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samedi 26 novembre 2022

Le héros de romans aux XVIIe et XIXe siècles (La Princesse de Clèves, Madame Bovary, René, Le Rouge et le Noir )

 

Commentaire comparé question transversale 

sur le héros de roman entre idéal et réalité

 

Corpus de quatre textes :

La Princesse de Clèves, Madame Bovary, René, Le Rouge et le Noir     

 

Le héros de romans aux XVIIe et XIXsiècles

 

Question transversale :

Entre idéal et réalité, quelles perspectives pour nos héros ?

I) Visions de femmes

1) La Princesse de Clèves (1678) de Madame de Lafayette :


Georges Callot, l’Attente (1886) musée de Cholet

 

La présentation à la cour ou le premier portrait de la princesse de Clèves

Tome I

 

« Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le Vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l’avait laissée sous la conduite de Mme de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l’éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s’imaginent qu’il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l’amour ; elle lui montrait ce qu’il a d’agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu’elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d’un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d’une honnête femme, et combien la vertu donnait d’éclat et d’élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ; mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s’attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d’une femme, qui est d’aimer son mari et d’en être aimée. Cette héritière était alors un des grands partis qu’il y eût en France ; et quoiqu’elle fût dans une extrême jeunesse, l’on avait déjà proposé plusieurs mariages. Mme de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu’elle arriva, le Vidame alla au-devant d’elle ; il fut surpris de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’a jamais vu qu’à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. »

 

2) Madame Bovary (1857) de Flaubert, partie I chapitre 7

« Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse. Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main.

Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait.

Elle dessinait quelquefois et c’était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s’émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre.

Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s’entendait jusqu’au bout du village si la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l’huissier qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s’arrêtait à l’écouter, sa feuille de papier à la main. »

II) Visions d’hommes

1) René (1802) de Chateaubriand

« Le frère d’Amélie [René], calmé par ces paroles, reprit ainsi l’histoire de son cœur :

" Hélas, mon père ! je ne pourrai t’entretenir de ce grand siècle dont je n’ai vu que la fin dans mon enfance, et qui n’était plus lorsque je rentrai dans ma patrie. Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne s’est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs, tout était subitement descendu à la souplesse de l’esprit, à l’impiété, à la corruption.

" C’était donc bien vainement que j’avais espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude, cette ardeur de désir qui me suit partout. L’étude du monde ne m’avait rien appris, et pourtant je n’avais plus la douceur de l’ignorance.

[" Ma sœur, par une conduite inexplicable, semblait se plaire à augmenter mon ennui ; elle avait quitté Paris quelques jours avant mon arrivée. Je lui écrivis que je comptais l’aller rejoindre ; elle se hâta de me répondre pour me détourner de ce projet, sous prétexte qu’elle était incertaine du lieu où l’appelleraient ses affaires. Quelles tristes réflexions ne fis-je point alors sur l’amitié, que la présence attiédit, que l’absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité !] (Passage supprimé dans l’extrait étudié)

" Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l’avais été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m’entendait pas. Mon âme, qu’aucune passion n’avait encore usée, cherchait un objet qui pût l’attacher ; mais je m’aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n’était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu’on demandait de moi. Je n’étais occupé qu’à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d’esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.

" Je trouvai d’abord assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule : vaste désert d’hommes !

" Souvent assis dans une église peu fréquentée, je passais des heures entières en méditation. Je voyais de pauvres femmes venir se prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s’agenouiller au tribunal de la pénitence. Nul ne sortait de ces lieux sans un visage plus serein, et les sourdes clameurs qu’on entendait au dehors semblaient être les flots des passions et les orages du monde qui venaient expirer au pied du temple du Seigneur. Grand Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds pour te supplier de me décharger du poids de l’existence, ou de changer en moi le vieil homme ! Ah ! qui n’a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie ! Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste !

" Quand le soir était venu, reprenant le chemin de ma retraite, je m’arrêtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L’astre, enflammant les vapeurs de la cité, semblait osciller lentement dans un fluide d’or, comme le pendule de l’horloge des siècles. Je me retirais ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires. En regardant les lumières qui brillaient dans la demeure des hommes, je me transportais par la pensée au milieu des scènes de douleur et de joie qu’elles éclairaient, et je songeais que sous tant de toits habités je n’avais pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l’heure venait frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique ; elle allait se répétant sur tous les tons, et à toutes les distances, d’église en église. Hélas ! chaque heure dans la société ouvre un tombeau et fait couler des larmes. »

Chateaubriand par Girodet (1808) musée de Saint-Malo

2) Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal

« En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l’aperçut à cinq ou six pieds de haut, à cheval sur l’une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même.

Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre qui tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait.

Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il adorait.

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre les noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. « Dieu sait ce qu’il va me faire ! » se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n’en est peut-être point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné l’idée à son père qu’il ne vivrait pas, ou qu’il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à maison, il haïssait ses frères et son père ; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu. »

 

Question transversale : Entre idéal et réalité, quelles perspectives pour les héros des romans étudiés ?

Le personnage de roman est souvent le reflet de la société de son temps même s’il est en décalage avec celle-ci, car elle ne correspond pas à ses aspirations. De La Princesse de Clèves (1678) à Madame Bovary (1857), de René (1802) à Julien Sorel in Le Rouge et le Noir (1830), ces héros de romans sont bien représentatifs de leur génération et de leur milieu. Entre idéal et réalité, comment vivent-ils leur singularité et quelles sont leurs perspectives dans la société de leur temps ? Après avoir examiné leurs attentes, il sera intéressant de comprendre comment ils composent avec le principe de réalité.

 

I) Des aspirations diverses selon les sexes

 

A) Visions de femmes : le sentiment domine

 

- La formation et l’éducation jouent un rôle primordial dans les romans d’héroïnes. Emma Bovary est conditionnée par ses lectures romanesques de couvent et se fait un tableau idyllique et mièvre de la lune de miel et de l’homme idéal qui « doit tout connaître » et « vous initier aux énergies de la passion ». La future princesse, elle, éduquée par sa mère, ne peut qu’être persuadée que le seul bonheur est « d’aimer son mari et en être aimée », à condition d’avoir de la « vertu » et de savoir la conserver.

- Toutes deux ont reçu une formation de l’esprit : si la princesse a été amenée « à cultiver son esprit et sa beauté », Emma dessine, lit, joue du piano (même si elle a plutôt l’air de « secouer le vieil instrument » selon les termes malicieux et à double sens de Flaubert !). Ces occupations les éloignent bien des contingences matérielles de la vie ordinaire des femmes de leur temps et les rend exigeantes, car elles ont conscience de leur singularité ou même de leur supériorité.

- Mais si, grâce à son monologue intérieur, on sait tout des rêveries romantiques d’Emma qui aspire à « respirer au bord des golfes le parfum des citronniers », « les doigts confondus » avec ceux de son amant (plutôt qu’avec ceux de son mari médiocre !), on ignore tout des pensées intimes de la Princesse. Cette dernière semble passive, se contentant d’écouter sa mère, de paraître à la cour et de se laisser admirer ! L’une semble gouvernée par le désir et l’imagination alors que l’autre est freinée par la raison et la morale janséniste.

 

On pourrait penser que la Princesse correspond à l’idéal d’Emma, petite bourgeoise de province. C’est presque une princesse de conte de fée qui vit à la cour dans le luxe et le raffinement. Pourtant, cette princesse de la Renaissance ne connaît encore rien de l’amour qui lui a été peint comme « dangereux » par sa mère ! Ces deux femmes sont donc ou ignorantes ou idéalistes en matière de sentiments amoureux. Les classes sociales et les époques les éloignent, tandis que leur candeur et leurs illusions les rapprochent.

 

B) Visions d’hommes : le social et la morale dominent

 

- Si Julien Sorel a un idéal d’ambition et d’élévation sociale avec un héros historique auquel il s’identifie, à savoir Napoléon, René, lui, est « désabusé » de tout « sans avoir usé de rien » selon la formule utilisée par Chateaubriand dans le Génie du Christianisme pour définir « le vague des passions » auquel les héros préromantiques sont en proie. René est « dégoûté de plus en plus des choses et des hommes » et Julien « haïssait ses frères et son père ». C’est dire leur misanthropie mais aussi leur souffrance.

- Tous deux sont inadaptés à leur temps et à leur milieu et sont rejetés. René est qualifié « d’esprit romanesque » par ses contemporains, tandis que Julien est traité de « paresseux » par son père car il lit au lieu de surveiller la scie, ce qui est inadmissible et incompréhensible pour le père Sorel.

- Aussi René tente-t-il de trouver du réconfort dans les voyages, l’isolement et la religion. Julien se réfugie dans l’étude, la lecture et l’ambition sociale pour échapper à son milieu.

 

Ces deux jeunes hommes, issus de milieux différents, se sentent incompris et si René développe « le vague des passions », Julien est animé de haine et de feu. Là encore, on pourrait penser que Julien aspire à la liberté et à la position sociale de René. Pourtant, l’un et l’autre sont malheureux.

 

Les hommes comme les femmes de notre étude semblent respecter les rôles traditionnels dévolus à leur sexe : importance du sentiment amoureux et du mariage pour les héroïnes et préoccupations sociales et morales pour les héros. Même si ces personnages se démarquent des comportements de leur époque, ils restent très imprégnés des mentalités de leurs contemporains.

 



 II) Le principe de réalité ou comment faire face

 

A) Echec de l’idéalisme sentimental chez les femmes

 

- La déception d’Emma vient du décalage entre ses rêves romanesques et la platitude du quotidien. Son mari ne correspond pas à ses attentes malgré l’amour qu’il lui porte. La Princesse est déjà prévenue contre la passion amoureuse par sa mère et ne peut en attendre que des difficultés.

- Le milieu où elles évoluent ne les aide en rien : la cour de France ne s’intéresse qu’aux apparences et à la fortune et la province normande est médiocre et médisante.

- Cet écart entre les illusions des jeunes femmes et leur environnement social les conduira à leur perte ou à leur effacement : la Princesse se retirera dans un couvent, renonçant à son amour secret, et Emma se suicidera pour échapper à la honte et au scandale de sa conduite.

 

Emma a cédé à la tentation, la Princesse a résisté, mais pour quel bénéfice ?

 

B) Echec social et moral chez les hommes

 

- René et Julien, tournés vers un passé glorieux (le siècle de Louis XIV et Napoléon) trouvent le présent insupportable. L’avilissement moral et la perte du religieux pour l’un, la violence et l’ignorance pour l’autre, les empêchent de s’épanouir et de s’adapter à leur époque.

- René tente des remèdes illusoires : voyager, s’isoler, méditer dans la religion. Finalement, il souhaite la mort. Julien se révolte en silence en désobéissant à son père, en cultivant sa haine et en suivant l’enseignement du curé du village.

- Si René a les moyens matériels d’entretenir sa mélancolie, Julien a besoin d’action pour se faire une situation sociale. L’un et l’autre se sentent étrangers à leur temps, à leur milieu et à leur vie.

 

René finira assassiné par un Indien de la tribu des Natchez et Julien sur l’échafaud : tristes destinées pour des idéalistes !

 

Si les femmes se préoccupent essentiellement d’elles, de leurs sentiments et de leur image et ne semblent pas vraiment agressées par leur milieu, les hommes, au contraire, paraissent beaucoup plus souffrir moralement et physiquement de leurs différences. Ils luttent pour s’imposer dans la société qui ne les comprend pas. Ces quatre personnages sont en rupture par idéalisme, sensibilité ou conditionnement romanesque ou moral. Au XXsiècle des Bardamu ou des Meursault prendront leur relève pour dire l’absurdité de l’existence en général et non seulement celle d’une époque.

 

Céline Roumégoux

jeudi 24 novembre 2022

Ce que dit la Bouche d’ombre, Les Contemplations Livre 6 de V. Hugo, commentaire de poème

 

Ce que dit la Bouche d’ombre, 

Les Contemplations de V. Hugo


 

Les Contemplations Livre 6 (1855) de Victor Hugo

« Ce que dit la Bouche d'Ombre »

Voir le texte ICI

de "L’homme en songeant descend au gouffre universel" à "Tout est plein d’âmes."

 

Chef de file du mouvement romantique, Victor Hugo attribue au poète le rôle d'un prophète visionnaire, intermédiaire entre l'homme et Dieu. Marqué par son exil à Jersey et la mort accidentelle de sa fille Léopoldine, il se tourne vers une inspiration métaphysique après avoir un temps cessé d'écrire, terrassé par le chagrin. Dans le recueil poétique des Contemplations, paru en 1855, il exprime son désir fou de percer le secret de la vie et de la mort. A la fin du recueil, il fait parler la mystérieuse Bouche d'Ombre qui délivre un message d'espoir. En quoi ces vers révèlent-ils une vision du monde et de la création ? Après avoir examiné la prosopopée de la Bouche d'Ombre, on verra comment s'organise une conception panthéiste de la création.

 

I) Une prosopopée énigmatique

 

A) Une rencontre insolite

 

- Après un premier vers à valeur de vérité générale : «  L'homme en songeant descend au gouffre universel. », la première personne du singulier apparaît qui est le « je » du poète. L'ancrage spatial est précis « Rozel » et « A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île. » Ces indications géographiques sont bien en rapport avec le lieu d'exil de Victor Hugo.

 

- La rencontre arrive soudainement, après deux alexandrins descriptifs au rythme calme et lent mimant l'errance du promeneur au bord de la mer : « Le spectre m'attendait ». La césure à l'hémistiche est fortement marquée par le point virgule et le contre-rejet « l'être sombre et tranquille » insiste sur les caractéristiques de cet étrange personnage. Les articles définis « le spectre […] l'être » sans référent antérieur intriguent le lecteur car ce personnage lui est inconnu alors qu'il semble familier à l'auteur. Sa description et son comportement sont très étranges et même contradictoires : les termes « spectre » et « sombre » sont inquiétants et renvoient au lexique de la mort en opposition avec l'adjectif « tranquille » qui le définit aussi.

 

- La manière de prendre contact est des plus surprenantes et des plus violentes sans que le procédé paraisse affoler le poète : « Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit, /M'emporta sur le haut du rocher, et me dit : ». On entre alors dans un registre fantastique avec la métamorphose du spectre avec « sa main qui grandit » et une sorte d'épiphanie du poète « emport[é] sur le haut du rocher » comme pour échapper « au gouffre universel » du premier vers et prendre de la hauteur de vue.

 

B) Un monologue didactique

 

- Le discours de l'être est très structuré et de type déductif. D'abord, il pose un principe « Tout parle », ensuite il l'illustre par une série d'exemples où sont représentés tous les règnes de la nature et tous les éléments : « Le brin d'herbe […] l'orage […], le rocher […] la mouche, etc. ».

- Tout le discours est relancé par des questions oratoires anaphoriques : « Crois-tu ? » qui semblent autant de démentis à l'ignorance et aux fausses interprétations de l'homme sur le monde créé. Le poète est aussi apostrophé en tant que représentant de l'humanité ignorante : « Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi ».

- Enfin, l'explication finale est donnée en parallèle à la phrase initiale : « tout vit ».

 

Ainsi, le spectre apparaît comme un ange de la mort qui attendait le poète pour entrer en communication avec lui. C'est le messager du secret divin de la Vie et de la Mort. Cette rencontre insolite vient littéralement arracher le poète à son errance solitaire et morose et il reçoit une révélation. On notera la proximité du dolmen, pierre magique par excellence. Mais si le message peut être résumé par : « Tout parle parce que tout vit », il est nécessaire d'éclaircir ce mystère.

 

 Dessin de Victor Hugo : le dolmen

 

II) Une conception panthéiste de la création

 

A) Le chant du monde

 

- Les verbes de parole et d'expression abondent pour dire le chant du monde : « sonner la forêt, rugir, gémit ou chante, parle, balbutie, bégayer, tout dit quelque chose » ainsi que les termes connotant une manifestation sonore : « l'éternel murmure, la voix, joueur de flûte, une vapeur de bruit, une parole, sa rumeur, le tumulte suprême ». Les allitérations en consonnes vibrantes viennent illustrer ce concert de la nature en roulements : « L'orage, le torrent roulant de noirs limons » ou en sifflements : « Sa rumeur des frissons du lyet de la rose,/De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu ».

 

- Tous les règnes sont convoqués dans cet orchestre : « la fleur, le rocher, la mouche, l'homme » et tous les éléments : « vents, ondes, flammes, limons ». La nature est personnifiée : elle ne balbutie pas, n'a pas la langue épaisse mais parle à Dieu.

 

- Mais ce chant universel n'est pas simple bruit car « Une pensée emplit le tumulte superbe ». Dieu anime chaque chose et lui donne vie et sens. C'est en quoi Hugo présente une vision panthéiste du monde.

 

B) le dessein de Dieu et le mystère de la mort et de la vie

 

- Si toute la création s'exprime, c'est qu'elle dialogue avec Dieu, le grand architecte de l'univers par qui « la forme sort du nombre » car « Dieu n'a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe ». Le Verbe en question est la parole créatrice de la Bible et le nombre correspond aux grandes lois physiques de l'univers. La création ne relève pas du hasard mais du projet divin car « Dieu [ne se serait pas] dans son immensité / Donné pour tout plaisir, pendant l'éternité, / D'entendre bégayer une sourde-muette ».

 

- C'est pourquoi la mort n'existe pas car « Crois-tu que le tombeau, d'herbe et de nuit vêtu / ne soit rien qu'un silence ? »« Le gouffre universel » ou « l'abîme » ne sont pas le néant que l'on croit : « Non, l'abîme est un prêtre et l'ombre est un poète ». Voilà la grande révélation : la Nature a besoin d'interprètes qu'ils soient sacrés comme le prêtre ou inspirés comme le poète. Ceux-là pourront faire comprendre le dessein de Dieu qui est de créer la Vie, uniquement la Vie, dans un dialogue permanent et intelligent avec sa création. D'où l'emploi des verbes qui vont de l'illusion à la connaissance : « T'imaginais-tu, Crois-tu, te figures-tu, sais-tu ». Cette création dans sa diversité est une et solidaire et participe du principe divin.

 

- Ainsi le poème même de Hugo est manifestation de cet échange, en même temps que révélation. D'où l'aspect incantatoire de ses vers, avec les anaphores interrogatives : « Crois-tu ? », les énumérations : « Le brin d'herbe, la fleur, l'élément », les parallélismes de construction : «  tout est une voix et tout est un parfum ». Les rimes suivies, majoritairement, participent de cette sorte de litanie poétique et sacrée, ainsi que le choix de l'alexandrin au rythme ample et majestueux, parfois coupé par des rejets et des contre-rejets pour ménager des effets de surprise : «  Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi / Tout parle ? Ecoute bien. C'est que vents, ondes, flammes /Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! ». L’avant dernier vers est un octosyllabe qui fait l'effet de la pointe finale, marquée par l'enthousiasme du point d'exclamation.

 

Le poète est donc le passeur majeur qui dans son propre verbe va rendre le monde intelligible et délivrer le message d'espoir de Dieu et révéler que son Esprit est dans tout, ce qui fait de la création une Unité solidaire. La mystérieuse Bouche d'Ombre qui s'exprime par le spectre délivre à l'humanité un message d'espoir et de vie que le poète traduit par une conception panthéiste du monde, où tout est animé et en relation, où la mort n'est qu'une illusion et où tout est langage et dialogue entre les créatures et Dieu. Hugo préfigure déjà les fameuses correspondances de Baudelaire quand il écrit : « tout est une voix et tout est un parfum » qui renvoie à « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Les poètes se font mystiques et déchiffreurs du mystère de la création.


Portrait de Victor Hugo par Léon Bonnat

 

Céline Roumégoux

 

Tous droits réservés

vendredi 16 septembre 2022

Manon Lescaut de l'abbé Prévost, la mort de Manon

 

Manon Lescaut : commentaire de la mort de Manon


La mort de Manon

 (Extrait de Manon Lescaut de L’abbé PREVOST, 1731)

Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés. J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu! Que mes vœux étaient vifs et sincères! Et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!

 Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et d’attendre la mort sur sa fosse.  J’étais déjà si proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s’affaiblir et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que, pendant tout l’exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j’étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j’étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait.

 

 

Le titre complet est Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. C’est le tome VII des Mémoires d’un Homme de qualité, le marquis de Renoncour. Prévost a écrit et publié cette histoire en 1731 à Amsterdam et elle fera l’objet d’une édition séparée en 1753. C’est une histoire, genre particulier illustré par Robert de Challe dans Les Illustres Françaises, œuvre écrite en 1713. Le thème central en est l’union secrète, l’action se passant dans la France contemporaine de l’auteur. Il s’agit d’une série d’histoires selon le modèle du Décaméron repris au XVIe siècle par Marguerite de Navarre dans L’Heptaméron.

L’histoire de Manon se présente comme un récit encadré avec un narrateur personnage, des Grieux, qui raconte sa vie à Renoncour qui, lui, la raconte au lecteur. Le récit de des Grieux est une découverte de lui-même. C’est un court roman d’éducation et non pas un bilan, des mémoires ou de véritables confessions car le narrateur ne manifeste aucun regret : « L’amour est une passion innocente » mais « Le bonheur est incompatible avec la nature sensible de l’homme ».

L’extrait qui nous intéresse se situe à la fin de l’œuvre dans la deuxième partie. Manon et des Grieux se trouvent en Louisiane après de nombreuses péripéties en France. Manon a été déportée avec des filles de joie et son chevalier l’a suivie après avoir commis pour elle un meurtre et des vols. Les deux amants se sont sauvés dans le désert pour échapper au neveu du gouverneur, amoureux de Manon. La scène se passe dans le désert, la nuit. Manon, épuisée par la longue marche, va mourir, assistée par des Grieux. C’est lui qui raconte la scène à l’homme de qualité. Nous verrons comment se combinent le réalisme, le pathétisme et le tragique dans cette scène d’agonie.

 

I)  Le réalisme

 

Le réalisme ici est en rapport étroit avec l’idéal classique fait de sobriété et de précision. Les indices sont les suivants :

 

- Des précisions chiffrées sur les distances et le temps : « deux lieues… plus de vingt-quatre heures … au commencement du second jour ».

 

-  Absence de pittoresque dans la peinture du décor : « vaste plaine … campagne couverte de sable ». Ces expressions font référence à des réalités européennes, aucun exotisme n’est exploité alors que la scène se passe en Amérique. Le dépouillement l’emporte.

 

- Emploi d’un vocabulaire concret pour les soins réciproques et pour l’enterrement : « changer le linge de ma blessure … pansée elle-même … creuser … ouvrir une large fosse ».

 

- Evocation sordide des charognards qui pourraient s’attaquer au corps de Manon, ce qui prouve que des Grieux perçoit Manon comme un cadavre : « Je fis réflexion … que son corps serait exposé … à devenir la pâture des bêtes sauvages ».

 

- Absence de propos moralisateur sur la conduite des personnages mais un compte rendu des gestes et attitudes.

 

II) Le pathétisme

 

Les marques de la sensibilité destinées à émouvoir le destinataire sont les suivantes :

 

- Les désignations affectueuses et élogieuses de Manon : « cette amante incomparable, ma chère maîtresse, ma chère Manon, l’idole de mon cœur, ce que la terre avait porté de plus parfait et de plus aimable ». On note que ces expressions sont hyperboliques et grandissent Manon en la présentant comme unique et admirable.

 

- Les lexiques du corps et de l’amour sont associés : « Je me soumis à ses désirs … la chaleur de mes soupirs … les tendres consolations de l’amour … je reçus d’elle des marques d’amour … la bouche attachée sur le visage et sur les mains de Manon … l’ardeur du plus parfait amour ». Le vocabulaire des soins corporels et les signes de la souffrance sont indissociables du vocabulaire amoureux. L’amour et la mort semblent procéder des mêmes attitudes. Le corps est évoqué par les mains et la bouche, synecdoques de l’union charnelle. Les vêtements, dont des Grieux se dépouille pour réchauffer Manon puis pour l’ensevelir, sont eux aussi symboliques de cette fusion des corps. Les expressions euphémiques et ambiguës comme «Je me soumis à ses désirs » ou « je reçus d’elle des marques d’amour » tendent à assimiler ce dernier contact à une étreinte amoureuse.  

 

- Le champ lexical de la mort en apparente opposition avec celui de l’amour dramatise la scène : «  accablé mortellement … sa dernière heure … la fin de ses malheurs … elle expirait … je la perdis … mon dessein était d’y mourir … l’enterrer … proche de sa fin ». Cependant si la mort de Manon est effective, celle de des Grieux n’existe que dans son désir de rejoindre Manon. Le lecteur partage plus ou moins consciemment ce désir de mort qui rendrait cette histoire encore plus poignante en l’assimilant aux grands mythes amoureux tel celui de Tristan et Iseult, tout en sachant pourtant que des Grieux a survécu puisqu’il est le propre narrateur de son histoire.

 

- La situation est romanesque : de jeunes amants, poursuivis par un furieux qui veut les désunir, s’arrêtent, épuisés, en plein désert, la nuit.  Ils sont seuls au monde et en grand danger de mort. Le fait que l’un des jeunes gens témoigne ajoute à l’effet sensible et la sincérité de sa douleur ne peut qu’émouvoir le lecteur.

 

 

III) Le tragique

 

Si le réalisme et le pathétique imprègnent le texte, la situation désespérée telle qu’elle se présente atteint le tragique par :

 

- Un décor nu, sans pittoresque, en un lieu unique, dans un temps limité, en une seule action : la mort. On retrouve les trois unités du théâtre tragique.

 

- Un style noble et soutenu avec les figures classiques de l’atténuation comme l’euphémisme (« je la perdis » pour « elle mourut »). La mort n’est pas décrite mais suggérée selon la règle de bienséance qui proscrit toute violence.

 

- La raison qui pousse le narrateur à s’auto-analyser lorsqu’il s’adresse à l’homme de qualité : « La consternation profonde où j’étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur ». Cette même raison le pousse à utiliser des adjectifs d’appréciation : « ce fatal et déplorable événement … une vie languissante et misérable ».

 

- La fatalité qui plane sur la scène : « toute ma vie est destinée à le pleurer ». Dieu est sourd aux prières de des Grieux : « O Dieu ! que mes vœux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer ! ». Il est d’ailleurs significatif qu’après avoir enseveli Manon, il ne prononce aucune oraison funèbre, ni ne trace sur sa tombe de signe religieux comme une croix. C’est son corps qui fait office de prière et de protection en s’étendant sur la tombe de Manon : « Je me couchai ensuite sur la fosse ». Pire, Dieu poursuit le jeune homme de sa colère : « Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable ». Une force supérieure pèse donc sur l’existence des héros et conduit leur vie à sa guise.

 

Cette fatalité toute classique pose le problème de la liberté du héros : des Grieux peut-il exercer son libre arbitre ? La réponse est dans le texte et ne laisse pas de surprendre : « Je renonce volontairement à mener une vie jamais plus heureuse ». Le héros choisit donc le malheur à défaut de la mort et ce choix n’apparaît pas comme une soumission aux volontés de Dieu mais soit comme un défi, soit comme une ultime preuve de fidélité et d’amour envers Manon. La mort de Manon peut, elle aussi, être interprétée comme une rédemption chrétienne ou comme une appropriation définitive par des Grieux qui jamais ne recommande sa maîtresse à Dieu et ne pratique aucun cérémonial chrétien. Le véritable culte de des Grieux est donc bien pour Manon. La passion qu’il éprouve pour elle est totale et rien ne peut la lui faire regretter ou nier. Si la mort est, pour les héros raciniens, un refuge et un aboutissement de leurs passions, pour des Grieux la vie malheureuse sera sa façon de la perpétuer. Prévost a rendu son héros subversif par rapport aux Classiques. Le fait de briser son épée : "Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser", est tout aussi symbolique. Des Grieux renonce à son statut de chevalier. Il ne veut plus exister, dans tous les sens du terme, après avoir perdu Manon.

 

 

Ce texte présente donc une grande richesse car il a assimilé le Classicisme et l’a dépassé car il contient en germe les tendances à venir, comme le Romantisme. Prévost a donné naissance à un mythe et des artistes ont repris ses personnages dans des opéras (Massenet 1884 ; Puccini 1893), des films (Clouzot 1948 ; Aurel 1967) et même une série télévisée française. La permanence de ce couple dans l’art montre que l’histoire racontée touche au plus profond de l’humain au delà de toute morale.