Je me réveille dans l’ombre
Sans idée ni sommeil
Juste une pensée qui m’effleure

Théâtre
Sous les feux des projecteurs
Brille le jeu des acteurs
Silence, c’est l’heure

Dégoût
J’ai reçu un message
Elle m’a dit qu’elle m’aimait
Pourquoi ai-je le même téléphone que mon frère

Jardinage
Si une fleur voulait dire je t’aime
Pour te déclarer ma flamme
Je t’offrirais mon jardin secret

Guérilla
Homme vaillant
Tu libères ton pays
A coups de strophes et de vers

La déchéance
De son piédestal
Il a glissé
Pour ne jamais se relever



Samedi soir

Mélanges acidulés
Plaisirs sucrés
Dure réalité

Vitesse
Vision embrumée
Tournant raté
Triste éternité

L’oubli
Lentement je glisse
Seule dans le noir
Personne ne semble m’apercevoir

Aurore
La rosée sur la plaine
La brume sur les champs
Le vent dans mes cheveux



Toi

La jeunesse
La beauté
La bêtise

Renaissance
Chante toi Sahara
Car la saison revient
Pour de nouveau fleurir

Compassion
Larme est la tristesse
Quand la douleur
Attaque au cœur

La création
Là où naissent les choses
Meurent les idées
Et vivent les objets

Bonheur
Chaque seconde à deux
Les yeux dans les yeux
Mon cœur amoureux

Nuages
Des anges déchus
Tombent les plumes
Sur nos têtes nues

Évasion nocturne
Du crépuscule à l’aube
La terre s’endort
Les chats s’enfuient





Et en 2nde 8

Barack Obama
Espoir de l’Ouest
Enfin une nouvelle couleur
Bonjour le 44ième !

Crise
Caisses vides
Faillites en séries
An neuf, en 9, an 1929 ?

Paranoïa
Le chat guette la souris
Le chasseur reste à l’affût de sa proie
L’espace nous surveille

La Récolte
L’hiver est là avec toi
L’été arrive avec elle
Et elle repart dans tes bras



Limites inconnues

La haine n’a pas de limites
La joie non plus
Seules mes idées en ont

Ombre et lumière
A l’aube, le soleil se lève
A midi, il est haut dans le ciel
Et au crépuscule, l’obscurité me gagne

Nostalgie
Restes du passé
Les souvenirs ancrés
Juste l’essentiel

L’Inconnu
Au milieu des ruines
Je cherche mon chemin
Vers un renouveau lointain



Exode
Le ciel, la terre, tous les éléments explosèrent
Une civilisation perdue avec tous ses enfants
S’en alla sans dire un mot

Nouveau quartier
La maison du bonheur
Celle de notre enfance
Et de nos souvenirs s’effondre

Le fruit
Il est vert
Passe à l’orange et
Finit au rouge



Velours
Le toucher était si doux
Qu’un frisson m’envahit
Au plus profond de moi

Submersion
Le doux son de l’eau
Au rythme des vagues
Inonde mes rêves

SDF

Ces arbres meurtris par un vent glacial
D’un blanc manteau se sont couverts
Silence ! Tout hiberne

Le vieil homme
Sur ses trois pieds
Il est bien bancal
Mais ne rompt pas



Pauvreté
La lueur dans leurs yeux
Semblable au désespoir
Restait sans réponses

L’ami Pierrot
A l’écoute de la leçon
Je prenais ma plume
Pour écrire mes maux

La fumée

Elle monte tout droit
Sans s’essouffler en
Prenant de l’altitude



Production collective (février 2009)

dimanche 11 décembre 2022

L’Education sentimentale, Flaubert, Partie I chapitre 2, rencontre entre Deslauriers et Frédéric Moreau

 

L’Education sentimentale, Flaubert, Partie I chapitre 2, 

rencontre entre Deslauriers et Frédéric Moreau


L’EDUCATION SENTIMENTALE

de  Gustave Flaubert (1869)


Flaubert par Eugène Giraud

Première partie, Chapitre 2

« Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les ponts afin de causer plus à l'aise.

Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour une chaire de professeur à l'Ecole et qu'il n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à Troyes une place de maître clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien toucher de la succession maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la Capitale, pour le présent du moins.

Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui s'écroulait.

« Console-toi », dit le fils du capitaine, « la vie est longue : nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus ! »

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand-chose à narrer. Mais, au souvenir de Mme Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses manières, ses relations ; et Deslauriers l'engagea fortement à cultiver cette connaissance.

Frédéric, dans ces derniers temps n'avait rien écrit ses opinions littéraires étaient changées : il estimait pardessus tout la passion ; Werther, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant ; Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, à présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de lasting ; et ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

« Reste donc ! » dit Deslauriers.

Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons s'inclinant quelque peu ; à droite, l'église apparaissait derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées ; et, à gauche les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à eux ; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit :

« Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle ! Patience ! un nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités, de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je vous secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de l'argent ! Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête de son pain ! »

Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en enveloppèrent tous deux ; et, se tenant par la taille, ils marchaient dessous, côte à côte.

« Comment veux-tu que je vive là-bas, sans toi ? » disait Frédéric. L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. « J'aurais fait quelque chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu ? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les oeuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien. »

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils entendirent ces mots :

« Serviteur, messieurs ! »

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample redingote brune, et coiffé d'une casquette laissant paraître sous la visière un nez pointu .

« M. Roque ? dit Frédéric.

— Lui-même ! » reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

« Et vous voilà de retour dans nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne partez pas encore ? »

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.

« Le banquier qui demeure rue d'Anjou ? » reprit Deslauriers. « Sais-tu ce que tu devrais faire, mon brave ? »

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait, de son absence.

« Bien, bien ! on y va », dit Deslauriers ; « il ne découchera pas. »

Et, le domestique étant parti :

« Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse ; rien n'est utile comme de fréquenter une maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des gants blancs, profites-en ! Il faut que tu ailles dans ce monde là ! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc ! Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant ! »

Frédéric se récriait.

« Mais je te dis là des choses classiques, il me semble ? Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie humaine ! Tu réussiras, j'en suis sûr ! »

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta :

« Dernier conseil : passe tes examens ! Un titre est toujours bon ; et lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est temps que je m'en retourne, adieu ! — As-tu cent sous pour que je paye mon dîner ? »

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à Isidore.

Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière brillait dans la lucarne d'une maison basse.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant son chapeau :

« Vénus, reine des cieux, serviteur ! Mais la Pénurie est la mère de la Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde ! »

Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; et, après une longue étreinte, les deux amis se séparèrent. »



Nogent-sur-Seine


C'est en 1840 que Flaubert place l'action du début de son roman L'Education sentimentale, publié en 1869. A cette époque, la génération romantique se partage en deux tendances : la militante et la sentimentale. Frédéric Moreau, le héros du roman, a dix-huit ans et incline vers la seconde, comme le laisse entendre le titre du roman. Au chapitre 2 de la première partie, il retrouve son ami de collège, Charles Deslauriers, venu le voir inopinément à Nogent-sur-Seine (environ à 100 km de Paris). Là, réside Madame Moreau, la mère de Frédéric. Ce dernier vient juste d'arriver après un voyage en bateau sur la Seine où il a fait une rencontre qui a ébloui ses yeux et frappé son cœur : « Ce fut comme une apparition ». Cependant, lors de ces brèves retrouvailles entre amis, les deux jeunes gens vont s'exprimer sur leurs projets et leurs rêves d'avenir. Nous examinerons quelle représentation de la jeunesse et de la société de l'époque Flaubert présente dans ce passage. D'abord, nous observerons cette scène de retrouvailles puis ce qu'elle nous apprend sur la génération de la Monarchie de Juillet.

I) Des retrouvailles amicales courtes et troublées

A) Une scène symbolique

- Cet épisode se déroule en boucle comme la promenade des deux garçons d'ailleurs. Au début, ils se saluent par des « embrassades » et à la fin se séparent après « une longue étreinte ». La nuance dans la manifestation affective est significative du renouvellement et de l'intensité de leur attachement après cette rencontre. Leur circuit est, lui aussi, répétitif et limité dans l'espace comme leur rencontre l'est dans le temps : « Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière ». Cette clôture temporelle et spatiale montre bien que cette scène, dans sa brièveté est, en fait, une parenthèse importante et symbolique pour les deux garçons.

- Cependant leur entretien dans la nature se fait sur un lieu de passage, de transition : « les deux ponts » ; leur intimité s'en trouve perturbée par trois interventions de deux intrus : Isidore, le domestique de la mère de Frédéric qui vient lui porter un manteau et revient pour le sommer, sur ordre de la mère, de rentrer à la maison. Un certain monsieur Roque les croise aussi, sans doute à dessein : «  Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter ses pièges à loup » et accable Frédéric de questions qui l'importunent : « Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric ». Ces interruptions ont leur importance car elles montrent l'influence de l'entourage et des relations sociales qui parasitent les rapports entre les deux jeunes gens. Il y a donc des empêchements dans leur réunion. D'abord, ils ne peuvent se rencontrer chez Frédéric car madame Moreau mère n'aime pas les manières et les idées de Deslauriers qu'elle a déjà reçu auparavant. Ensuite, la nécessité pour Deslauriers de travailler pour se payer des études retarde le projet des deux amis de vivre ensemble à Paris : « Il fallait donc abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la Capitale, pour le présent du moins ». Cette brève rencontre est donc, en fait, une sorte de planification de leur avenir.

- Enfin, le lieu où ils se promènent est significatif. Flaubert ne fait jamais de descriptions inutiles. Nous avons vu la symbolique des ponts mais il y a plus. « Du côté de Nogent », on retrouve la thématique de la clôture : « les moulins de bois dont les vannes étaient fermées ; et, à gauche les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des jardins », cette petite ville est fermée sur elle-même, « s'inclinant quelque peu » autour de l'église et des moulins. En revanche « du côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite » : l'attirance vers la capitale est décelable par cet espace ouvert, cette « ligne droite » de tous les possibles. Mais « les vapeurs de la nuit » qui brouillent l'horizon connotent l'incertitude de ce destin parisien. Entre l'espace familier mais clos de Nogent et la grande ouverture aventureuse parisienne, le choix va s'imposer, non sans appréhension. C'est l'objet de la discussion entre les deux amis.

Un cadre symbolique, des retrouvailles perturbées par des interventions extérieures et une scène close sur elle-même : voilà qui pourrait faire tourner court cette rencontre et pourtant l'amitié est bien là.

B) Les rapports d'amitié entre les deux garçons

- C'est Charles Deslauriers qui prend le plus longuement la parole en discours direct (9 prises de parole directe contre 2 pour Frédéric). Ces interventions correspondent à des intentions impressives différentes vis-à-vis de Frédéric : le consoler (« Console-toi », dit le fils du capitaine, « la vie est longue : nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus ! »), le conseiller et l'encourager (« Sais-tu ce que tu devrais faire, mon brave ? ») et le solliciter financièrement (« As-tu cent sous pour que je paye mon dîner ? »). Il répond même à la place de Frédéric à Isidore qui vient le chercher. Il a quatre ans de plus que Frédéric et cela lui donne de l'assurance et de l'expérience. Il semble jouer de l'ascendant qu'il a sur son ami et ses conseils ne sont pas tout à fait désintéressés : « Il faut que tu ailles dans ce monde là ! Tu m'y mèneras plus tard. ».

- Frédéric est donc en retrait, en attente, incertain. Ses paroles sont narrativisées (« Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses manières, ses relations ») et il ne s'adresse à son ami que pour exprimer ses sentiments et ses doutes (« Je suis de la race des déshérités ») ou pour vérifier l'identité d'un importun (« M. Roque ? »). Il écoute les conseils de Deslauriers et même si son cynisme le choque (« Frédéric se récriait ») il finit par être touché (« Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé »). Cette leçon donnée par Deslauriers va faire du chemin dans son esprit. En attendant, il lui manifeste son amitié concrètement en partageant son manteau avec lui, en lui donnant de quoi payer son dîner. Et Deslauriers n'est pas en reste d'affection : « il avait fait la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric » (soit une quinzaine de kms).

Ce rendez-vous presque clandestin entre les deux amis, puisque ils sont surveillés et désapprouvés par les autres, dans un décor symbolisant leur parcours (vers Nogent ou vers Paris) est une parenthèse préparatoire à leur avenir où le plus âgé sert de mentor plutôt cynique au plus jeune. Dans cette conversation se dévoilent leurs caractères et leurs aspirations différentes, bien représentatives de la génération de 1840 et aussi l'arrière plan social.



Pont Louis Philippe à Paris en 1840, bateaux à vapeur sur la Seine


II) Deux jeunes gens représentatifs de la jeunesse de l'époque face à la société

A) L'enthousiasme militant de Deslauriers, ses origines populaires et ses contradictions

- En analepse et en récit sous forme de sommaire, nous apprenons les soucis d'argent de Deslauriers et son conflit avec son père : « Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui avait coupé les vivres, tout net ». Lui-même avoue la honte, le regret et les difficultés qu'il éprouve pour sa condition sociale inférieure pour l'époque : « Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête de son pain ! ». Cette situation l'oblige à travailler et à différer de trois ans son départ à Paris. Il compte donc sur Frédéric pour se faire une place et lui préparer le terrain de la réussite sociale.

- Deslauriers se laisse aller à des envolées lyriques prophétiques qui dévoilent son intérêt pour les questions sociales et politiques de son temps et son ambition réformatrice : « Patience ! un nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités, de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je vous secouerais tout cela ! ». Il fait référence à Mirabeau pour encourager Frédéric à aller de l'avant. En cela, il est bien le représentant de la jeunesse militante romantique qui veut se lancer dans le combat politique pour reconquérir les acquis de la Révolution balayés par la Monarchie de Juillet.

- Néanmoins, Deslauriers compose avec la corruption de son époque et sait que l'argent est le nerf de la guerre : « Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de l'argent ! ». Il sait aussi que sans un réseau d'influence, quand on n'a pas de nom illustre, on ne peut réussir en France ou plutôt à Paris qui est incontournable. C'est pourquoi il conseille à Frédéric de cultiver des relations avec le riche Monsieur Arnoux nouvellement rencontré ou même avec ce Monsieur Roque, qu'ils ont croisé, parce qu'il est le régisseur d'un homme influent Monsieur Dambreuse. Il va plus loin, bafouant la morale puritaine officielle en suggérant : « Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant ! ».

Ainsi, Deslauriers est à la fois militant enthousiaste et fait preuve d'un arrivisme consternant. Il incarne la jeunesse populaire obligée de se débrouiller pour s'instruire et s'élever socialement, y compris en faisant des compromissions avec la société de l'argent-roi de l'époque et en s'appuyant sur les femmes puissantes, comme le Rastignac de Balzac, qu'il cite d'ailleurs. Frédéric, lui, incarne un autre aspect des jeunes de ce temps-là.




B) Le romantisme sentimental de Frédéric, ses origines bourgeoises et son pessimisme

- Frédéric, sans  faire partie des nantis, appartient à la petite bourgeoisie de province. Sa mère est veuve mais mène un certain train de vie puisqu'elle emploie un domestique, Isidore. Elle a des préjugés sur la moralité qu'elle a transmis à son fils à propos de la situation de père Roque : « Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse. » C'est vrai que ce dernier a un nez pointu (de curiosité !) sous la visière de sa casquette (La casquette, chez Flaubert, c'est mauvais signe, cf. celle de Charles Bovary). Elle n'apprécie pas non plus que son fils fréquente Deslauriers, d'où cette rencontre à l'extérieur et ces pressions pour faire rentrer son fils à la maison. Cependant, Frédéric a quelques moyens financiers : il envisage d'aller faire ses études de droit à Paris sans être contraint de travailler avant. Il possède un bon manteau, est bien habillé (« Puisque tu as un habit noir et des gants blancs, profites-en ! ») alors que Deslauriers « grelottait sous son vêtement mince ». De plus, Frédéric est en mesure de régler à la place de son ami son dîner à l'auberge.

-  Leur différence se creuse sur le caractère et les aspirations. Alors que Deslauriers a « l'air résolu », Frédéric hésite car ses opinions et ses goûts sont changeants : « ses opinions littéraires étaient changées […] Quelquefois la musique lui semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant ; Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce. ». En tout cas, il a l'âme d'un artiste et ses tendances le portent vers la passion romantique comme en témoignent les héros qu'ils affectionnent : WertherRené, FrankLara, Lélia. Il rêve à une muse inspiratrice et se sent repoussé d'avance : « L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les œuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera. » Il vient de rencontrer la belle Madame Arnoux et l'effet qu'elle lui a produit n'est pas étranger à son état émotionnel. Frédéric est bien le modèle du jeune homme romantique en proie au mal de vivre et au désespoir, avide de passions sublimes et pessimiste sur ses chances de réussite. Deslauriers, de manière désinvolte, se moque de ses engouements littéraires : « lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir est bête. » Il lui conseille prosaïquement de passer ses examens et de se faire introduire dans la société dirigeante. On sent bien au sourire final de Frédéric qu'il a compris la leçon !

Un jeune homme plein d'images romantiques stéréotypées, hésitant, soumis encore à sa mère et pourtant attentif au pragmatisme de son ami et peut-être prêt désormais à suivre ses conseils : voilà l'état d'esprit de Frédéric dans cette scène capitale malgré son apparente banalité.

Dans cet épisode des brèves retrouvailles entre Frédéric Moreau et Charles Deslauriers, Flaubert confronte deux tendances opposées de la jeunesse de 1840 mais qui doivent s'arranger avec la société de classes, d'argent et d'influences de la Monarchie de juillet. Cette jeunesse qui rêve de refaire la Révolution comme Deslauriers ou qui voudrait se consacrer à l'art et à l'amour comme Moreau est désenchantée. La province est médiocre, curieuse, pleine de préjugés et vit en vase clos. Paris est une promesse d'avenir mais il faut pour y réussir abandonner ses idéaux de pureté, il faut intriguer, s'infiltrer. Paris, lieu de perdition ou de salut ? C'est déjà le défi que lançaient Rastignac ou Julien Sorel. Certains ont réussi, d'autres ont été anéantis. Quel sera donc le sort de Charles et Frédéric ? En tout cas, leur amitié demeurera indéfectible et c'est sans doute la seule valeur sûre dans cette société corrompue.

 

Céline Roumégoux

dimanche 27 novembre 2022

Le héros représentatif de la société, dissertation rédigée

 Dissertation

 

La lecture de L’Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Mme Geoffrin  

par Lemonnier en 1812

 

Sujet :

 

Le roman présente des héros représentatifs des aspects de la société de leur temps. Montrez cela à travers plusieurs exemples.

 

 

          Modèle de bravoure ou personnage médiocre, le héros est un ingrédient essentiel du roman qui se forge autour de cette entité élémentaire. Si le héros ne laisse pas le lecteur indifférent, s'identifiant à lui, ou bien le stigmatisant, c'est surtout parce qu'il reflète des facettes de la société humaine. Ainsi nous montrerons en quoi le roman présente des héros représentatifs des aspects de la société de son temps. Nous verrons d'abord que ces héros sont représentatifs de la pensée de l'époque, puis nous aborderons le fait qu'ils reflètent la réalité sociale de l'époque, avant de nuancer le propos et d'observer l'existence de héros atemporels.

 

 

          Tout d'abord, le roman met en scène des héros représentatifs de la pensée de leur temps.

          Ces héros peuvent s'imposer comme les porte-parole des rêves et espoirs de la société et traduisent alors un idéalisme collectif. La Renaissance, véritable révolution culturelle où l'Homme foisonnant d'inventivité s'efforce de comprendre le monde, a sans conteste délivré un message idéaliste fort. L'écrivain anglais Thomas More dans L'Utopie (1516) se lance ainsi dans l'ostentatoire description d'une société parfaite et pacifique. Et tout cet univers idyllique est fondé par Utopus, génial concepteur à l'initiative de cette prospérité où « les Utopiens ont la guerre en abomination ». Dans un élan comique, son confrère français Rabelais narre en 1532 et 1534 les aventures de deux géants, personnages éponymes, dans Gargantua et Pantagruel. Le géant est le symbole même de l'idéalisme de la Renaissance. Son féroce appétit est évidemment à transposer à l'appétit intellectuel des humanistes.

          Au contraire, les héros de roman peuvent être représentatifs du désenchantement de l'époque. Le Romantisme du XIXe siècle est emblématique. Ce tenace « mal du siècle » comme l'écrit Chateaubriand trouve ses racines dans la fin brutale de la glorieuse ère napoléonienne et aux acquis de la Révolution, balayés par le retour de la monarchie. Le même auteur, dans le roman semi-autobiographique René (1802), relate la vie du héros éponyme exilé dans la tribu indienne des Natchez. René est à la recherche d'une identité qu'il ne trouve pas, obsédé par cette quête infructueuse, dominé par des forces qui le dépassent. Dans une atmosphère teintée de mysticisme, il ressent le « vague des passions », et surtout une profonde mélancolie. René est donc emblématique du héros romantique, errant dans la psyché, qui « étouffe dans l'univers » comme le déclarait si bien Rousseau.

          Les héros de roman permettent aussi de cerner la mentalité de l'époque. A travers leur progression dans l'histoire et les interactions entretenues avec les autres personnages, ils se font les révélateurs des lois morales qui régissent la société. Ainsi dans La Lettre écarlate (1850), l'Américain Nathaniel Hawthorne conte le martyr d'Hester Prynne, jeune femme vivant dans une communauté puritaine à Boston dans le Massachusetts, condamnée à porter sur la poitrine la lettre A pour Adultère. L'auteur se lance alors dans un pamphlet virulent contre la société puritaine, débarquée dans le Nouveau Monde en 1620 et fondatrice des treize colonies de la côte-est. Les dures épreuves endurées par l'héroïne tendent à pointer du doigt l'intolérance de cette communauté, persistante dans la culture américaine du XIXe siècle, et l'hypocrisie de ses dirigeants, soucieux de maintenir un équilibre moral digne mais incapables de voir les travers de ses membres. Au final, Hawthorne dénonce cette « tendance à devenir cruel », détentrice du « pouvoir de faire souffrir »

 

         De cette façon, le roman présente des héros, reflet de la pensée de leur temps. Ces héros traduisent l'idéalisme de la société, ou bien sa désillusion. Ils révèlent aussi la mentalité de l'époque, et permettent de déceler une société figée et conservatrice. Cependant, le héros de roman peut être représentatif de la réalité sociale de l'époque.

 

Gargantua (gravure de Gustave Doré)  

         

Son parcours dans l'histoire renseigne le lecteur sur l'organisation de la société. Le héros permet donc d'identifier les codes de la société. Observons les péripéties du héros de Maupassant Georges Duroy dans Bel-Ami (1885), jeune arriviste propulsé dans les dures exigences de la conquête de Paris. C'est alors la complexité de la réussite sociale qui est abordée, dont les clefs sont détenues par l'aristocratie, cet univers impitoyable constitué de mondanités, d'anoblissement frauduleux, de relations, d'adultère, où capitalisme, politique et influence des femmes sont étroitement liés : « Le Monde est aux forts. Il faut être fort. Il faut être au-dessus de tout. » Maupassant dépeint également, à travers le métier de journaliste de Duroy à La Vie française, le monde de la presse. La presse au XIXe siècle devient fondamentale, capable de faire ou défaire les carrières politiques. C'est l'émergence de ce qu'on appellera au siècle suivant le « quatrième pouvoir ».

          Loin du prestige et la richesse des élites sociales, le héros se fait souvent figure emblématique du bas peuple. Le roman réaliste mis à l'honneur dès1850 se veut une peinture fidèle de la société, et inévitablement des classes populaires majoritaires. Dans un contexte de Révolution Industrielle, Zola dans Germinal (1885) s'attache à relater le quotidien d'Etienne Lantier, jeune homme qui aux mines de Montsou dans le Nord de la France découvre les conditions de travail effroyables, la « lenteur des minutes monotones, qui passaient une à une, sans espoir ». Le héros, au contraire plein d'espoir, pousse les mineurs à la grève contre la Compagnie des Mines pour rétablir la justice sociale et inspirer « la vision rouge de la Révolution ». Etienne Lantier est bien sûr en référence directe au vent marxiste qui souffle sur l'Europe, poussant le prolétaire écrasé dans la lutte contre l'exploitant bourgeois.

          Le héros de roman permet également d'aborder des problèmes d'actualité, typiques de l'époque. Même si Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit (1932), dans un élan de pessimisme absolu, fait de son héros, Bardamu, le champion de la provocation, ce dernier n'en dénonce pas moins les maux de la société, critiquant le militarisme et ses « soldats gratuits », l'Etat-Nation, ce concept patriotique qui lance la « Patrie n°1 » à l'assaut de la « Patrie n°2 » dans un carnage total, ou encore l'avancée de l'American Way of Life et son fordisme, ce système qui « broie les individus, nie même leur humanité et les réduit à la misère ». D'autre part, le héros joue aussi un rôle politique. D'autant que les romans du XX e siècle, dénonciation virulente des totalitarismes, sont abondants. Le récit du paysan russe, condamné au goulag dans Une journée d'Ivan Denissovitch (1962) d'Alexandre Soljenitsyne, est poignant. Il est le symbole de ces innocents écrasés par l'absurdité du régime soviétique, ayant restreint leur humanité aux besoins élémentaires de subsistance, accrochés à l'espoir de survivre, jour après jour : « Une journée de passée. Sans un seul nuage. Presque de bonheur. »

 

          Ainsi, le héros de roman est représentatif de la réalité sociale de l'époque, parfois dure, à travers ses problèmes, son organisation et ses codes. Pourtant il existe aussi des héros atemporels.

 

 

          Loin de mettre en scène un héros représentant divers aspects de la société de son temps, le roman peut présenter un héros atemporel, dans lequel l'Homme se reconnaît quelle que soit l'époque, porteur de valeurs universelles. Henri Charrière, le célèbre malfrat, dans Papillon (1963), met en avant le désir éternel de liberté de l'Homme. Au travers de cette œuvre humaniste, l'auteur évoque sa vie de prisonnier au bagne de Cayenne. Clamant son innocence pour un crime qu'il n'a pas commis, ce « papillon » tentera de s'évader à maintes reprises, aussi bien mentalement que physiquement : « Je m'envole dans les étoiles ». L'amour, véritable topos de la littérature, revêt aussi un caractère universel. Ce sentiment qui traverse les âges trouve matière à faire débat, s'opposant souvent à l'argent, à l'image de l'endogamie aristocratique où le mariage va dans le sens de l'intérêt. Gabriel Garcia Marquez relate ainsi dans L'Amour au temps du Choléra (1987) une histoire d'amour de cinquante ans, où dans les Caraïbes de la fin du XIXe siècle, un homme attend sa bien-aimée, mariée à un riche médecin. Repoussé par Fermina, Florentino se réfugie dans la poésie. Sa vie est tournée vers le seul but de se faire un nom pour mériter celle qu'il ne cessera jamais d'aimer. L'amour rayonne ici dans toute sa noblesse, se heurtant aux clivages sociaux. « Le cœur possède plus de chambres qu'un hôtel de putes » écrit d'ailleurs avec humour l'auteur.

          A l'inverse, les héros de roman peuvent révéler les défauts de l'Homme et traduisent sa médiocrité persistante. L'Or (1925) de Blaise Cendrars pointe de facto la soif de richesse inaltérable de l'Homme, à travers l'histoire tragique du Général Suter. Cet homme qui fit fortune en Californie grâce à l'agriculture dans la première moitié du XIXe siècle, se retrouve ruiné par la découverte d'or sur son territoire en 1848 et la grande ruée vers l'or qui s'en suit, dévastant tout ce qu'il a construit à coups de prospecteurs malhonnêtes. Le récit est poignant : « L'Or l'a ruiné ». La soif de richesse est dans cette œuvre d'autant plus tragique qu'elle ne provoque pas la perte des truands qui en sont atteints, mais, dévastatrice, celle d'un homme innocent qui mourra fou, tristement, en plein Washington.

         Enfin, certains héros de roman ne semblent s'inscrire dans aucune société. C'est le cas de Meursault, protagoniste de L'Etranger (1942) d'Albert Camus. Le titre est explicite. Ce personnage passif, indifférent à la mort de sa mère, avouant ouvertement et sincèrement sa culpabilité dans le meurtre de l'« Arabe » tué à cause de la chaleur harassante du soleil d'Algérie, malencontreusement, et résolu à être exécuté, est un héros absurde. C'est là le point de départ des œuvres de Camus qu'il nommera « cycle de l'absurde ». Ce héros atypique semble ne pas se soumettre aux lois de la société. Camus s'expliquera d'ailleurs plus tard : « Il est étranger à la société où il vit […] Meursault ne joue pas le jeu. Il refuse de mentir. »

 

 

En conclusion, le roman présente des héros représentatifs des aspects de la société de leur temps. Ces héros sont porteurs de la pensée de l'époque dans son idéalisme ou sa désillusion et sont révélateurs de la mentalité de la société. Par ailleurs, ces héros informent de la réalité sociale de l'époque, son organisation et ses difficultés. Néanmoins il existe des héros atemporels qui traversent les époques, porteurs de valeurs, ou au contraire de défauts, persistants chez l'Homme à travers l'Histoire. D'autres encore s'imposent comme de véritables intrus qui ne s'inscrivent dans aucune société. En tout cas, le héros apparaît comme un élément essentiel pour le roman, création pure de l'Homme, miroir de ses pensées et aspirations. Malgré tout cette importance est relative. Il est intéressant d'observer que certains romans ne s'organisent autour d'aucun héros véritable. Citons pour cela le courant du Nouveau Roman (1942-1970) où le héros devient subsidiaire, souvent nommé par ses initiales, dans l'optique pour ses membres de renouveler le genre romanesque, à l'image d'Histoire (1967) de Claude Simon, collage de souvenirs mêlant grande Histoire et vie personnelle.


François 1ière S2 (décembre 2010)

Dissertation sur le roman autobiographique

 

L’autobiographie : une célébration de l’ego ?



 

Dissertation rédigée


Dissertation

 

Sujet : Le roman autobiographique n’est qu’une célébration de l’ego.

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Le roman autobiographique est un genre littéraire qui a mis beaucoup de temps à se définir et à s’imposer. Même s’il existe de nombreuses œuvres anciennes s’apparentant au genre, telles que Les Confessions de Saint Augustin, c’est à la fin XVIIIe siècle qu’est publiée la première véritable autobiographie : Les Confessions de Jean Jacques Rousseau (1782). Le genre se définit comme un récit rétrospectif que l’auteur fait de sa propre existence. C’est donc un « récit de vie » où le narrateur, le personnage et l’auteur ne font qu’un. Cependant, l’auteur ne cherche pas toujours à retranscrire la stricte vérité et la fiction est parfois bien présente. Nous pouvons donc nous demander si celui-ci a uniquement pour but de flatter son ego à travers l’écriture d’un roman autobiographique ou s’il a des aspirations autres qu’un pur besoin narcissique. En premier lieu, nous examinerons ce qui ressemble à une satisfaction personnelle puis les éléments qui présentent d’autres aspects du roman.

 

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Pour un auteur, l’écriture d’un roman autobiographique est une satisfaction évidente : en effet, la publication du récit de sa vie est un bon moyen de laisser une trace écrite permanente de son existence. Ainsi, Romain Gary nous fait part de sa jeunesse difficile et de sa participation active à La Seconde Guerre Mondiale dans La Promesse de L’Aube, paru en 1960. Retranscrire sa fierté d’avoir obtenu le grade de capitaine est très glorifiant pour lui-même. Pour de nombreux auteurs, leur passé est une fierté qu’ils expriment dans l’écriture.

D’autre part, les héros de ces romans sont les représentations à l’identique de leurs auteurs : ils portent les mêmes valeurs et idéaux qu’eux, et ont en commun parfois jusqu’à la ressemblance physique. Ils sont donc à la fois un moyen pour l’auteur de s’exprimer mais aussi de se montrer, de célébrer son image. Bardamu est l’alter ego de Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au Bout de la Nuit : tous deux ont connu la guerre des tranchées, ont le même prénom Ferdinand et un fort tempérament (leur seule différence est leur opinion politique opposée). On retrouve également Rastignac, l’alter ego de Balzac dans Le Père Goriot. L’alter ego est un moyen de célébrer l’ego de l’auteur l’ayant créé.

Ecrire un roman autobiographique traduit également le besoin de combler une faille narcissique pour l’auteur qui souhaite être reconnu. Ce dernier effectue une sorte de thérapie sur lui-même, prend du recul et réfléchit sur sa propre personne et éprouve également le besoin de se connaître. Socrate disait : Connais-toi toi-même au Ve siècle avant J-C. Hervé Bazin fait le récit de son enfance difficile, qu’il a très mal vécue avec sa mère Folcoche dans Vipère au poing, paru en 1948. Le traumatisme vécu est l’élément déclencheur de l’écriture : « Où peut-on être mieux qu’au sein d’une famille ? Partout ailleurs ! » dit Hervé Bazin. Cette réflexion sur soi est une réflexion rendue publique : on peut parler d’une mise en avant personnelle, donc d’un grossissement de l’ego. Enfin, le roman est le plus souvent rédigé à la première personne du singulier : le narrateur crée un lien fort avec le lecteur, qui vit l’histoire à travers ses yeux. L’auteur fait passer ses idées et ses valeurs au premier plan, il se met donc en avant.

 




Vénus à son miroir de Diego Vélasquez (1648) National Gallery Londres

 

Malgré cela, les romans autobiographiques sont nombreux et abordent donc de nombreux thèmes : leurs sujets ne concernent pas uniquement la personnalité de leurs auteurs. Ils sont l’objet d’un réflexion de ceux-ci sur eux-mêmes mais peuvent avoir une visée universelle et contiennent également une réflexion sur les autres ou la société. Ainsi, Jean-Jacques Rousseau entreprend une réflexion philosophique sur la nature de l’homme et l’esprit humain dans Les Rêveries du promeneur solitaire (en 1782), où il présente une vision philosophique du bonheur : « Je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cœur humain puisse trouver ». Le roman autobiographique n’est donc pas tourné uniquement vers son propre auteur, mais aborde aussi des thèmes beaucoup plus larges.

De plus, l’auteur laisse dans son roman un témoignage, où il dépeint avec précision la société de son époque, et nous apporte de nombreux renseignements dans la description de sa vie quotidienne : ces romans sont donc parfois de véritables documentaires. C’est le cas de La Place (1983), dans lequel Annie Ernaux nous plonge dans la vie quotidienne des classes populaires puis moyennes pendant le XXe siècle, ainsi que l’élévation du niveau de vie. Elle écrit d’une « écriture plate » et reste effacée : « Ecrire, c’est d’abord ne pas être vu ».  Le Journal d’Anne Franck (1947) est également un témoignage très prenant de la vie des Juifs cachés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans ces romans, l’auteur reste discret, et met l’accent sur des détails de sa société plutôt que sur sa propre personne. Le roman autobiographique est aussi un moyen d’expression, qui permet à l’auteur de faire valoir une vision critique de sa société et de donner son avis sur des thèmes, sujets aux polémiques. Il a parfois une visée morale, comme Adolphe (1816) de Benjamin Constant, qui traite de thèmes tels que la fatalité, la responsabilité en matière amoureuse : «  Le cœur seul peut plaider sa cause », et qui critique la vie mondaine.

Le roman autobiographique est un genre récent, et il a donné naissance à un sous-genre nouveau et moderne : le roman d’autofictionoù l’auteur mêle réalité et fictionPour Stéphanie Michineau (XXIe siècle) : « L’écrivain se montre sous son nom propre dans un mélange savamment orchestré de fiction et de réalité ».  Le roman fiction permet donc de se détacher de la vie de l’auteur, strictement basée sur la réalité, et qui n’occupe plus le thème central de l’œuvre. Tristan Vaquette s’improvise héros de la résistance française pendant l’occupation nazie dans Je gagne toujours à la fin (2003) et développe les thèmes de l’intégrité intellectuelle et la liberté d’expression. L’autofiction est alors une occasion pour l’auteur de se projeter dans un personnage qu’il a créé, mais différent de son alter ego. Le roman  d’autofiction met donc une distance entre l’ego de l’auteur et les sujets abordés dans son roman : l’auteur ne s’y représente pas. L’autofiction est également un bon moyen pour l’auteur de surmonter des difficultés de mémoire. En effet, une mémoire très précise est nécessaire pour retranscrire toute une vie. Franklin Jones dit, au début du XXe siècle :  « Une autobiographie révèle généralement que tout va très bien chez son auteur, sauf la mémoire ». Dans W ou le souvenir d’enfance, Georges Pérec mêle sa vraie vie et une sorte de fiction utopique pour combler ses troubles de la mémoire.

Enfin, dans certains cas, publier un roman autobiographique ne fait pas l’objet pour certains auteurs d’une satisfaction personnelle mais est au contraire une façon de se confesser, de justifier ses erreurs commises dans l’espoir de se les faire pardonner. Les Confessions sont une sorte de rédemption pour Jean-Jacques Rousseau qui désire se faire absoudre de ses péchés.

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Pour conclure, l’écriture d’un roman autobiographique semble être pour de nombreux auteurs une façon de célébrer leur ego, à travers leurs personnages jouant le rôle d’alter ego. Malgré tout, cette mise en avant est légitime : décrire sa réussite et la rendre publique est une chose glorifiante : qui n’en serait pas fier ? C’est également instructif pour le lecteur, qui peut s’en inspirer et même s’identifier. De plus, de nombreux éléments montrent que le roman autobiographique aborde de nombreux autres thèmes que l’unique « récit de vie ». Parfois, grâce à sa précision documentaire, le roman autobiographique est un vrai témoignage que laisse l’auteur sur la société dans laquelle il a vécu, et gagne ainsi un intérêt historique. De plus, les romans autofictions, de plus en plus nombreux ces dernières années, remettent en question la véracité de l’autobiographie : « L’autobiographie qui paraît au premier abord le plus sincère de tous les genres, en est peut-être le plus faux » dit Flaubert. Cette incertitude des limites entre réel et fiction remet une fois de plus l’auteur lui-même au second plan. On peut donc dire que même si le roman autobiographique porte souvent sur la vie de l’auteur lui-même, ce n’en est pas forcément le thème principal, et il traite de multiples sujets. Le roman autobiographique n’est donc pas qu’une célébration de l’ego. On ne peut pas en dire autant de certaines autobiographies, à la recherche de la plus formelle vérité, comme Ma Vie (1929), où Léon Trotsky narre avec exhaustivité sa vie politique.

 

Odile 1ière S2 (décembre 2010)