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mercredi 11 janvier 2023

Le spectateur de théâtre : corrigé question d’ensemble et invention EAF 2009 séries S et ES

 

Corrigé question d’ensemble et invention EAF 2009 séries S et ES, 


Objet d’étude : le théâtre, texte et représentation.


Corpus : 
Texte A - MOLIERE, La Critique de l’Ecole des femmes (1663), scène 5
Texte B - Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac (1897), acte I, scène 3
Texte C - Paul CLAUDEL, Le Soulier de satin (1929), Première journée, scène 1
Texte D - Jean ANOUILH, Antigone (1944), Prologue.

 

TEXTE A -  Molière, La Critique de L’Ecole des femmes.

  La Critique de L’Ecole des femmes met en scène un débat entre des personnages adversaires et partisans de la pièce L’Ecole des femmes, « quatre jours après » la première représentation. Quand Dorante entre en scène, la discussion est en cours.


SCÈNE V
DORANTE, LE MARQUIS, CLIMÈNE, ÉLISE, URANIE.

DORANTE
 Ne bougez, de grâce, et n’interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris, et jamais on n’a rien vu de si plaisant que la diversité des jugements qui se font là-dessus. Car enfin j’ai ouï condamner cette comédie à certaines gens, par les mêmes choses que j’ai vu d’autres estimer le plus.
URANIE
 Voilà Monsieur le Marquis qui en dit force mal.
LE MARQUIS
 Il est vrai, je la trouve détestable ; morbleu ! détestable du dernier détestable ; ce qu’on appelle détestable.
DORANTE
 Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement détestable.
LE MARQUIS
 Quoi ! Chevalier, est-ce que tu prétends soutenir cette pièce ?
DORANTE
 Oui, je prétends la soutenir.
LE MARQUIS
 Parbleu ! je la garantis détestable.
DORANTE
 La caution n’est pas bourgeoise1. Mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis ?
LE MARQUIS
 Pourquoi elle est détestable ?
DORANTE Oui.
LE MARQUIS
 Elle est détestable, parce qu’elle est détestable.
DORANTE
 Après cela, il n’y a plus rien à dire : voilà son procès fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont.
LE MARQUIS
 Que sais-je, moi ? je ne me suis pas seulement donné la peine de l’écouter. Mais enfin je sais bien que je n’ai jamais rien vu de si méchant2, Dieu me damne ; et Dorilas, contre qui3 j’étais, a été de mon avis.
DORANTE
 L’autorité est belle, et te voilà bien appuyé.
LE MARQUIS
 Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre4 y fait : je ne veux point d’autre chose pour témoigner qu’elle ne vaut rien.
DORANTE
 Tu es donc, Marquis, de ces Messieurs du bel air5, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seraient fâchés d’avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde ? Je vis l’autre jour sur le théâtre6 un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayait les autres ridait son front. A tous les éclats de rire, il haussait les épaules, et regardait le parterre en pitié ; et quelquefois aussi le regardant avec dépit, il lui disait tout haut : « Ris donc, parterre, ris donc ! » Ce fut une seconde comédie, que le chagrin7 de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l’assemblée8, et chacun demeura d’accord qu’on ne pouvait pas mieux jouer qu’il fit. Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n’a point de place déterminée à la comédie ; que la différence du demi-louis d’or et de la pièce de quinze sols9 ne fait rien du tout au bon goût ; que, debout et assis, on peut donner un mauvais jugement ; et qu’enfin, à le prendre en général, je me fierais assez à l’approbation du parterre, par la raison qu’entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d’une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n’avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.
LE MARQUIS
 Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre ? Parbleu ! je m’en réjouis, et je ne manquerai pas de l’avertir que tu es de ses amis. Hai ! hai ! hai ! ! hai ! hai ! hai !
DORANTE
 Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurais souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille10. J’enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité ; de ces gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s’y connaître ; qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ; qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l’art qu’ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh, morbleu ! Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connaissance d’une chose ; n’apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu’en ne disant mot, on croira peut-être que vous êtes d’habiles gens.


1. Remarque moqueuse : une garantie était dite « bourgeoise » quand elle était fournie par une personne solvable. Le marquis est un aristocrate.
2. méchant : mauvais, sans valeur.
3. contre qui : à côté de qui.
4. le parterre : les spectateurs, qui n’appartenaient pas à l’aristocratie, s’y tenaient debout.
5. le « bel air » : les belles manières, celles des gens « de qualité ». Expression qui, après avoir été à la mode, s’employait souvent ironiquement.
6. Certains spectateurs, appartenant à l’aristocratie, prenaient place sur des chaises, de chaque côté de la scène.
7. chagrin : mauvaise humeur.
8. Remarque moqueuse : en homme de bonne compagnie, puisqu’il s’offre lui-même en spectacle au public..
9. Fait allusion au prix payé par les spectateurs assis aux places « sur le théâtre », et par ceux qui sont debout, au parterre.
10. Mascarille : ce valet, dans Les Précieuses ridicules, singeait les marquis, ainsi ridiculisés par Molière.

 

TEXTE B - Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

 [Le premier acte est intitulé : « Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne ». La didascalie initiale indique : « en 1640 ».]

[...]

LA SALLE
Commencez !
UN BOURGEOIS, dont la perruque s’envole au bout d’une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure.
                  Ma perruque !
CRIS DE JOIE
                                     Il est chauve !...
 Bravo, les pages !... Ha ! ha ! ha !...
LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing.
                                                  Petit gredin !
RIRES ET CRIS, qui commencent très fort et vont décroissant.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! (Silence complet)
LE BRET, étonné.
                                      Ce silence soudain ?...
Un spectateur lui parle bas
.
 Ah ?...
LE SPECTATEUR
             La chose me vient d’être certifiée.
MURMURES, qui courent.
 Chut ! - Il paraît ?... - Non ! - Si ! - Dans la loge grillée.
 - Le Cardinal ! - Le Cardinal ? - Le Cardinal1 !
UN PAGE
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !
On frappe sur la scène. Tout le monde s’immobilise. Attente
.
LA VOIX D’UN MARQUIS, dans le silence, derrière le rideau.2
 Mouchez cette chandelle3 !
UN AUTRE MARQUIS, passant la tête par la fente du rideau.
                                 Une chaise !
 Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparait, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.
UN SPECTATEUR
                                                 Silence !
 On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.
LE BRET, à Ragueneau, bas.
 Montfleury4 entre en scène ?
RAGUENEAU, bas aussi.
                                  Oui, c’est lui qui commence.
LE BRET
 Cyrano n’est pas là.
RAGUENEAU
                           J’ai perdu mon pari5.
LE BRET
 Tant mieux ! tant mieux !
 On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.
LE PARTERRE, applaudissant.
                                  
Bravo, Montfleury ! Montfleury !


1. Le cardinal Richelieu, qui assistait parfois aux spectacles, et qui faisait régner son autorité sur les lettres et les arts.
2. Certains spectateurs, appartenant à l’aristocratie, prenaient place sur des banquettes et des chaises, de chaque côté de la scène.
3. L’éclairage aux chandelles exigeait qu’on les éteigne et qu’on les remplace fréquemment.
4..Montfleury. cet acteur a véritablement existé, jouant notamment à l’Hôtel de Bourgogne, puis dans la troupe de Molière.
5. Ragueneau a parié que Cyrano, qui avait interdit à Montfleury de se produire « pour un mois », viendrait le chasser de la scène. Et, en effet Cyrano va faire bientôt son entrée.

 

TEXTE C - Paul Claudel, Le Soulier de satin.

 PREMIÈRE JOURNÉE

[...]

   Coup bref de trompette.

 La scène de ce drame est le monde et plus spécialement l’Espagne à la fin du XVI°, à moins que ce ne soit le commencement du XVII° siècle. L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon.

Encore un petit coup de trompette.
Coup prolongé de sifflet comme pour la manœuvre d’un bateau.
Le rideau se lève
.

 SCÈNE PREMIÈRE
L’Annoncier1, le Père Jésuite.

L’ANNONCIER - Fixons, je vous prie, mes frères, les yeux sur ce point de l’Océan Atlantique qui est à quelques degrés au-dessous de la Ligne2 à égaie distance de l’Ancien et du Nouveau Continent. On a parfaitement bien représenté ici l’épave d’un navire démâté qui flotte au gré des courants. Toutes les grandes constellations de l’un et de l’autre hémisphères, la Grande Ourse, la Petite Ourse, Cassiopée, Orion, la Croix du Sud, sont suspendues en bon ordre comme d’énormes girandoles3 et comme de gigantesques panoplies4 autour du ciel. Je pourrais les toucher avec ma canne. Autour du ciel. Et ici-bas un peintre qui voudrait représenter l’œuvre des pirates — des Anglais probablement — sur ce pauvre bâtiment espagnol, aurait précisément l’idée de ce mât, avec ses vergues et ses agrès5, tombé tout au travers du pont, de ces canons culbutés, de ces écoutilles6 ouvertes, de ces grandes taches de sang et de ces cadavres partout, spécialement de ce groupe de religieuses écroulées l’une sur l’autre. Au tronçon du grand mât est attaché un Père Jésuite, comme vous voyez, extrêmement grand et maigre. La soutane déchirée laisse voir l’épaule nue. Le voici qui parle comme il suit : « Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché... » Mais c’est lui qui va parler. Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle.

 (Sort l’Annoncier.)


1. Annoncier : « devant le rideau baissé », ce personnage, « un papier à la main », a annoncé le titre de la pièce, « Le Soulier de satin ou Le Pire n’est pas toujours sûr, Action espagnole en quatre journées.»
2. la Ligne : l’équateur.
3. « girandoles » a ici le sens de guirlandes lumineuses.
4. panoplie : à l’origine, armure complète d’un chevalier, ici ensemble d’objets de décoration.
5. Les « vergues » servent à porter la voile ; les « agrès » désignent l’ensemble de ce qui concerne la mâture d’un navire.
6. écoutilles : ouvertures pratiquées dans le pont d’un navire pour accéder aux entreponts et aux cales.

 

TEXTE D - Jean Anouilh, Antigone.

   Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. lis bavardent, tricotent, jouent aux cartes. Le Prologue se détache et s’avance.

 LE PROLOGUE1

 Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout... Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l’heureuse Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi, car Ismène est bien plus belle qu’Antigone, et puis un soir, un soir de bal où il n’avait dansé qu’avec Ismène, un soir où Ismène avait été éblouissante dans sa nouvelle robe, il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ses bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d’être sa femme. Personne n’a jamais compris pourquoi. Antigone a levé sans étonnement ses yeux graves sur lui et elle lui a dit « oui » avec un petit sourire triste...  L’orchestre attaquait une nouvelle danse, Ismène riait aux éclats, là-bas, au milieu des autres garçons, et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir. Cet homme robuste, aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides. Il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. Avant, du temps d’Œdipe, quand il n’était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes. Mais Œdipe et ses fils sont morts. Il a laissé ses livres, ses objets, il a retroussé ses manches et il a pris leur place.


1. Dans la tragédie grecque, le Prologue précédait l’entrée du chœur. De manière originale, Anouilh utilise le mot pour désigner un personnage et la première partie de la pièce.


 

Question : Quelles attitudes de spectateur ces textes proposent-ils ?

 

Les quatre textes du corpus appartiennent à des siècles (XVIIe, XVIIIe et XXe siècle) et à des genres théâtraux différents (comédie, drame, tragédie) mais se rapprochent par le fait qu'ils envisagent tous la posture du spectateur, avant ou après la représentation. Ils mettent en scène des spectateurs dans des dialogues ou s'adressent à eux dans des monologues et illustrent ainsi des attitudes possibles ou attendues.

 

Trois extraits se placent délibérément avant la représentation elle-même et donnent soit un rôle actif soit un rôle passif au spectateur.

 


Hôtel de Bourgogne, avant la représentation, le spectacle est dans la salle

 

Dans Cyrano de Bergerac, le spectacle est dans la salle avant d'être sur la scène et les protagonistes sont divers : un collectif, comme la salle ou le parterre, des individus anonymes ou socialement repérables, comme un bourgeois, un page ou un marquis, enfin deux protagonistes de la pièce, Le Bret et Raguenau. Les rires et les cris, la facétie de la pêche à la perruque font de cet avant-spectacle une véritable comédie. L'annonce de l'arrivée du cardinal fait taire l'assemblée et aiguise la curiosité tout en faisant cesser le tumulte. Mais les aristocrates, spectateurs privilégiés installés sur scène, font aussi leur petit numéro avant l'ouverture du rideau, en donnant des ordres ou en envoyant des baisers aux loges. Tous manifestent des sentiments : le courroux du chauve décoiffé, la joie des moqueurs, l'impatience de l'attente du spectacle, la déception de l'absence de Cyrano et la satisfaction de voir la vedette apparaître : Montfleury. On sent bien qu'ils pourront par leur réactions spontanées faire un triomphe à la pièce à laquelle ils assistent ou en faire un four !

 

Dans Le Soulier de satin et Antigone, l'annoncier et le prologue s'adressent directement au public de manière collective et l'invitent à voir et à écouter. Ces avant-propos soulignent l'artifice de la représentation, comme le commentaire sur le décor de l'annoncier : « On a parfaitement bien représenté ici l'épave d'un navire […] Je pourrais les toucher avec ma canne. », ou comme  la présentation des protagonistes que fait le prologue : « Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. ». Les spectateurs sont invités à une sorte de pacte de réception de la pièce. L'annoncier avertit en ces termes le spectateur pour l'inciter à dépasser des réactions primaires : « Essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle. » Le prologue, lui, ne laisse planer aucun mystère sur l'issue de la tragédie et même se solidarise avec les spectateurs : « […] nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n'avons pas à mourir ce soir. » Le rôle assigné aux spectateurs est finalement de dépasser les conventions, puisque le théâtre est par essence illusion, pour saisir le sens de l'œuvre représentée, pour entrer à l'intérieur du mystère du drame humain et le vivre pleinement par procuration.



 

Le texte de Molière se place, lui, après la représentation de L'Ecole des femmes et, en même temps est une représentation de cette critique de la pièce en question. Tout comme Cyrano, on est dans la perspective baroque du théâtre dans le théâtre. Le duel verbal entre le marquis et Dorante ne porte pas sur le fond de la comédie critiquée mais sur sa réception. Il est clair que  les préjugés de classe remplacent toute forme d'appréciation. « Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait : je ne veux point d'autre chose pour témoigner qu'elle ne vaut rien. » déclare le marquis qui est un fat ! Dorante réplique en ridiculisant ces « messieurs du bel air » qui ne veulent pas partager la gaieté du peuple et se donnent eux-mêmes, par leur ridicule, en spectacle : « Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fit. » La bonne attitude pour le spectateur, selon Dorante, est « de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. […] Messieurs, taisez-vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connaissance d'une chose. » Le spectateur, ici, est donc montré dans son rôle de critique après la pièce, comme si la vraie vie prolongeait le théâtre et retournait au théâtre, dans une sorte de cercle vertueux ou vicieux.


Louis XIII, Richelieu, Anne d'Autriche, à la représentation de Mirame, tragi-comédie de Desmarets de Saint-Sorlin, représentée pour l'inauguration du Palais-Cardinal en 1641, peinture d'après Abraham Bosse.

 

Au fond, ces quatre textes invitent le spectateur à être actif et réactif, à dépasser ses préjugés ou ses attentes, à oublier l'artifice du décor et même à ne pas s'attacher uniquement à l'histoire racontée et montrée, quand chacun la connaît déjà (comme pour Antigone). L'important est de se laisser porter, d'être bon public, en somme.

 

Sujet d'invention

 

Dans Cyrano de Bergerac, avant le lever de rideau, « Tout le monde s'immobilise. Attente. » Vous allez assister à la représentation d'une pièce que vous connaissez. Les lumières s'éteignent progressivement. Vous découvrez alors l'espace scénique. Faites part de vos réactions, de cette expérience des premiers instants du spectacle.

Attention, il ne s'agit ni de raconter la pièce, ni de la résumer.

 

Ce qu'il fallait faire :

 

- Un discours direct, peu importe la forme : un compte rendu dans un journal personnel, une lettre, un article de journal, mais pas de dialogue avec un tiers.

- Il convient de respecter la situation : lever de rideau, espace scénique vus depuis votre place de spectateur.

- Il s'agit de montrer une attente, tout en décrivant le cadre (la salle et surtout la scène que vous découvrez) à condition que cette description soit signifiante. On gagnera à se servir du vocabulaire spécifique de l'espace théâtral (plateau, côté cour, côté jardin, avant-scène, etc.)

- Il s'agit de faire part de réactions personnelles par rapport à des attentes : la pièce est connue. Mais il ne faut pas la raconter !

- On valorisera les copies qui sauront le mieux relier les éléments descriptifs et les divers états, émotions, voire réflexions du spectateur.

 

 

Suggestion de corrigé :

 

Il paraît que les matinées scolaires sont le cauchemar des comédiens ! Un public en goguette qui ne cherche qu'à se distraire et à perturber le jeu des comédiens ! Cet après-midi de mai, je vais pouvoir vérifier de visu si c'est bien toujours le cas. Nous allons, avec ma classe, assister à la représentation du Cid de Corneille dans un théâtre à l'italienne, Les Célestins à Lyon.

 

Nous avons étudié cette tragi-comédie en classe et notre professeur nous a même montré des extraits du spectacle du TNP avec Gérard Philipe dans le rôle titre. C'est dire si nous attendons avec impatience de voir la tête du comédien qui va incarner Rodrigue. Notre professeur, c'est de sa génération, semble avoir une admiration sans borne pour le beau ténébreux disparu dans la fleur de l'âge, inégalable selon elle !

 

Pour le moment, j'admire la salle, nous occupons l'orchestre, c'est l'ancien parterre, sauf que nous sommes assis, ce qui nous empêche de faire les pitres comme faisaient les spectateurs dans Cyrano ! Le rideau de scène est magnifique, en velours, d'un rouge grenat profond. Il est encore fermé et j'attends avec impatience qu'il s'ouvre. Je suis subjuguée par le décor de la salle : le lustre de cristal du plafond décoré de fresques allégoriques. Et de l'or, de l'or et du rouge à profusion !



Femme avec un collier de perles dans une loge (1879) de Mary Cassatt


J'essaie de voir si les loges sont occupées. Je m'attends à voir de belles femmes aux épaules nues, munies d'éventails et de jumelles de spectacle et je suis déçue de découvrir de respectables dames d'âge mûr, des abonnées aux matinées pour rentrer tôt chez elles, sans doute ! Si j'étais venue seule, j'aurais joué le grand jeu, j'aurais fait toilette comme on disait à l'époque. Mais là, avec les camarades de classe, j'ai enfilé l'uniforme des jeunes avec jeans et baskets ! Tout de même, il faudra que je revienne en soirée, peut-être même en galante compagnie et alors je me ferai belle ! Je ferme les yeux pour savourer à l'avance ce plaisir mais le brouhaha m'arrache à mes rêves. C'est qu'ils sont bruyants, mes copains ! Certains viennent ici, comme moi, pour la première fois et ils devraient être plus calmes ! Mais voilà que les lumières se tamisent. Notre professeur fait un « chut » retentissant et tout s'apaise.

 

Le rideau s'ouvre très lentement et la scène est vide ! Côté cour, côté cœur du comédien, entre une belle jeune femme vêtue à l'espagnol grand siècle. A n'en pas douter, c'est Chimène. Elle a l'air bien menu dans son vertugadin et ses brocards ! Une demoiselle moins richement parée l'accompagne.

« Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ? »

Et c'est parti ! La musique du vers cornélien se met en route.


 

Elvire et Chimène à la Comédie Française

La voix est forte, bien timbrée et contraste avec ce corps si fin. De là où je suis, au fond de l'orchestre, je distingue mal les traits du visage de la comédienne. J'aurais dû avoir la précaution des spectatrices de jadis qui se munissaient de lunettes d'approche ! Comme je sais déjà ce que demande Chimène à Elvire, je peux me payer le luxe de regarder plutôt que d'écouter. La toile de fond évoque un jardin au-delà d'une baie vitrée. Les meubles sont de style louis XIII, l'époque de la représentation et non le Moyen-Age de la véritable histoire de la pièce. Les couleurs sont sombres, dans les bruns et les beiges. Les deux femmes portent des robes couleur d'automne. J'aurais plutôt imaginé Chimène en clair, dans un décor plus lumineux. Je me rends alors compte qu'elle est entrée en scène, côté cour, c'est le côté de la reine, mais aussi celui du danger ! Le héros, lui, entre toujours côté jardin. Serait-ce que le metteur en scène veut laisser pressentir le futur malheur et le deuil de Chimène ? Après tout, ce n'est pas certain, peut-être préfère-t-il ces teintes-là. Je ne vais pas commencer à voir des signes partout. Cependant, à ma décharge, je peux dire qu'en français, on coupe toujours les cheveux en quatre avec le sens premier, le sens second. Moi, je vais essayer d'être candide et d'arrêter d'analyser !

 

Mon voisin de gauche mâche bruyamment du chewing-gum : il m'agace. Les vers en sont comme parasités et abîmés. D'autres se tortillent dans leurs fauteuils et se retournent sans cesse. Ne peuvent-ils se tenir tranquilles, la pièce vient à peine de commencer et déjà la lassitude et le désintérêt les gagnent. On peut s'attendre au pire dans une heure !

 

Chimène plisse le front, sa voix s'éteint, alors que sa suivante lui apporte de bonnes nouvelles. C'est une pessimiste ! La scène d'exposition a un avant-goût tragique et Elvire force sa bonne humeur. C'est vrai que ce début est sinistre ! Les comédiennes sont plus âgées que leur rôle et c’est surtout leur diction qui me gêne. Je trouve qu'elles déclament. Je croyais qu'on ne jouait plus du tout ainsi. De toute façon, celui que j'attends, c'est le jeune premier. Il ne va pas tarder à entrer en scène si je me souviens bien. Arrivera-t-il côté jardin ? Si c'est le cas, c'est que j'avais raison pour le sens de l'entrée de Chimène : elle apporte le malheur avec elle ! C'est curieux, à la lecture, je n'avais pas vu Chimène comme une figure tragique, annonciatrice du destin fatal, mais plutôt comme une amoureuse un peu falote, un peu dépassée par les événements …

 

Ce fut pourtant une séance paisible, preuve que les lycéens savent se tenir au théâtre. La magie des lieux compte certainement mais aussi et surtout la performance des comédiens. Rodrigue ? Ah ! Un seigneur, ce jeune homme-là ! Une prestance, un phrasé à damner un saint !  Je crois que j’ai trouvé mon idole ! La mise en scène, après un début fort classique, a été très inventive mais … chut ! Je n'en dirai pas plus. Premièrement parce que j'ai promis de ne rien dire de la pièce, deuxièmement parce que j'en ai déjà trop dit …




Une représentation du Cid au XVIIe siècle

dimanche 1 janvier 2023

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dimanche 18 décembre 2022

Lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet, nuit du 16 au 17 février 1841

 Victor Hugo à Juliette Drouet, nuit du 16 au 17 février 1841, 

« T’en souviens-tu, ma bien-aimée ? »



Victor Hugo (1802-1885), poète, romancier, dramaturge, homme politique, est une gloire nationale française. Mais il est aussi un grand amoureux. Et son grand amour illégitime, celui qui va durer 50 ans jusqu’à la mort, qui va générer plus de 20000 lettres de la part de celle qu’il aime, et quelques centaines en retour, c’est Juliette Drouet (1806-1883).

En janvier 1833, Hugo lit son drame Lucrèce Borgia (écrit en moins de 15 jours) aux acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Juliette est là. Elle obtient le très petit rôle de la princesse Negroni (9 répliques). C’est le coup de foudre. Nuit du 16 au 17 février  1833, Juliette Drouet et Victor Hugo deviennent amants. Cette nuit sera fêtée chaque année, comme un rite sacré, par une lettre de Victor Hugo, consignée dans le Livre rouge de l’Anniversaire. C’est aussi la date du mariage de Cosette et Marius dans Les Misérables. « Le 26 février 1802, je suis né à la vie. Le 17 février 1833, je suis né au bonheur dans tes bras. La première date ce n'est que la vie, la seconde c'est l'amour. Aimer, c'est plus que vivre. » Victor exige de Juliette une « restitus » (une lettre) quotidienne, lui interdit de sortir sans lui et lui ordonne de renoncer à sa carrière de comédienne. Elle acceptera tout pour son « cher Toto » et même ses innombrables infidélités. Son seul credo désormais et pour toujours :

« T’aimer, t’aimer, t’aimer, voilà ma seule et unique destination ».Voici une des lettres d’anniversaire, datée de 1841.

 

"T’en souviens-tu, ma bien-aimée ? Notre première nuit, c’était une nuit de carnaval, la nuit du mardis-gras de 1833. On donnait je ne sais dans quel théâtre je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux, et où nous manquâmes tous les deux. (J’interromps ce que j’écris pour prendre un baiser sur ta belle bouche, et puis je continue.) Rien, — pas même la mort, j’en suis sûr, — n’effacera en moi ce souvenir. Toutes  les heures de cette nuit-là traversent ma pensée en ce moment l’une après l’autre comme des étoiles qui passent devant l’œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal, et tu n’y allas pas, et tu m’attendis, pauvre ange que tu es de beauté et d’amour. Ta petite chambre était pleine d’un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter et les masques passer avec de grands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions mis à part et caché dans l’ombre notre douce fête à nous.  Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie.

N’oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1833 a été un symbole et comme une figure de la grande et solennelle chose qui s’accomplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l’amour.

Cette nuit-là, j’ai passé huit heures près de toi. Chacune de ces heures a déjà engendré une année.

Pendant ces huit ans, mon cœur a été plein de toi, et rien ne le changera, vois-tu, quand même chacune de ces années engendrerait un siècle."

Victor Hugo à Juliette Drouet, nuit du 16 au 17 février 1841, « T’en souviens-tu, ma bien-aimée ? ».
Extrait de "Mon cœur qui bat" de Céline Roumégoux (Flammarion, 2016)

jeudi 15 décembre 2022

Poésie satirique, la question transversale, Du Bellay, La Fontaine, Verlaine, Rimbaud, corrigé EAF 2012,

 

Sujet EAF 2012 série S et ES : corrigé partiel

 

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.

 

Texte A : Joachim Du Bellay, « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon oeil », sonnet 150, Les Regrets, 1558 (orthographe modernisée).

Texte B : Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.

Texte C : Paul Verlaine, « L'enterrement », Poèmes saturniens, 1866.

Texte D : Arthur Rimbaud, « À la musique », Poésies, 1870.

Pour voir les textes  cliquer ICI

*************

Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

En quoi les quatre textes du corpus relèvent-ils de la poésie satirique ?

  

Enterrement à Ornans de Gustave Courbet (1849-1850), musée d’Orsay, Paris

 


Si à l'origine, la poésie était un chant sacré et si le poète est encore considéré comme un créateur inspiré ou comme celui qui exprime par la magie des mots, des figures et des sons, les sentiments intemporels et les idées universelles, le poète, dès l'Antiquité, sait aussi se faire critique dans la poésie dite satirique. De la Renaissance à la fin du second Empire, quatre poètes français, Du Bellay, La Fontaine, Verlaine et Rimbaud dans leurs poèmes respectifs, Je ne saurais regarder d'un bon œil (1558), La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion (1668), L'enterrement (1866) et A la musique (1870), raillent et critiquent les travers de leurs contemporains et du genre humain plus largement. Nous verrons en quoi il s'agit de poésies satiriques et ce qui est visé. Après avoir examiné la mise en scène et en vers caricaturale des cibles des quatre poètes de notre étude, nous verrons comment selon la formule ridendo castigat (i.e. : je fais rire pour corriger les mœurs), ils proposent une morale ou une réflexion personnelle.

 

I) La comédie humaine : entre ridicule, médiocrité et cruauté

 

Dans les quatre poèmes, des saynètes comiques sont représentées côté cour et côté jardin !


a)  Le côté cour, au sens aristocratique du terme, se retrouve chez Du Bellay et La Fontaine. Tous deux mettent en scène des courtisans. Du Bellay se gausse des « vieux singes de cour » qui pour « complaire » au roi sont prêts à toutes les hypocrisies et bassesses d'imitation. La Fontaine, lui, observe d'imprudentes et naïves créatures, semblables aux inoffensives génisses, chèvres et brebis, qui croient possible de faire « société » avec le « Seigneur du voisinage » qui, « fier lion », les dépossèdera violemment de tout, si elles pensent mettre « en commun le gain et le dommage ». Selon les deux poètes, ces courtisans perdent tout libre arbitre et bon sens,  soit par intérêt pour entrer dans les bonnes grâces du monarque, soit par sottise de se croire ses égaux au risque de tout perdre. Ils sont bien ridicules et même pitoyables. D'ailleurs, dans les deux cas, ils sont assimilés à des animaux, grimaciers comme les singes ou sots comme les trois herbivores de La Fontaine.

 

b) Le côté jardin est illustré en quelque sorte par Verlaine et Rimbaud. Les « bourgeois poussifs » de Rimbaud « portent leurs bêtises jalouses » pour écouter la musique, place de la gare « les jeudis soirs » et la communauté villageoise populaire de Verlaine enterre gaiement un des siens avec « le fossoyeur qui chante » et « le prêtre qui prie allègrement ». Tous les rôles de ce petit théâtre sont bien distribués : l'enfant de chœur fait entendre « sa voix fraîche de fille », le fossoyeur manie la pioche, le curé la prière, les retraités et les rentiers discutent et commentent sans s'intéresser plus que cela à la cérémonie funéraire ou au concert du square. Tous s'occupent de leurs petites affaires et de leurs gros intérêts comme les « héritiers resplendissants » qui arrivent à la pointe du sonnet de Verlaine. Nulle compassion pour le défunt qui d'ailleurs est aussi anonyme que les autres et tient son rôle de mort qui va se retrouver bien au chaud « au fond du trou ».

C'est une humanité bien médiocre, dans des milieux où « tout est correct » dans le grand monde comme dans le plus petit, qui est dépeinte dans ces poèmes bien réglés, eux aussi : des sonnets pour Du Bellay et Verlaine, neuf quatrains en alexandrins pour Rimbaud et 18 vers hétérométriques et rimés pour La Fontaine.


II) Les points de vue et réflexions des poètes

L'arme de la satire dans ces quatre poèmes est bien sûr l'ironie décelable dans l'implication plus ou moins personnelle des poètes et dans les figures employées.


a) L'énonciation personnelle est utilisée chez tous sauf La Fontaine. Mais le « je » n'a pas la même fonction pour tous. Du Bellay s'adresse à un « Seigneur » et dénonce les courtisans hypocrites dont il entend bien se démarquer par l'audace de son analyse critique. Verlaine fait une réflexion amère sur une pratique sociale vidée de toute émotion et son « je » est analytique et désenchanté. Enfin, Rimbaud entend se désolidariser des gens « bien comme il faut » : « - Moi, je suis débraillé comme un étudiant ». La Fontaine, en conformité avec son époque classique cache son « je » de narrateur derrière le « on » de « dit-on » et ne formule nulle moralité explicite à sa fable.

 

b) Derrière l'ironie mordante des antiphrases de Verlaine (« Tout cela me paraît charmant, en vérité ! »), des antithèses en chiasme de Du Bellay (« La lune en plein midi, à minuit le soleil »), des adjectifs dévaluatifs de Rimbaud (« mesquines pelouses, grosses dames ») ou des dialogues directs de La Fontaine, se dissimulent des intentions différentes. Du Bellay dégoûté des manigances de cour et pourtant poète officiel est dans une position ambiguë mais met en avant sa probité et son indépendance d'esprit. Verlaine, le mélancolique poète saturnien, se rit de la mort pour ne pas en pleurer. La Fontaine, en froid avec Louis XIV, se félicite de ne pas partager de près sa société, vu ce qui est arrivé à son ami, le surintendant Fouquet, dépouillé de ses biens et jeté en prison par le roi. Quant au fougueux adolescent Rimbaud, il préfère les émois de la chair et les baisers « qui lui viennent aux lèvres », plutôt que d'envisager le conformisme et la monotonie médiocre des bourgeois assis au square !


Ainsi la poésie satirique, « la muse pédestre », selon les mots d'Horace qui la considérait d'après les Anciens comme un genre mineur, prend-elle de la vigueur en France dès la Renaissance. Les poètes de notre corpus ont dénoncé les travers des classes sociales de leur époque, transposables à tous les temps : la bêtise, l'indifférence aux autres, la recherche égoïste de l'intérêt personnel, la médiocrité de l'esprit et des comportements, la tyrannie violente des grands de ce monde. Ils ont su dépasser par leur originalité la banalité des thèmes en se jouant même de la forme, entre respect des contraintes poétiques et trouvailles prosodiques et sémantiques. Les registres se mêlent habilement : à l'ironie et l'intention polémique  commune à tous s'ajoutent l'éloge paradoxal (registre épidictique) pour Verlaine, le didactique pour La Fontaine et des touches humoristiques et lyriques chez Rimbaud.  Ensuite, viendront les poètes engagés, bien plus politiques.

 

 Céline Roumégoux


mardi 13 décembre 2022

Erasme, Traité de civilité puérile (1530) ou Le savoir-vivre à l’usage des enfants, commentaire d'essai

 

Erasme, Traité de civilité puérile (1530) 

ou Le savoir-vivre à l’usage des enfants



Desiderius Erasmus, peinture de Hans Holbein le Jeune

L’éducation fut une grande préoccupation des Humanistes de la Renaissance qui voulaient en finir avec la scolastique médiévale (le par-cœur, la glose) et avec les mœurs peu raffinées de la société, y compris la meilleure ! Rabelais dans Gargantua (1535) imagine l’utopie de l’abbaye de Thélème qui offre à de jeunes adultes aristocrates autant de divertissements élégants que d’études sérieuses, le tout sous la devise du "Fais ce que voudras". Erasme de Rotterdam, lui aussi moine et intellectuel majeur de l’époque, en rapport avec près de six cents fins lettrés de toute l’Europe, va se pencher sur la question de l’éducation, celle des princes  (comme le futur *Charles Quint) comme celle de tout homme de raison. Dans son Traité de civilité puérile, paru en 1530, il va composer un véritable petit manuel de savoir-vivre à l’usage des enfants en général, même si l’ouvrage est dédié à son élève Henri de Bourgogne, "jeune enfant de grande espérance". Examinons la deuxième partie du préambule de ce traité :

(*l’Institutio principis christiani (ou "Education du prince chrétien"1516), que lui a suggéré d’écrire le chancelier de Brabant, Jean Le Sauvage, pour le futur Charles Quint. En une dizaine de chapitres, Érasme livre un véritable manuel d’une éducation complète du prince chrétien, qu’il s’agisse de sa formation intellectuelle, morale ou politique, sans oublier la religion qui est au cœur même de cette éducation.)

Préambule (deuxième paragraphe)


"L'art d'instruire consiste en plusieurs parties, dont la première et la principale est que l'esprit encore tendre reçoive les germes de la piété ; la seconde, qu'il s'adonne aux belles-lettres et s'en pénètre à fond ; la troisième, qu'il s'initie aux devoirs de la vie ; la quatrième, qu'il s'habitue de bonne heure aux règles de la civilité. C'est cette dernière partie que j'ai aujourd'hui choisie pour sujet ; d'autres se sont occupés des trois premières et moi-même j'en ai traité maintes fois. Quoique le savoir-vivre soit inné chez tout esprit bien réglé, cependant, faute de préceptes formels, des hommes honnêtes et instruits en manquent parfois, ce qui est regrettable. Je ne nie pas que la civilité ne soit la plus humble section de la Philosophie, mais (tels sont les jugements des mortels) elle suffit aujourd'hui à concilier la bienveillance et à faire valoir des qualités plus sérieuses. Il convient donc que l'homme règle son maintien, ses gestes, son vêtement aussi bien que son intelligence. La modestie, voilà ce qui convient surtout aux enfants, et principalement aux enfants nobles : or, il faut réputer nobles tous ceux qui cultivent leur esprit par la pratique des belles-lettres. Que d'autres fassent peindre sur leurs écussons des lions, des aigles, des taureaux, des léopards : ceux-là possèdent plus de vraie noblesse, qui pourrait orner leurs armoiries d'autant d'emblèmes qu'ils ont cultivé d'arts libéraux."

Nous verrons comment, dans ce préambule argumentatif, Érasme présente son ouvrage et en quoi ce petit manuel pratique de savoir-vivre à l’usage des enfants est représentatif  de son idéal humaniste en matière d’éducation.

I) Un argumentaire pour justifier un manuel inhabituel

A) Un raisonnement déductif (du général au particulier)

- Érasme commence par une définition de "l’art d’instruire" en quatre domaines présentés apparemment par ordre décroissant d’intérêt, de la piété à la civilité en passant par les devoirs de la vie et surtout par les belles lettres. L’art d’instruire est donc l’art d’éduquer car il ne s’agit pas uniquement "d’instruction intellectuelle" mais bien de leçons de comportement individuel et social et aussi d’enseignement religieux et moral. Cette vision des composantes de l’éducation est présentée comme une évidence : "L'art d'instruire consiste en plusieurs parties". Ce postulat,  au présent de vérité générale,  n’a pourtant rien d’évident à son époque et est bien plutôt le programme humaniste.
- Cependant de ces quatre "matières", il ne s’intéressera dans cet ouvrage qu’à la dernière : la civilité (le particulier). Cette partie est neuve, comme il le sous-entend : "d'autres se sont occupés des trois premières et moi-même j'en ai traité maintes fois".

B) De la concession aux contre arguments

- Si Erasme concède que "le savoir-vivre soit inné chez tout esprit bien réglé" et qu’il admette que "la civilité soit la plus humble section de la Philosophie", il objecte que "faute de préceptes formels, des hommes honnêtes et instruits en manquent parfois, ce qui est regrettable" et que la civilité "suffit aujourd'hui à concilier la bienveillance et à faire valoir des qualités plus sérieuses". Il prévient ainsi les critiques qu’on pourrait lui faire de s’intéresser à un domaine mineur ("la plus humble section de la Philosophie") et de donner des "recettes" de conduite, inutiles car trop "naturelles" ("innées"). Il avance aussi que la civilité favorise la sociabilité ("la bienveillance") et  permet de développer des qualités supérieures ("et à faire valoir des qualités plus sérieuses").

C) Un programme pratique mais essentiel

- Erasme annonce les grandes lignes de son programme qu’il développera dans les sept courts chapitres de son traité à savoir, pour chaque homme, savoir régler : "son maintien, ses gestes, son vêtement".

- L’analogie entre l’exercice de l’intelligence ("Il convient donc que l'homme règle son maintien, ses gestes, son vêtement aussi bien que son intelligence") et l’apprentissage des bonnes manières montre bien que les deux éducations sont liées : celle de l’esprit et celle de la sociabilité.
- Il donne en conclusion à son préambule les qualités indispensables à toute éducation : la modestie et la noblesse de l’esprit, cultivé "par la pratique des belles-lettres". On notera au passage que ce n’est plus la piété ("la première et la principale") qui est mise au premier rang comme au début de cet extrait !

II) Une éducation humaniste

A) Les valeurs intellectuelles

 L’intelligence, "l’esprit bien réglé".


B) Les valeurs sociales

 Les valeurs de l’homme honnête, les devoirs de l’homme, de l’enfant noble, la bienveillance à rechercher pour la concorde sociale passent par le respect de principes de civilité.


C) les valeurs religieuses et morales

- La piété

- La modestie
- La vraie noblesse, c’est celle de l’esprit cultivé par les belles lettres et les arts libéraux (attaque en règle contre la prétention des nobles et de leurs blasons orgueilleux qui s’attribuent les qualités des animaux emblématiques de leurs écussons).

Erasme, le pacifique, accorde beaucoup d’importance à la civilité, principe de concorde entre les hommes, associée à la noblesse d’esprit que donne la pratique des belles lettres et à la piété. C’est au nom de ce principe qu’il justifie Le Traité de civilité puérile qui, loin d’être secondaire et négligeable, polit l’esprit et favorise les qualités morales, sociales, religieuses et intellectuelles de l’enfant qui deviendra un homme d’esprit et de cœur. Son traité doit dépasser la seule éducation d’un prince et s’adresser à tout enfant pour le profit de la société entière. Son manuel servira, entre autres, de référence au siècle suivant au fondateur des écoles chrétiennes pour les pauvres, Jean-Baptiste de La Salle.