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dimanche 26 mai 2019

Dissertation : les couples improbables au théâtre

Sujet : Le théâtre expose souvent des couples improbables.
Vous montrerez en quoi, comment et pourquoi.

Le théâtre est un art vivant qui repose sur les relations humaines, donc toujours avec des associations de personnes « parlantes », et plus particulièrement des couples. Le plus souvent, ces couples sont hors du commun, et en deviennent même improbables. Nous verrons donc pourquoi le théâtre expose souvent des couples improbables. D’abord, nous pourrons nous demander ce qu’est un couple improbable au théâtre, et enfin nous analyserons sa fonction.

         Nous présenterons d’abord les couples qui sont souvent exposés au théâtre, puis nous verrons en quoi ils sont improbables. On trouve logiquement au théâtre, des couples d’amitié entre plusieurs personnages. Dans Le Jeu de l’amour et du hasard, pièce de théâtre écrite, et publiée par Marivaux en 1730, l’auteur met en scène deux jeunes nobles, Silvia et Dorante, destinés à être mariés. On retrouve dans cette pièce deux amitiés entre les maîtres et leurs valets : Silvia et Lisette, Dorante et Arlequin. Mais aussi un « couple » de complices, M. Orgon et son fils Mario, qui mènent le jeu. Ainsi, l’amitié qui lie le maître et son valet permettra aux deux prétendants de se découvrir par le biais de valets entremetteurs.
         Ensuite, on retrouve des couples amoureux, « standards », entre un homme et une femme. Notamment dans Roméo et Juliette, de William Shakespeare publié en 1597, où deux jeunes Italiens, Roméo et Juliette, s’aiment éperdument bien que leurs familles soient rivales et désapprouvent leur union. Cette pièce tragique montre l’incroyable passion qui lie ces deux personnages, qui se suicideront tous deux en pensant l’autre mort. Bien qu’un tel amour, aussi indéfectible soit rare à cette époque, cette pièce expose bel et bien un couple, né d’un amour impossible.
         Enfin, au théâtre, on nous expose aussi des couples amoureux qui relèvent de l’inceste. C’est le cas de l’amour de Phèdre pour Hippolyte dans Phèdre de Racine en 1677, bien que Phèdre ne soit que la belle mère du jeune Hippolyte, fils de Thésée, et non sa mère. Par ailleurs, on peut aussi trouver des personnages stéréotypés qui forment de nombreux couples avec une multitude de personnages. C’est le cas dans Dom Juan ou le Festin de pierre de Molière publié en 1665, où Dom Juan séduit toutes les femmes qu’il rencontre et les abandonne ensuite. Il forme ainsi de nombreux couples d’amour éphémère avec ces femmes, jusqu’à sa « descente aux enfers » à la fin de la pièce.
Le théâtre expose donc de nombreux couples, mais en quoi certains sont-ils improbables ?


         Tout d’abord, on peut s’intéresser à l’amitié très contestée du maître et de son valet. Si l’amitié entre le comte Almaviva et son valet Figaro dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais, écrit en 1775, est improbable, c’est bien parce qu’elle déroge aux règles de l’étiquette de la noblesse du XVIIIe siècle. Les valets sont des sous-fifres, des serviteurs, et ne peuvent en aucun cas être liés de quelque manière avec leurs maîtres. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle la noblesse n’apprécie guère ce genre de pièces, où elle perd un peu de sa superbe.
         Plus improbable encore, l’amour entre le maître et son valet. Cette idée est tout simplement inconcevable pour l’aristocratie, car cet amour entre différentes classes sociales blesse la bienséance du XVIIIe siècle et de la société de l’Ancien Régime. C’est tout l’enjeu du Jeu de l’amour et du hasard, car dans cette pièce les personnages nobles se croient épris d’un valet. En effet, Dorante et Silvia vont échanger leurs rôles avec leurs valets, dans le but d’en savoir plus sur leur prétendant. Bien qu’à la fin les valets restent entre eux, ainsi que les maîtres, Marivaux a frappé un grand coup dans les préjugés de classes en proposant ces couples-là. Surtout à travers Dorante, prêt à épouser une femme qu’il croit femme de chambre. L’existence d’un tel couple à cette époque n’était pas envisageable, ce qui en fait un couple impossible : on ne peut aimer en dessous de sa condition sociale.


         Enfin il y a les couples qui blessent la morale, encore aujourd’hui, comme les couples incestueux. C’est le cas d’Œdipe roi, de Sophocle (-415), où un enfant, Œdipe, est offert en pâture aux animaux de la forêt par ses parents, roi et reine de Thèbes, suites aux prédictions d’un oracle. L’enfant est recueilli, et adulte, il revient à Thèbes et tue sans le savoir son père Laïos. Après avoir délivré la ville du Sphinx en répondant à son énigme, Œdipe est marié à Jocaste, veuve et reine de Thèbes. C’est donc ici l’exposition d’un couple incestueux qui porte atteinte à un tabou universel. Depuis l’Antiquité, cette pratique est décriée. Mais il y a d’autres couples qui n’étaient pas « acceptables » au XXe siècle et parfois encore aujourd’hui, les couples d’amour entre deux personnes du même sexe. C’est pourtant ce que fait Henry de Montherlant en 1951, dans La ville dont le prince est un enfant, où il est question d’un amour entre garçons. L’abbé de Pradts et André sont amoureux de Serge, et sont donc rivaux. Si certains couples exposés au théâtre sont improbables, c’est bien parce qu’ils sortent de l’ordinaire et dérogent aux « bonnes mœurs ».
Mais quel est l’intérêt pour l’auteur d’une pièce de théâtre de mettre en scène de tels couples ?


         D’abord nous observerons leur visée critique, puis leur fonction émotive et réflexive. On peut prendre l’exemple des couples exposés dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais datant de 1784. Dans cette pièce, Figaro valet du comte Almaviva, doit être marié à Suzanne. Ce dernier, attiré par Suzanne, tente de la séduire aux dépens de sa femme et de Figaro. Suzanne le dénoncera et le comte sera maintes fois humilié. Au travers du couple impossible entre Suzanne et Almaviva, et celui, légitime, entre Figaro et Suzanne, Beaumarchais critique la noblesse « éclairée » de son époque qui veut pourtant encore exercer le vieux droit de cuissage féodal. C’est en réponse au  désir du comte pour sa promise que Figaro dira ces mots, qui feront l’effet d’un coup de poing pour la noblesse : « Vous vous êtes seulement donné la peine de naître, et rien de plus… ». Pour cette critique, Beaumarchais a recours au comique en imaginant des scènes rocambolesques.
         Les auteurs sont parfois plus subtils dans leur critique, bien que leurs œuvres puissent choquer. C’est le cas de L’Ile des esclaves de Marivaux, publié en 1725 où Iphicrate maître, et Arlequin valet sont les seuls survivants d’un naufrage au large de l’île des esclaves. Ils devront, selon les lois de l’île, échanger leur rôle pour que le maître comprenne la cruauté dont il fait preuve. C’est un concept pour le moins révolutionnaire et dérangeant pour la noblesse de l’époque qui se sent, à juste titre, atteinte. Même si Marivaux n’insiste pas comme le fait Beaumarchais, son intrigue n’en est pas moins évocatrice, et la critique entendue à travers ce couple.
         Mais Molière trouve, par le comique, un autre moyen de mettre à mal la suprématie nobiliaire. Dans George Dandin, publié en 1668, Georges, un paysan enrichi, échange sa fortune contre un titre de noblesse, un rang, et une épouse, Angélique, fille d’un couple de nobles pauvres. Toute la belle famille de Georges, même Angélique, le méprise, le traitant toujours comme un paysan. Malgré ses efforts, il ne pourra rien contre le couple Angélique-Clitandre, aristocrates libertins. Constamment mis à mal, son couple est un fiasco. Cette pièce a plutôt un rôle dénonciateur. En effet, Molière, qui voulait corriger les mœurs par le rire, dénonce ici la cruauté des nobles envers les classes qui leur sont hiérarchiquement inférieures, mais aussi la naïveté et la sottise des parvenus bourgeois qui veulent absolument s’allier avec la classe qui les a toujours méprisés.
         Les couples improbables ont donc une visée satirique ou dénonciatrice, par la tragédie, ou par le rire. Mais ils ont bien d’autres objectifs.

        
         Les couples formés au théâtre, aussi improbables soient-ils, servent parfois à amener le spectateur à la réflexion, et même à susciter chez lui des sentiments variés. Ainsi, à travers les différentes mises en scène de «situations amoureuses » dans L’Ile des esclaves, Les Fausses Confidences ou Le Jeu de l’amour et du hasard, Marivaux nous amène à réfléchir sur l’amour. Avec le couple improbable par la condition sociale, Araminte riche veuve et Dorante pauvre intendant, Marivaux tente de débattre sur la sincérité de l’amour, pour démêler si l’amour sincère existe, ou si l’on aime uniquement par intérêt, ou encore, si l’on aime pour ce que l’on est, ou ce que l’on paraît être à l’extérieur, l’attrait physique ou la puissance sociale. Ici l’auteur fait des expérimentations en créant des intrigues complexes dans le but d’inviter le spectateur à se poser les mêmes questions, mais aussi et surtout pour le divertir.
         D’autres pièces, comme Phèdre de Racine, ont une visée moralisatrice. Dans cette pièce, en montrant une Phèdre faible, violente et victime du destin, Racine suscite chez le lecteur pitié et terreur pour ce personnage en proie à ses pulsions qui la poussent à séduire Hippolyte. Mais aussi mépris et dégoût pour une femme qui ose prétendre à l’inceste. Ce couple impossible de Racine a pour but premier de provoquer la catharsis des sentiments chez le lecteur, pour l’amener à réfléchir sur ses propres passions, mais aussi pour le dissuader de reproduire ce qu’il voit, sachant que cela n’attire que malheur, déshonneur et mort.


         Enfin, d’autres œuvres, plus contemporaines, se penchent sur des personnages mythiques, tel que Don Juan. En effet, Don Juan, le « grand seigneur méchant homme » de Molière, est l’incarnation de tous les vices de l’homme et c’est un séducteur cruel. Mais Eric-Emmanuel Schmitt n’est pas de cet avis, et propose, en 1989, un couple impossible : Angélique et Don Juan, mari et femme fidèles, dans La Nuit de Valognes. Dans cette pièce, on peut voir un Don Juan désabusé, las de ses séductions éphémères. Il est condamné par un « tribunal » composé de cinq de ses conquêtes, à épouser la dernière, Angélique, en lui jurant fidélité. Il acceptera et s’y tiendra, ébranlant ainsi tout un mythe. Ce couple improbable du fait du caractère de Don Juan n’est pas la finalité que Schmitt lui prévoit. Pour lui, Don Juan aurait découvert son véritable amour, le frère d’Angélique, bien qu’il ne l’ait jamais avoué. Schmitt propose donc une nouvelle interprétation du mythe de Don Juan, amenant ainsi le spectateur à s’interroger : et si le donjuanisme était de l’homosexualité refoulée ?
         Au théâtre, les couples les plus improbables sont en fait au service de l’auteur, qui se sert de ceux-ci pour transmettre des idées ou des émotions au spectateur.

         Nous avons donc vu qu’il existait de nombreux couples qui diffèrent de ceux que l’on peut ou pouvait voir dans la réalité. Ainsi, si certains duos sont différents, c’est qu’ils dérogent à des principes, le plus souvent moraux ou sociaux, comme la bienséance jusqu’au XIXe siècle, ou encore au « politiquement correct » d’aujourd’hui. Exposer de tels couples a tout de même un but : ils sont les porteurs d’un message le plus souvent, et invitent à la réflexion. L’Homme peut-il vivre seul ? Le couple est-il une façon d’affronter la vie ? S’apparier est-il un gage de bonheur ? Et si, comme disait Sartre, « l’enfer, c’était les autres » ? Voilà en quoi le théâtre  est intéressant ; il expose des cas vivants et propose des ébauches de solutions ou même des expérimentations.

Quentin, 1ère S SVT (juin 2011)


Tous droits réservés

mercredi 24 avril 2019

Quand Lyon honore Anne de Bretagne et Louis XII avec la première médaille française


La médaille d'Anne de Bretagne et de Louis XII



La médaille est une invention de la Renaissance italienne du milieu du Quattrocento (début de la Renaissance Italienne). Mais, c’est à Lyon que fut coulée la première médaille française, au tout début du XVIe siècle. De retour d’Italie en mars 1500, Louis XII et sa femme, Anne de Bretagne, sont de passage à Lyon. La ville, désireuse de les honorer par un présent prestigieux et surtout « à la mode », commande alors à des artistes lyonnais une belle médaille de bronze à leur effigie. Cette première médaille lyonnaise est tellement réussie, tellement spectaculaire, que bon nombre de personnages célèbres voudront ensuite leur médaille qui rappellera leurs hauts faits ou leurs actions marquantes.

Description analytique

L'original de cette médaille fut modelé et coulé à Lyon en l'honneur du voyage de Louis XII et d'Anne de Bretagne dans cette ville. Les consuls de Lyon avaient chargé Nicolas Leclerc et Jean de Saint-Priest, " maîtres tailleurs d'images ", d'en faire les modèles d'après les dessins de Jean Perréal, et les joailliers Jean et Colin Lepère, aidés par un fondeur, de l'exécuter. La médaille fut coulée en or et offerte à la reine, dans une coupe à ses armes en verre émaillé de Venise, le 15 mars 1500 (1499 ancien style, selon le calendrier julien).

L'original en or a aujourd'hui disparu mais cette médaille, la seconde coulée en France à l'imitation des médailles de la Renaissance italienne, fut largement diffusée par de nombreux retirages successifs, contemporains ou ultérieurs, en argent ou en bronze (on considère que les fontes successives se repèrent aux diamètres décroissant des exemplaires). Certaines épreuves furent mêmes utilisées dans le décor de meubles. 

L'intention première du graveur de cette médaille était de montrer Anne tournée vers l'avenir symbolisé par les lys français et tournant le dos à son passé breton symbolisé par les hermines. Cependant, il est possible de détourner ce message. Pour les indépendantistes bretons, Anne se dresse comme un rempart en faisant front à la France pour défendre la Bretagne.



Texte descriptif

A l’avers de la médaille, Louis XII :

 D/ + FELICE LVDOVICO REGNATE DVODECIMO CESARE ALTERO GAVDET OMNIS NACIO 
(sous l'heureux règne de Louis XII, second César, le peuple tout entier se réjouit).

Buste de Louis XII, coiffé d'un mortier orné d'une couronne de fleurs de lis. Le roi porte le collier de l'ordre de Saint-Michel. Le champ est semé de douze lys. A l'exergue, un lion passant à gauche, symbolise la ville de Lyon.








Au revers de la médaille, Anne de Bretagne :

R/ + LVDVN RE PVBLICA GAVDETE BIS ANNA REGNANTE BENIGNE SIC FVI CONFL ATA 1499
 (je fus ainsi fondue en 1499 pendant que la commune de Lyon se réjouissait du second règne de la bonne reine Anne).

Buste d'Anne de Bretagne coiffée d'un voile court à la bordure ornée, surmonté de la couronne royale. Le champ est semé de cinq lys à gauche et de huit hermines à droite. A l'exergue, un lion passant à gauche.



Sources :

- Grand Patrimoine de Loire-Atlantique

- Site de Nicolas Salagnac, graveur médailleur, meilleur ouvrier de France

 

vendredi 12 avril 2019

La princesse de Clèves : la scène du tournoi et l'origine de certaines expressions empruntées au vocabulaire des joutes.



"Gagner la première manche, la deuxième manche et enfin jouer la belle" : que signifient donc ces expressions qu'on emploie dans les jeux et même à la pétanque ? Aux tournois du Moyen Âge, ou plutôt aux joutes qui succèdent aux tournois violents et auxquelles participent les chevaliers de l'époque, les femmes y occupent une place importante puisque les chevaliers arborent les couleurs d’une dame sous la forme d’une manche délacée de sa robe.
 
Celui qui combat bravement emporte la 2e manche.
 
A la victoire d'après, il gagne la gente dame (la belle) qui le récompense d’un baiser.

Gagner le cœur de la dame après les exploits du combat, c'est bien, mais "c'est une autre paire de manches" quand le volage chevalier porte son amour sur une autre conquête ! 

Dans La Princesse de Clèves, roman d'analyse de Madame de La Fayette, publié sans nom d'auteur en 1678, on assiste à la fin de la troisième partie à la joute célèbre lors de laquelle le roi Henri II fut mortellement touché. Mais ce qui intéresse tout le monde, ce sont les couleurs mystérieuses qu'arbore le duc de Nemours. Seule la belle princesse de Clèves comprend le code secret des couleurs portées en son hommage... Lisons l'extrait en question : 

"Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.
Le roi n’avait point d’autres couleurs que le blanc et le noir, qu’il portait toujours à cause de madame de Valentinois, qui était veuve. M. de Ferrare, et toute sa suite, avaient du jaune et du rouge. M. de Guise parut avec de l’incarnat et du blanc : on ne savait d’abord par quelle raison il avait ces couleurs, mais on se souvint que c’étaient celles d’une belle personne qu’il avait aimée pendant qu’elle était fille, et qu’il aimait encore, quoiqu’il n’osât plus le lui faire paraître. M. de Nemours avait du jaune et du noir ; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n’eut pas de peine à la deviner : elle se souvint d’avoir dit devant lui qu’elle aimait le jaune, et qu’elle était fâchée d’être blonde, parce qu’elle n’en pouvait mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, puisque, madame de Clèves n’en mettant point, on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne."

Voir un commentaire sur La Princesse de Clèves ICI

jeudi 20 décembre 2018

Versification : quelques notions


Des notions pour analyser les poèmes

A retrouver dans la partie technique
de Mon cœur qui bat



 
 Les types de vers

·        Vers pairs :

Dissyllabe (2 syllabes), quadrisyllabe (4), hexasyllabe (6), octosyllabe (8), décasyllabe (10) dodécasyllabe (12) ou alexandrin (en référence au Roman d'Alexandre, XIIe siècle, premier texte en vers de 12 syllabes).

·        Vers impairs :

Monosyllabe (1 syllabe), trisyllabe (3), pentasyllabe (5), heptasyllabe (7), ennéasyllabe (9), hendécasyllabe (11 syllabes).


 Les types de strophes 

Distique : 2 vers
Tercet : 3 vers
Quatrain : 4 vers
Quintil : 5 vers
Sizain : 6 vers
Septain : 7 vers
Huitain : 8 vers
Neuvain : 9 vers
Dizain : 10 vers
Douzain : 12 vers

mercredi 24 octobre 2018

Je vis, je meurs, je me brûle et me noie de Louise Labé, commentaire


Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.

 
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

 
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

 
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.



Louise Labé (1524-1566)
                 1)  grief : grave, très pénible
2)  heur : bonheur


La Renaissance lyonnaise et sa Belle Cordière
Louise Labé passa la plus grande partie de sa vie dans la région lyonnaise qui est, au XVIe siècle, dynamique et florissante : en effet, celle-ci se trouve sur le chemin de l’Italie et au confluent de deux voies navigables très importantes : la Saône et le Rhône.
La ville de Lyon est alors d’une part un grand centre économique (les grandes banques et marchands italiens s’y établissent et les foires se développent, des corporations d’artisans se forment) et d’autre part un important foyer culturel (très proche de l’Italie, elle bénéficie du rayonnement et de l’influence artistique de ce pays, possède des imprimeurs dynamiques de plus en plus nombreux : imprimerie inventée en 1450). Sur le modèle de la Renaissance italienne, la France, et particulièrement la ville de Lyon, connaissent un renouveau poétique et un épanouissement de tous les arts. C’est une sorte de deuxième capitale, dite italianisante, à l’image de Paris ou de Florence, où de nombreuses personnalités séjournent (la cour royale s’y établit souvent et François Ier s’y arrête, en route pour l’Italie). Rabelais s’y installe comme médecin à l’Hôtel-Dieu, y travaille à son œuvre tant critiquée à Paris, et y publie son Pantagruel en 1532).
Louise Labé, surnommée « La Belle Cordière » en raison de la profession de son père mais aussi de celle de son mari, qui était un riche marchand de cordes, accède à une éducation remarquable pour une jeune fille de son siècle. Louise Labé bénéficiera à la fois d’une éducation  « ménagère »  par sa belle mère, troisième et dernière épouse de son père, mais aussi d’une éducation lettrée à laquelle son père met un point d’honneur (elle apprend notamment le latin, l’espagnol, le grec et le chant…). Elle fait rapidement partie du cercle poétique appelé tacitement « Ecole lyonnaise » sous l’égide de Maurice Scève et d’autres poètes comme Pernette du Guillet. C’est un mouvement poétique qui précède La Pléiade (mouvement poétique centré sur Paris, et qui compte notamment Ronsard et du Bellay). Louise fut une militante active de la condition féminine, elle pratiquait l’équitation  (Belle Cour, avant qu’elle ne soit la place que l’on connaît aujourd’hui, fut un grand pré dont Louise Labé possédait quelques parcelles et où elle s’exerçait à l’équitation) et les jeux d’armes alors plutôt réservés aux hommes, l’escrime par exemple. Comme Christine de Pisan et de manière contemporaine à Marguerite de Navarre (sœur du roi François Ier, qui écrivit l’Heptaméron sur le modèle de Boccace), elle revendiquera le droit au statut d’écrivain et le droit à l’édition, ainsi que la légitimité de la vie amoureuse des femmes. Son œuvre entière est traversée par l’amour, elle qui fut mariée très tôt et eut plusieurs amourettes (Clément Marot, Olivier de Magny, etc.). Le recueil des œuvres de Louise Labé est publié en 1555 et comprend Le Débat de Folie et d’Amour (poésie en prose, empreinte de philosophie néoplatonicienne) et Les Sonnets et Elégies.
Commentaire du sonnet VIII
Lors de la Renaissance française au 16e siècle, l’amour devient le thème privilégié de la littérature et s’exprime surtout dans le renouveau poétique. Louise Labé construit sa renommée littéraire autour du cercle poétique lyonnais, sous l’influence du pétrarquisme et du néoplatonisme qu’elle assimile et personnalise. Elle fait publier en 1555 son recueil d’œuvres qui comprend notamment Le débat d’Amour et de Folie, ouvrage en prose qui expose un dialogue argumenté et Les Sonnets et Elégies, où la poétesse laisse cours à l’expression de ses sentiments, d’où est extrait  « Je vis, je meurs … », huitième sonnet d’une série de 24 poèmes. On verra comment Louise Labé rend compte dans son sonnet de la dualité du sentiment amoureux et de son caractère instable. C’est d’abord par un désordre durable et mystérieux des sens que se manifeste la passion amoureuse, vécue enfin comme « la folie d’amour » à valeur universelle.

I/ Manifestations physiques d’un état de désordre 
A. Construction énigmatique du sens : des sensations aux sentiments

   Accumulation de sensations : le froid / le chaud, le dur / le mou, le sec / le mouillé,  que l’on décèle dans : « J’ai chaud extrême en endurant froidure. La vie m’est et trop molle et trop dure ; Je me noie, je sèche ». Le sens du toucher qui est exclusivement exprimé correspond à une conception charnelle de l’amour qui s’éloigne du stéréotype platonicien de l’amour chaste et de nature intellectuelle. Il s’agit là, au contraire, d’une expression très sensuelle (voire érotique) et physique  de la passion jusque dans ses désordres et ses malaises.

On ne connaît d’ailleurs la cause de ces diverses sensations qu’au vers 9, début des tercets, qui forment ainsi une unité de sens différente des quatrains : c’est « l’Amour » précédé de « Ainsi », connecteur logique qui l’introduit. L’amour est bien la source de ces manifestations physiques intenses. Évocation de son aspect funeste : « je meurs » associé à « brûle » et « noie », verbes mortifères qui lui donnent une dimension inquiétante, dangereuse et fatale.

 Omniprésence du « je » et des adjectifs possessifs de première personne du singulier (« me », « mon », « ma »), réaffirmés à chaque vers mais sans aucune marque du féminin ! On note aussi l’absence de référent car l’être aimé n’est pas nommé et il n’y a aucune adresse directe à son égard ce qui contribue à un certain mystère mais aussi à l’universalité. L’expression de la douleur, abondante dans le lexique : « ennuis », « larmoie », « douleur », « peine », « malheur », se centre donc sur elle-même, comme si elle était produite par un sentiment désincarné ! Est-ce discrétion sur l’identité de l’amant ou tradition allégorisante ou analyse des états provoqués par la passion ? Sans doute les trois aspects …
  Les deux tercets expriment l’illusion causée par l’amour : en témoignent tous les verbes et adjectifs de modalisation : « penser, croire, certaine, désiré ». Un seul thème parcourt le poème qui insiste sur  les désordres et les contradictions de la passion d’amour, au sens étymologique de souffrance. Le registre lyrique est donc bien présent même si le corps participe des sentiments !


B. L’inscription de la douleur d’amour dans le temps 

  Les temps : le présent d’énonciation (« je vis, j’ai chaud, je pense, je crois ») marque un état physique et moral, actuel et durable, mais aussi répétitif, tandis que le gérondif (« en endurant ») marque la simultanéité d’états contradictoires comme si la passion figeait le temps, ce qui lui donne un caractère intemporel et universel.

  Particularité du mot à la rime « dure » qui est, soit le présent du verbe « durer », soit l’adjectif qualificatif « vie […] dure » qui associe ainsi le temps et la souffrance. On retrouve le même morphème à l’intérieur des mots « endure » et « froidure » : jeu lexical d’écho fondé, entre autre, sur la dérivation et l’homonymie.

  Des connecteurs temporels (« Et », « Puis ») marquent une simultanéité ou un processus de transformation. La métaphore végétale du vers 8 : « je sèche et je verdoie » semble bien traduire ce cycle du renouveau de la passion et de sa dégénérescence naturelle. Le dernier vers clôt le sonnet sur lui-même sur une idée de répétition : la poétesse est condamnée à revivre le processus qu’elle vient d’exposer. « Il me remet en mon premier malheur » : le préfixe suggère une répétition, une structure en boucle obsessionnelle qui semble enfermer le sujet dans un cercle fatal et qui préfigure la passion racinienne.




II) La « folie » d’amour : confusion et perte du contrôle de soi

A. La fusion des contraires :

  Les antithèses (« Je vis, je meurs … ») expriment l’inconstance dans les différentes sensations et émotions éprouvées. Les parallélismes de construction (« tout en un coup » vers 5 et 8 dans le 2nd quatrain) et la parataxe (suite d’indépendantes sans liens logiques marqués) dans les deux quatrains  font ressortir, par l’antinomie, la dualité de l’état de la passion d’amour et son incohérence.

  L’amour a donc un aspect polymorphe : alternance et ambivalence entre les sentiments : « entremêlés de joie/ je ris /en plaisir/ Mon bien/ ma joie /désiré heur » # « je larmoie/maint grief/douleur/peine/malheur ». La pointe du sonnet : « Il me remet en mon premier malheur » avec « malheur » à la rime ultime l’emporte sur  « Je vis » incipit du poème. De plus, ce dernier vers est la principale de la phrase et l’apodose (partie descendante de la phrase = effet de chute et de défaite) après la protase (partie montante = rythme croissant de l’illusion) des deux vers précédents :
« Puis, quand je crois ma joie être certaine,    
 Et être au haut de mon désiré heur
 »

 Seulement 4 rimes, réparties équitablement en féminines et masculines (au lieu de 5 rimes selon Marot) sont employées indistinctement dans ce sonnet pour évoquer tantôt l’agréable, tantôt le douloureux : « douleurheur, peine ≠ [joie] certaine »). Le choix de mots monosyllabiques dans les vers ou quasi monosyllabiques (vers 1, 3, 5, 7, 13) produit un effet d’insistance et de martèlement et donnent à entendre la souffrance éprouvée : « Je/ vis,/ je/ meurs,/ je/ me/ brû/le et/ me/ noie » (soit 10 fois 1 syllabe), c’est l’épitrochasme à effet rythmique.

  L’excès est marqué par des termes hyperboliques : « grands », « extrême, « maint », « trop » …» associés à des allitérations en [m] marquant la douceur ou en [d] mimant au contraire la dureté ou des  assonances nasales ou fermées : [ã = an], [y = u) qui traduisent le repliement sur soi, l’intériorisation du mal d’amour .

B. L’impossible maîtrise de soi :

 Le sujet parlant est complément d’objet d’ « Amour », dans : « Ainsi Amour inconstamment me mène » et « Il me remet en mon premier malheur » ou dépend de « vie » dans : « La vie m’est et trop molle et trop dure », ce qui montre la passivité du moi sujet ou plutôt son impuissance à contrôler ses émotions et sentiments.

  Le verbe « endurer » utilisé au présent et au gérondif (figure du polyptote = variante flexionnelle du même mot) renforce cet état de dépendance du sujet.

  L’Amour, allégorisé par la majuscule, est donc bien le maître absolu et implacable qui soumet ou qui fait espérer  « inconstamment » le cœur humain.

 Le rythme irrégulier du poème renforce cette instabilité des émotions et sentiments, tantôt binaire pour marquer l’ambivalence « J’ai grands ennuis/ entremêlés de joie », tantôt quaternaire et heurté « Je vis,/ je meurs ;/ je me brûle/ et me noie » tantôt croissant, tantôt l’inverse.

Bien que Louise Labé s’inspire des modèles de la Renaissance italienne, son utilisation du sonnet lui confère une véritable originalité. Elle ne s’est pas contentée de « pétrarquiser » ni même de « marotiser » comme certains de ses contemporains mais, au contraire, elle a  personnalisé la forme pour l’adapter à son discours. En réorganisant de manière singulière la disposition thématique du sonnet mais également en nous livrant les différents états contradictoires de l’amour, Louise Labé a pris le parti d’une poésie sincère et universelle qui s’exprime dans toute sa dimension charnelle. Plus que la relation amoureuse, il s’agit ici de décrire les manifestations organiques violentes de la passion qui font perdre le contrôle de soi et la raison. C’est le thème de la folie d’amour médiéval qui est repris dans ce sonnet, sujet aussi de son Débat d’Amour et de Folie, mais au féminin (voir la folie de Tristan ou d’Yvain dans les romans médiévaux). Louise Labé annonce aussi la tendance baroque de l’instabilité, du fluctuant mais aussi les états passionnels des héros raciniens et leur analyse dans La Princesse de Clèves.

Cours de Suzy Vinson (mars 2012)
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Retrouvez ce poème d’amour parmi les 60 poèmes d’amour, écrits à coeur battant,  par les poètes de l’Antiquité à nos jours, dans "Mon coeur qui bat", édition Flammarion, collection Etonnants Classiques, auteure Céline Roumégoux.