Translate

jeudi 25 mars 2021

L’Ingénu, de Voltaire, chapitre 1 commentaire, partie 3 Une leçon de tolérance

 

L’Ingénu, de Voltaire

 

3ème partie : une leçon de tolérance

 

"L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était M. le Huron ; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote ? « Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vôtre. - Hélas ! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. - Eh ! mon Dieu, disait mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas catholiques ? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas tous convertis ? » L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait personne ; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât inconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.
« Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le prieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère ; je veux absolument être sa marraine : M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante ; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. » Toute la compagnie seconda la maîtresse de la maison ; tous les convives criaient : « Nous le baptiserons ! » L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons ; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.

Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde."

 

 

I)  Une société rétrograde et conservatrice

 

a)   Les personnages

 

-   Le bailli “impitoyable” est un officier de police agressif avec la “fureur de questionner”. C’est lui qui questionne sur la religion et non les deux abbés. Il joue le rôle de l’Inquisition. Il y a donc collusion (union malhonnête) entre clergé et justice.

 

-   Les représentants du clergé, qui sont pourtant les principaux concernés par la question de la religion, ne prennent à aucun moment la parole. Ils ne semblent pas concernés, sont effacés, désintéressés et détournés de la religion et de leur vraie fonction.

 

-   Les femmes ressemblent à des pantins fanatiques qui s’agitent avec la répétition de “Nous le baptiserons”. Leurs esprits sont bornés et mécaniques, ce qui conduit à un étonnement stupide : “comment se fait-il que les Hurons ne soient pas catholiques ?”. La désignation péjorative de “la Kerkabon” renforce encore le sentiment de ridicule. De plus, le baptême du Huron n’est vu par ces deux femmes que pour son aspect festif : les intérêts sont personnels et non religieux : “ce sera une cérémonie bien brillante, il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne et cela nous fera un honneur infini”. Mlle de St Yves et Mlle de Kerkabon recherchent donc uniquement la gloire, une renommée, une popularité. On peut également remarquer le fait que Mlle de Kerkabon, à défaut d’avoir une relation amoureuse avec le Huron, veut “absolument être sa marraine”, pour avoir un lien, une certaine forme de relation avec l’Ingénu.

 

b)   Préjugés et critiques de la société

 

-   Malgré l’apparente pruderie des femmes, on assiste à un épisode de voyeurisme de leur part : “ne purent se tenir de regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron”. Cela montre leur vraie nature : elles sont irrespectueuses et pleines de désirs charnels.

 

-   L’ethnocentrisme religieux : “Est-ce que les RR.PP jésuites ne les ont pas tous convertis ?” est très présent. Les convives parlent de trois religions, “anglicane“, “gallicane” et “huguenote” mais ces religions sont toutes chrétiennes. Les convives nous prouvent leur fermeture d’esprit aux autres croyances. De plus, le fait que la religion protestante soit désignée comme huguenote est très péjoratif.

 

-   La rage de convertir des convives se retrouve avec la reprise, comme un cri de guerre de “nous le baptiserons”. Les adjectifs “impitoyable” et “fureur” montrent l’agression des Bas-Bretons envers le Huron. Leur déception face au fait que le Huron ne soit pas converti se traduit par l’interjection “Hélas !” et une critique envers l’Angleterre, plus tolérante par l’adjectif péjoratif “malheureux”. Mlle de Kerkabon s’étonne même que les Anglais “n’ait pas seulement songé à le baptiser”. L’adverbe « seulement » prouve que les hôtes se croient supérieurs à tous les autres peuples. La détermination de Mlle de Kerkabon à faire baptiser le Huron se fait sentir par l’emploi du verbe “vouloir” et de l’adverbe “absolument”.

 

Baptême de Clovis d’après Saint Gilles (en 496)

 

II)  La riposte huronne

 

a)   Tentative d’argumentation

 

-   Le Huron écoute et analyse le discours des autres convives pour mieux le réfuter, il parle le dernier et son discours est rapporté au discours indirect contrairement à celui des autres. Cela le distingue des autres, donne un aspect plus posé et travaillé avec la présence d’un raisonnement grâce à des connecteurs logiques : “et”, “enfin”.

 

-   Il utilise plusieurs arguments : religieux et moral : “dans son pays, on ne convertissait personne”, psychologique : “jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion”, linguistique et éthique : “il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiait inconstance”. Ce sont des arguments de valeurs. Mais il utilise également une analogie avec l’Angleterre, plus libre, dont il fait l’éloge : “En Angleterre, on laissait vivre les gens à leur fantaisie”. On repère bien l’admiration des philosophes des Lumières pour la tolérante Albion !

 

-   Son départ précipité dû à sa déception d’être dans un tel milieu : “il dit qu’il repartait le lendemain”, met fin à la discussion et lui donne un aspect conclusif. Il tente de faire réfléchir ses hôtes sur la question de la liberté religieuse et de la tolérance.

 

b)   Les valeurs défendues

 

- La notion de “vouloir” des philosophes, le raisonnement par soi-même et le rejet des préjugés.

 

-   La liberté de culte et d’opinion, marquées par un parallélisme : “Je suis de ma religion comme vous de la vôtre”.

 

- La tolérance religieuse et le relativisme des cultures.

 

Mégane 1S1 (juin 2010)

Tous droits réservés

samedi 20 mars 2021

La Critique de L’Ecole des femmes scène 5, Molière

 

Voir le texte ICI

 

Commentaire :

 

 La Critique de L’Ecole des femmes (1663), scène 5

 

 

L’Ecole des femmes, en 1662, est la première grande pièce de Molière qui sort du genre de la farce pour s’attaquer à une vraie comédie. Il aborde un sujet qui va déranger les bien-pensants : le droit au plaisir et au choix du partenaire pour la femme ! Aussitôt, c’est le succès, le public afflue au théâtre du Palais-Royal et cela au grand dam des Grands Comédiens de l’Hôtel de Bourgogne. Les dévots et les pédants s’en mêlent  et s’indignent contre « l’obscénité » et « l’irréligion » de la pièce. C’est la première cabale essuyée par le dramaturge, connue sous l’expression La Querelle de L’Ecole des femmes ! Mais, le sieur Poquelin a de la ressource et de la malice : il rétorque en 1663 à ses adversaires par une courte pièce en un acte, La Critique de L’Ecole des femmes, où il met en scène ses opposants et reprend leurs critiques. Dans la scène 5, on voit débattre un partisan de la pièce, le chevalier Dorante, avec un contradicteur, un marquis. La scène se passe chez une mondaine, Uranie. Ce qui fait tout le sel de cette scène, c’est qu’au lieu de répondre à ses ennemis par un discours de défense, Molière a l’habileté de les mettre en scène puisqu’ils ont été aussi ses spectateurs. On verra comment il transforme un débat en comédie et comment il présente la défense de sa pièce à travers les propos de Dorante, en faisant l’éloge du parterre qui lui a fait un triomphe.

 

I) La comédie de la comédie

 

A) Une joute  verbale mondaine, vide de sens et de fond

 

- La scène est dans un salon mondain et aristocratique dont la maîtresse de maison est Uranie, un prénom de précieuse ! Dorante entre in media res d’un débat sur la pièce de Molière. Il signale que ce sujet est à la mode : « Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris » Molière fait dire de sa pièce qu’elle crée l’événement à Paris et que, par conséquent, le sujet est d’importance. Dorante annonce la tonalité du débat qui va suivre : « On n’a rien vu de plus plaisant que la diversité des jugements qui se font là-dessus ». L’adjectif « plaisant » sera bien ce qui va caractériser le dialogue de cette scène et en faire une aimable comédie malgré l’opposition des points de vue. Molière entend disputer en honnête homme avec pour le représenter Dorante, lui-même honnête homme !

 

- La querelle s’amorce sur un mot du marquis pour juger la pièce, c’est l’adjectif « détestable ». Le vide de son discours est renforcé par la répétition sous forme de variations précieuses : « Je la trouve détestable ; morbleu ! détestable du dernier détestable ; ce qu’on appelle détestable. » La répétition, associée ensuite à une exclamation (« Parbleu ! ») ou à une question destinée à gagner du temps (« Pourquoi elle est détestable ? »), dans un vain effort pour trouver une explication, appartient au comique de mot. Enfin l’explication arrive et c’est une tautologie : « Elle est détestable, parce qu’elle est détestable. » Le marquis se contente d’une appréciation affective négative et Dorante ne se prive pas de le souligner en reprenant par jeu le mot « détestable » et en le retournant contre celui qui l’emploie de manière mécanique : « Et moi, mon cher marquis, je trouve le jugement détestable. » Jusque là, la discussion n’a pas avancé d’un pouce et montre plutôt l’incapacité d’analyse du marquis.

 

- Ce qui est amusant, c’est le malin plaisir que prend Dorante à pousser le marquis dans ses retranchements par un questionnement pressant destiné à l’embarrasser et à faire éclater son ignorance, sa sottise et ses préjugés. La question « mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis ? » suivie d’une injonction « Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont » amène le marquis à avouer qu’il n’a pas d’opinion personnelle, qu’il n’a pas écouté (compris ?) la pièce et qu’il s’aligne sur l’avis d’un certain Dorilas. Pire, il finit par avouer qu’il déteste la pièce parce qu’elle réjouit le parterre, c’est-à-dire le peuple. C’est donc bien un préjugé de classe qui guide sa critique et non son intelligence ou son goût.

 

Un petit marquis avec rhingrave, canons, baudrier, souliers à talons rouges

 

B) La caricature dans la caricature

 

- Dorante se lance alors, dans sa réponse, dans un portrait ironique et caricatural  d’un de ces « Messieurs du bel air » qui serait fâché d’avoir ri avec le parterre « fût-ce de la meilleure chose du monde ». Ce portrait à charge  est tiré de la réalité. (Voir note ci-dessous, avant II)

 

- Ainsi ce personnage raillé par Molière portait même un nom ridicule dans la réalité : Plapisson ! Mais revenons à la composition de ce portrait. Toutes les formes de comiques sont ici convoquées. D’abord, le comique de geste ou de comportement en opposition volontaire avec les réactions communes : « Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayait les autres ridait son front. A tous les éclats de rire, il haussait les épaules, et regardait le parterre en pitié ». Ensuite, le comique de situation car ce beau monsieur, spectateur privilégié assis sur scène, se donne lui-même en représentation et déchaîne les rires du public populaire. Puis, prend place le comique de mot quand le personnage s’adresse au parterre : « Ris donc, parterre, ris donc ! » ce qui ne peut que renforcer l’hilarité du dit parterre à cause de la métonymie et de la répétition amusante. Enfin arrive le comique de mœurs car cet aristocrate « regardait le parterre en pitié » autrement dit avec mépris, ce qui est bien significatif de la morgue des privilégiés de l’ancien régime.

 

- Un deuxième portrait, collectif, celui-là, prend place dans la deuxième tirade de Dorante. Il s’en prend cette fois aux « marquis de Mascarille » ce qui constitue un autocitation de la part de Molière. Le ton est plus polémique, ce que marque le verbe « j’enrage ». Il s’agit de montrer la fatuité de ces petits marquis qui croient faire l’opinion et qui sont incompétents et font tout à contresens : « qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ». La généralisation de leur domaines de nuisance est un moyen de chercher pour Molière la solidarité de tous les artistes victimes de tels pédants : « Qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l’art qu’ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place ».

 

La comédie de la comédie débute sur des futilités, une creuse querelle de mot et tourne vite au portrait à charge visant à ridiculiser les sots, opposants pour s’opposer, et à attaquer leur inculture et leur prétention à vouloir s’instituer connaisseurs dans des domaines où ils sont en réalité totalement ignorants. En opposition à ce public de cuistres, Dorante va faire l’éloge du parterre, c’est-à-dire du bon sens et du bon goût.

 

Note complémentaire : « Tout d’abord la première de L’Ecole des femmes débuta par un scandale. Un certain Plapisson, vieil habitué des salons parisiens, fut atteint jusqu’au fond de son être par le contenu de la pièce. Assis sur la scène, il tournait à chaque pointe ou jeu de scène son visage empourpré par la rage vers le parterre et criait : - Ris donc, parterre! Ris!    Et il montrait en même temps le poing aux spectateurs. Naturellement, son intervention porta à des sommets les rires du parterre. La pièce plut beaucoup au public, et, à la deuxième représentation ainsi qu’aux suivantes, l’affluence fut telle que les recettes atteignirent le chiffre record de mille cinq cents livres par soirée. » (Le Roman de Monsieur Molière, de Mikhaïl Boulgakov - éd. Gérard Lebovici)

 

 

Molière par Charles-Antoine Coypel (1694-1752)

 

II) La charge sociale contre les aristocrates bornés et l’éloge du sens commun du parterre

 

A) L’attaque contre les préjugés des aristocrates bornés

 

- La charge commence par une remarque spirituelle qui joue sur le verbe « garantir » du marquis : « je la garantis détestable » sur lequel rebondit Dorante en disant : « La caution n’est pas bourgeoise » ce qui signifie qu’elle n’est pas fiable puisqu’elle provient d’un aristocrate qui, à cette époque, était souvent désargenté (voir Don Juan et la scène avec son créancier, Monsieur Dimanche). Par conséquent ce que déclare le marquis n’est pas digne de confiance. Cela est à rapprocher d’une autre expression qui porte aussi sur les moyens financiers : « que la différence du demi-louis d’or et de la pièce de quinze sols ne fait rien du tout au bon goût ; que debout ou assis, on peut donner un mauvais jugement », mais, cette fois, pour soutenir le peuple qui n’a pas les moyens de se payer une place assise, sans pour autant manquer de finesse et de jugement.

 

- Le préjugé du marquis contre le parterre déclenche en quelque sorte l’offensive de Dorante contre « ces Messieurs du bel air » qui comme le marquis ne prennent « même pas la peine d’écouter » et de savoir de quoi ils parlent. La réaction goguenarde du marquis « Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre ? Parbleu ! je m’en réjouis, et je ne manquerai pas de l’avertir que tu es de ses amis, Hai ! Hai ! » montre d’ailleurs que sa prévention contre une classe qu’il considère comme inférieure est irréductible.

 

B) L’éloge du bon sens du parterre et la définition du bon public

 

- Le ton de Dorante devient alors didactique et sentencieux. L’utilisation des impératifs le montre : « Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n’a point de place déterminée à la comédie » ou encore : « Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens ». L’éloge du bon sens ou du sens commun va être associé au bon goût et progressivement au parterre, c’est-à-dire au public populaire. L’ajout dans l’apostrophe au marquis de « et les autres aussi » élargit la tribune et vise tous les adversaires de Molière et, en même temps, capte la sympathie du parterre qui fait son succès.

 

- Ce parterre, Dorante, lui accorde sa confiance : « je me fierais assez à l’approbation du parterre ». Le « assez » est une litote pour dire « beaucoup », bien sûr !  Suit alors la définition d’un bon public : « Il y en a plusieurs qui sont capables de juger d’une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n’avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule ». Savoir juger les pièces selon les règles est un moindre mal, mais plus loin dans la pièce, ce même Dorante dira : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ». Cependant, ce qui fait un bon public, Dorante le définit par la réceptivité : « se laisser prendre aux choses ». La série de négations qui suit consiste à dénoncer ce qui fait, au contraire, un mauvais public.

 

On le voit, Molière, par la bouche de Dorante, fait feu de tous bois : il fait la leçon aux cuistres prétentieux et incultes, se gagne le soutien du public populaire et espère gagner les aristocrates afin « qu’ils [ne]  se traduisent [plus] en ridicules, malgré leur qualité ».

 

Molière a donc mis en scène sa défense en créant une comédie sur sa comédie. L’originalité de sa pièce est de représenter des spectateurs qui commentent et critiquent une autre comédie. Cette participation active devance les "happening" des temps modernes où le spectateur est partie prenante du spectacle représenté. Cependant, dans cette scène aucun problème de fond  de la pièce L’Ecole des femmes n’est abordé. L’intérêt est ailleurs pour le moment. Avant d’en venir au contenu de la pièce, il s’efforce ici de disqualifier ses détracteurs en les ridiculisant, d’où la joute verbale insignifiante et les caricatures des petits marquis de salon. Celui qui mène la charge est un chevalier, figure de l’honnête homme éclairé qui sait reconnaître le bon jugement du parterre. Molière se fait pédagogue pour expliquer que le théâtre est une école du goût et de l’audace qui peut convenir à tous les publics et qu’être bon public n’est finalement pas donné à tout le monde ! Le théâtre pour réunir les classes sociales, Molière y avait pensé avant bien d’autres …

 

Le Palais-Royal au XVIIe siècle

 où était installée la troupe de Molière, gravure de Thorigny

 


mercredi 24 février 2021

Memnon ou la sagesse humaine, 1748, Voltaire, commentaire de l’incipit

 

Nicolas de Largillière: Portrait de Voltaire (détail)
Institut et Musée Voltaire, Genève, CH.


Memnon ou la sagesse humaine, 1748, Voltaire


Premier mouvement

Retrouvez le texte ICI

            

       Parmi les philosophes des Lumières, Voltaire fut notamment célèbre par la publication de ses contes philosophiques. Créateur du genre, ses récits sont proches de l’apologue ou de la fable en utilisant le conte traditionnel au service d’une morale à visée philosophique. De cette manière sera publié le conte de Memnon ou la sagesse humaine en 1748 où Voltaire remet en cause la notion de perfection tant convoitée par les hommes et privilégie la morale de la juste mesure. Nous nous demanderons comment l’auteur, par le biais de l’ironie, annonce les mésaventures de Memnon et procède à une critique des mœurs. Nous étudierons d’abord la parodie du conte traditionnel puis nous verrons la désillusion de Memnon ainsi que la critique de la société du XVIIIe siècle.


 I. La parodie du conte

 A) Caractéristiques du conte :

 - Présence de personnages types, voire caricaturaux. En effet, Memnon représente le héros à la recherche de la sagesse, ses amis sont des canailles et la « dame affligée » et son complice sont des escrocs.

- La formule typique du conte « Un jour » et l’évocation d’un passé lointain « dans ce temps-là » marque l’absence d’indices spatio-temporels.

- On note la marque de l’orientalisme avec « Ninive ».

- Le récit est au service d’une morale : la morale du juste milieu, et représente le parcours initiatique de Memnon qui se met à l’épreuve et apprend de ses erreurs.

- On retrouve un rythme ternaire caractéristique du conte : trois résolutions, trois échecs.

De ce fait, ce conte philosophique répond aux caractéristiques du conte mais la présence d’un décalage en fait une parodie.


 B) Parodie du conte :

 - La fin est malheureuse car Memnon a été « trompé et volé par une belle dame, s’était enivré, avait joué, avait eu une querelle, s’était fait crever l’œil, et avait été à la cour, où l’on s’était moqué de lui », contrairement à la fin heureuse du conte traditionnel : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ».

- Memnon ne compte que des opposants parmi son entourage et lors de ses mésaventures et ne rencontre que des échecs.

- Voltaire manie le procédé de l’ironie pour tourner le conte traditionnel en dérision :

    + Prolepse de départ : « le projet insensé ».

    + Insistance lourde sur les résolutions à l’aide d’un comique de répétition : « rien n’est plus aisé ». Memnon est d’emblée trop sûr de lui.

    + Memnon faisant son « petit plan de sagesse dans sa chambre » est une image péjorative, apparentant le personnage à un enfant naïf et innocent.

    + La prolepse sur ses aventures provoque une attente des événements et l’installation d’une complicité avec le lecteur qui se demande comment va se dérouler son malheur : « un oncle qu’elle n’avait pas », « un bien qu’elle n’avait jamais possédé ».

Par conséquent, l’auteur fait une parodie du conte pour s’attirer la complicité du lecteur afin d’annoncer l’échec du projet de sagesse et critiquer les mœurs.


Georges de La Tour  "Le  Tricheur à l’as de carreau"  

1635, musée du Louvre

II. Désillusion de Memnon et critique de la société

A) La perfection dénigrée par les échecs :

 - Emploi de l’ironie pour rabaisser notamment avec la récapitulation des domaines en échec.

- Utilisation de la langue gazée pour parler de libertinage lors de la scène torride interrompue par le surgissement d’un intrus (comme dans Candide) avec l’insistance de l’intensif « si » : « Memnon la conseilla de si près, et lui donna des avis si tendres, qu’ils ne pouvaient ni l’un ni l’autre parler d’affaires ».

- Allusion à la syphilis : « les dames affligées n’étaient pas à beaucoup près si dangereuses qu’elles le sont aujourd’hui », qui montre que Memnon doit relativiser par rapport à son malheur, vu que, à l’époque où Voltaire écrit, c’est pire !

- Ses « amis intimes » l’incitent à boire et lui crèvent finalement un œil après l’avoir dépouillé de toute sa fortune. Voltaire veut de cette manière montrer le relativisme des relations, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’argent.

- L’oxymore « honnête banqueroutier » dénonce la mentalité de l’époque et montre que l’homme n’est pas un pur esprit.

La notion de sagesse et de perfection a donc pour Voltaire des aspects privatifs et négatifs. Il incite de ce fait son lecteur à profiter de la vie mais critique tout de même la société du XVIIIème siècle.


B) Critique des mœurs :

 - La société de l’époque repose sur la corruption et la prévarication. Par exemple, le satrape du roi protège le banqueroutier grâce aux passe-droits : il est le « neveu d’une femme de chambre de [s]a maîtresse » = circuits d’influence.

- Le roi a du pouvoir mais le délègue.

- Luxure et soif de plaisir sont illustrés par la scène de la dame et son protecteur, symbole du piège tendu par des gens vénaux.

- La rage de jouer (si courante à l’époque dans les salons devenus des tripots) est représentée lors de la soirée de Memnon chez ses amis.

L’auteur utilise en conséquence l’ironie pour montrer que tous les milieux sont atteints moralement et physiquement.

 

            Par conséquent, les caractéristiques du conte détournées par l’ironie font de cette œuvre une parodie du conte traditionnel. De plus, les échecs successifs de Memnon remettent en cause la notion de sagesse et sa désillusion permet à Voltaire une critique de la société de l’Ancien Régime.  Cet incipit annonce donc sans surprise les mésaventures de Memnon et procède à une critique des mœurs.

Dans d’autres contes philosophiques Babouc ou le monde comme il va, Candide, L’ingénu, Voltaire poursuivra sa réflexion sur la recherche d’un bonheur accessible grâce à l’expérience et d’une sagesse raisonnable et pragmatique.


Julie 1S1 (juin 2010)

Memnon ou la sagesse humaine, 1748, Voltaire, commentaire du deuxième mouvement du conte


Memnon ou la sagesse humaine, 1748, Voltaire

Deuxième mouvement


Voir le texte ICI

 

            Les philosophes des Lumières ont toujours défendu des valeurs telles que la tolérance religieuse, la toute puissance de la raison ou encore l’abolition de l’esclavage, et ont mené de rudes combats pour se faire entendre. Dans Memnon ou la sagesse humaine, conte philosophique très court, publié en 1748, Voltaire dénonce l’abus des croyances et remet en cause l’aspiration des hommes à la perfection. La fin de ce conte est marquée par l’apparition d’un génie qui s’adresse au personnage principal Memnon pour lui donner une leçon, suite à ses mésaventures. Nous nous demanderons en quoi ce passage est une leçon ambiguë de sagesse et de bonheur. Nous verrons pour cela le merveilleux tourné en dérision, puis les points de vue de ce dialogue philosophique.


I. Le merveilleux tourné en dérision

A) Un génie inhabituel :

- On note une caricature du bon génie des contes, à cause de son aspect quasi monstrueux et hybride : il n’a « ni pieds, ni tête, ni queue, et ne ressembl[e] à rien ».

- Voltaire emploie une répétition comique des domaines en échec et  présente la situation du frère, risible et pire que celle de Memnon.

- L’inutilité du génie est marquée par une analogie : « C’est bien la peine […] d’avoir un bon génie […] pour que des deux frères, l’un soit borgne, l’autre aveugle, l’un couché sur la paille, l’autre en prison ».


B) Une critique implicite :

- Le génie représente la superstition par l’emploi du registre merveilleux et l’existence de plusieurs mondes hiérarchisés.

- Il habite un monde parfait mais sans plaisir, monde ainsi condamné par Voltaire qui blâme l’excès.

- L’auteur fait une critique des croyances illuministes et de la gnose par l’évocation des différents mondes (cf. Rose Croix), mais aussi de la philosophie optimiste de Leibniz par le monde parfait du génie et la citation de Memnon : « tout est bien ». De plus, la sagesse est, dans ce texte, synonyme de privations (voir les résolutions de Memnon pour devenir sage).

L’apparition d’un génie hors du commun entraîne la critique implicite des croyances mais ouvre un dialogue philosophique.


II. Dialogue philosophique

A) La fausse morale du génie :

- Au début, le génie a l’avantage : il tient le rôle du professeur et utilise un registre didactique qui lui permet d’instruire Memnon et de répondre à ses questions (mise en place d’un schéma question-réponse). Il est écouté avec attention par Memnon.

- Cependant, les paroles du génie dénotent conservatisme, religiosité et optimisme béat (allusion à Leibniz) puisque, lorsque Memnon affirme : « certains philosophes ont donc grand tort de dire que tout est bien », le génie répond qu’« ils ont grande raison ». De plus, le génie apparaît dans « la fièvre », au beau milieu de la nuit, ce qui peut faire penser à un songe (ou un cauchemar !) sorti tout droit de l’imagination du personnage plutôt qu’à une rencontre réelle. Enfin, le raisonnement et l’enseignement du génie sont fondés sur de simples croyances, donc sur des faits que l’on ne peut constater et vérifier.

- En revanche, Memnon et le génie sont en accord sur un point : on ne peut être parfait (jeu sur l’adverbe « parfaitement » et répétition de celui-ci).


B) La morale de Voltaire :

- Memnon prend enfin l’avantage en se détachant des croyances du génie pour penser par lui-même : « Ah ! Je ne croirai cela […] que quand je ne serai plus borgne ».

- L’auteur fait alors transparaître la véritable morale qui est celle de la juste mesure, celle du plaisir sans excès. Pour Voltaire, l’homme est perfectible mais indéniablement imparfait. En outre, il privilégie une morale pratique qui tire un enseignement de ses actes.

- L’homme n’est donc pas un pur esprit (cf. Pascal, Les Pensées : « L’homme n’est ni ange ni bête mais le malheur veut que celui qui veut faire l’ange fait la bête ».

- Memnon nous rappelle encore la légende d’Œdipe. En effet, en perdant un œil, il retrouve sa vérité intérieure et garde, à la fois, un œil sur le monde réel, et un autre sur le destin et la philosophie, qui l’empêchent de s’aveugler.

  

En conséquence, la fausse morale du génie est supplantée par la morale tirée des erreurs de Memnon.

        

Voltaire tourne le merveilleux en dérision par l’évocation d’un génie inhabituel pour critiquer les croyances et ouvrir un dialogue philosophique qui oppose la morale erratique du génie à celle de Memnon : la morale du juste milieu. C’est pourquoi ce passage est une leçon ambiguë de sagesse et de bonheur.

Ouverture : Les autres contes philosophiques de Voltaire (Babouc ou le monde comme il va, Micromégas, Jeannot et Colin…).

Julie 1S1 (juin 2010)

mardi 23 février 2021

Le Sacre de la nuit de Jean Tardieu commentaire

 

Commentaire du Sacre de la nuit

 

 de Jean Tardieu



         

 
l'homme
Allez à la fenêtre, ma beauté, mon amour - et dites ce que vous voyez. 
la femme
J'aperçois une étoile dans le ciel.
l'homme
Ne voyez-vous vraiment qu'une seule étoile ?
la femme
J'en vois une autre maintenant... Et même plusieurs... Et même une multitude !
l'homme
Ne voyez-vous rien d'autre sous le ciel ?
la femme
Rien d'autre, mon ami.
l'homme
Pas même un pauvre nuage ?
la femme
Pas même un pauvre nuage.
l'homme
Pas même un malin petit esprit, moitié homme, moitié chauve-souris ?
la femme
Pas même un malin petit esprit.
l'homme
Ne voyez-vous rien sur la terre ?
la femme
Je vois des nappes de clarté, sur les arbres des fils d'argent, l'eau qui luit entre les branches, les toits qui scintillent, la route qui va.
l'homme
Et pas même, dans tout ceci, des fourgons masqués, ni des troupes en marche, ni des bêtes cornues dressées sur leurs jambes d'hommes ?
la femme
Rien de tout cela, mon ami : ni fourgons, ni troupes, ni bêtes cornues.
l'homme
Alors, que la paix soit au monde ! Alors, aimez-moi comme cette lumière aime cette campagne !
La femme
Je vous aime ainsi, mon amour.
l'homme
Remontez vers le ciel ! Donnez-moi sa clarté dans votre voix, dans vos paroles.
la femme
J'entends, il me semble... il me semble entendre...
l'homme
Qu'entendez-vous ?
la femme
J'entends le froissement léger de l'herbe des étoiles, le vol de la vapeur de l'eau, le souffle retenu de l'air.
l'homme
J'entends ton regard dans ta voix. Je n'ai pas besoin de me retourner ni de regarder. Cette fenêtre t'appartient. Par toi je sais ce qui se passe au-dehors.
la femme
Il n'y a rien d'autre que le temps. L'espace le contient et l'endort. Je te les donne à pleines brassées.
l'homme
C'est à nous de veiller, de veiller sans relâche et sans peur. C'est à nous d'héberger cette nuit suspendue à nos lèvres. Ouvre encore une fois les yeux pour moi, mon amour.
la femme
J'ouvre les yeux pour que tu voies
l'homme
Élève ton regard, mon amour !
la femme
J'élève mon regard aussi loin qu'il peut aller.
l'homme
Il va plus loin que lui-même. Il va beaucoup plus loin que toi. Il va même plus loin que ta pensée, ou que tes songes si tu dors.
la femme
Je ne dors pas, je veille à tes côtés.
l'homme
Tu veilles par amour et ton regard atteint ce que tu ne peux connaître, puisqu'il plonge dans cette nuit.
la femme
Je sens comme un immense bien-être, dans mes yeux, sur mon front, puis dans tout mon corps 
l'homme
C'est la nuit de l'espace qui se mélange à ton regard.
la femme
Mon cœur résonne d'une joie inconnue, haute et profonde comme une voûte.
l'homme
C'est l'espace éternel qui descend dans ton esprit et ouvre toutes ses fenêtres.
la femme
Ma bouche ne peut plus parler. Mon âme chante.
l'homme
C'est le Sacre ! (Un silence. Reprenant à voix plus basse.) Les démons et les dieux sont en fuite. Tu as fait alliance avec l'espace nocturne, tu es entrée en communion avec l'innocence du monde. Réjouis-toi dans ce bain de lumière, de miel et de fraicheur. Renais, blanche et parée pour l'amour, portée sur des ailes du temps immobile, légère dans ma nuit qui t'adore. Viens.
 la femme
Je t'accompagne sur la route sans fin.
l'homme
Quand viendra le jour, à notre rencontre, souviens-toi que la nuit nous a donné le secret !

 

 

 

        La nuit, thème repris par bon nombre d’auteurs, est propice à l’émergence des angoisses de l’âme. Jean Tardieu, sujet à des crises névrotiques à l’âge de dix-sept ans, extériorise son anxiété par l’écriture. Dans sa pièce très courte Le Sacre de la nuit, il prend le contre-pied de son mal en glorifiant cette nuit qui le terrorise par la mise en scène d’une complicité amoureuse. Nous nous demanderons comment ce duo amoureux célébrant le sacre de la nuit parvient à transporter le spectateur dans un autre monde. Nous étudierons d’abord cette célébration, puis nous verrons l’expression de la complicité amoureuse, et nous finirons par appréhender la dimension fantastique de l’œuvre.

______________________________________________________________________

 


______________________________________________________________________

        

       Ce texte est tout d’abord fondé sur une véritable célébration de la nuit.

         En effet, on remarque un décor épuré. L’espace scénique se compose d’une unique pièce vide, sans décor avec deux personnages immobiles :  l’homme assis face au public et la femme de dos, face à une fenêtre ouverte sur la nuit. Ainsi, l’adverbe « rien », répété à plusieurs reprises par la Jeune Femme, dans sa description du paysage vu par la fenêtre,  montre-t-il un certain dépouillement du décor et apporte-t-il une sensation de « paix » à la scène. C’est un paysage épuré qu’elle aperçoit, seulement composé de « temps » et d’ « espace ».

         Par ailleurs, on note un fort contraste en clair-obscur caractéristique des pièces de Tardieu. Dans la mise en scène, l’auteur précise un décor « plongé dans l’obscurité » où seuls les personnages sont éclairés. Cela permet au spectateur de se concentrer sur les personnages et leurs répliques. De plus, ce paysage nocturne décrit par la voix de la femme, à la demande de l’homme, comporte un champ lexical dominant de la lumière. Effectivement, la Femme distingue des « nappes de clarté », des arbres aux « fils d’argent » ainsi que « l’eau qui luit » et « les toits qui scintillent » dans la nuit.

         C’est ainsi que cette célébration trouve son apogée dans la « communion » qui se crée entre la Femme et la nuit et la femme et l’homme.

         On trouve la notion d’ascension lorsque l’Homme demande à la Femme de « remonte[r] vers le ciel » et « d’éleve[r] [s]on regard ». Cela permet à celle-ci de se détacher des choses matérielles de la terre, d’élever et de libérer son esprit pour entrer en communion avec la nuit.

         Cette alliance commence par une attirance irrépressible vers la nuit. Le regard de la Femme « plonge » dans la nuit, ce qui est souligné par la répétition de « plus loin » et de l’hyperbole « beaucoup plus loin »  : «  va même plus loin que [l]a pensée ». Cela montre la libération des sens de la Femme. Ensuite, « la nuit […] se mélange à [s]on regard » et lui procure un « immense bien-être » qui s’étend à « tout le corps » et fait « résonne[r] » son cœur. Puis, cette communion arrive à son comble : la Femme est possédée par la nuit. Elle « ne peu[t] plus parler ». Cette dépossession de soi montre que la Femme est en symbiose avec le monde. L’exclamation « c’est le Sacre ! » est ainsi la phrase clef et le point culminant de la pièce.

         Cette célébration est donc fondée sur un décor épuré, un contraste clair-obscur et une alliance entre la Femme et la nuit. Ce sacre aboutit naturellement à la complicité des deux protagonistes.

 

                  

Le couple devient alors fusionnel et de ce fait, on retrouve le registre lyrique avec l’expression du « je », du « tu » et l’union par le "nous" final associé aux sentiments de l’Homme et de la Femme. En effet, la Femme a le « cœur [qui] résonne d’une joie inconnue ».  Des métaphores telles que « les arbres [aux] fils d’argent » soulignent les liens entre eux. De plus, la description du paysage faite par la Femme présente l’esthétique du lyrisme et le thème de la nature avec « les arbres » ou « l’eau » et la représentation des quatre éléments.

On retrouve un champ lexical de l’amour très présent. Effectivement, les protagonistes s’appellent mutuellement « mon amour » à plusieurs reprises, l’Homme désigne la Femme comme « [s]a beauté » et lui demande de l’aimer « comme cette lumière aime cette campagne ! ».

         D’autre part, la Femme transmet sa vision de la nuit à l’Homme uniquement par des paroles. Elle décrit le paysage en utilisant le champ lexical de la vue. L’Homme lui demande de décrire ce qu’elle « voi[t] » et « aperçoi[t] ». Elle use d’un discours descriptif et se sert de ses sensations en faisant appel aussi à l’ouïe. Elle « entend » des « froissement[s] », des « vol[s], des « souffle[s] ». Parallèlement, les personnages passent du vouvoiement au tutoiement grâce à cette relation plus intime. L’association des sens dans « j’entends ton regard dans ta voix » illustre ce lien inhabituel qui les unit. La Femme dit  aussi : « j’ouvre les yeux pour que tu voies ».

         Par conséquent, la complicité amoureuse dans cette scène se caractérise par le registre lyrique, le champ lexical de l’amour, et la transmission de la vision du paysage par la voix et le regard. En outre, cette atmosphère nocturne favorise les phénomènes étranges et présente ainsi une dimension fantastique.

        

         Dans la description du paysage, l’Homme pose à la Femme des questions allant du rationnel vers l’irrationnel pour atteindre le sacré. Pour le ciel, il parle d’abord d’ « étoile » et de « nuage » puis de « malin petit esprit ». Pour la terre, après « les arbres » et « l’eau », l’Homme parle de « fourgons », de « troupes » et de « bêtes cornues ». Ainsi, utilise-t-il le registre fantastique en introduisant l’étrange dans l’univers de la normalité, et fait référence à la mythologie antique en évoquant des être mi-hommes, mi-bêtes comme l’esprit « moitié homme, moitié chauve-souris ». Il a besoin de s’assurer que la nuit est délivrée de tous ses démons pour que s’accomplisse "le sacre de la nuit".

         De plus, la nuit est décrite comme un « espace nocturne », « espace éternel » ou encore « nuit de l’espace ». Toutes ces périphrases mettent en valeur le mot « espace » qui donne la notion d’autres dimensions, d’un endroit infini et inconnu où le « regard atteint ce qu’[on] ne peut connaître ». Et l’inconnu attire, c’est pourquoi la Femme se laisse emporter par la nuit et son mystère.

         Mais encore, la notion du temps n’est pas la même  le jour et la nuit. Ici, l’absence de mouvement des personnages ainsi que le paysage qui paraît figé où même l’air retient son souffle, donne l’impression d’un « temps immobile », arrêté, et les protagonistes « veille[nt] » en goûtant à la quiétude de la nuit.

         A la fin, les didascalies nous indiquent « un silence » puis une reprise « à voix plus basse ». Cela symbolise la rupture avec le domaine fantastique, comme si l’Homme et la Femme se réveillaient d’un rêve pour revenir à la réalité. Cependant, on remarque que « la nuit [leur] a donné [un] secret ! », le secret de l’amour et de l’alliance avec le monde qui montre que cette scène n’était pas seulement fantastique mais bien vécue. Désormais, main dans la main, ils peuvent poursuivre leur chemin, la nuit les a initiés à son mystère ...

         De ce fait, cette scène présente un aspect irréel fondé sur un registre fantastique. La nuit est perçue dans une autre dimension, ainsi que le temps en suspens, avant le retour à la réalité avec une conscience élargie.

        

       Pour conclure, l’auteur essaie de calmer ses angoisses en faisant l’éloge de la nuit, et ce sacre entraîne une complicité amoureuse entre les protagonistes. Mais ce thème comporte une certaine dimension fantastique. Le spectateur est alors emporté dans un monde de chimères duquel il ne sort qu’à la fin de la pièce. Apollinaire dans La Chanson du mal aimé choisit un autre sujet de célébration : la ville moderne. Cependant, ces deux textes ont des buts bien semblables. En effet, ils permettent tous deux à l’auteur de ne pas sombrer soit dans le chagrin, soit dans l’angoisse. La poésie serait-elle ainsi une échappatoire aux tourments de l’âme et un moyen de catharsis ?

 

Julie 1ière S1 (novembre 2009)