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mardi 27 mai 2014

Tardi illustre Voyage au bout de la nuit de Céline



Commentaire de BD :
Tardi illustre
Voyage au bout de la nuit de Céline




Jacques Tardi, né en 1946, auteur et dessinateur français de bandes dessinées, s’est beaucoup inspiré de la guerre des tranchées de 14-18 dans son œuvre, en particulier dans C’était la guerre des tranchées (1983). Il tend à ridiculiser le concept du héros et ses personnages subissent plutôt le cours des événements. Il a adapté des romans d’écrivains célèbres comme Céline, Pennac, Malet, Vautrin. Dans le dessin (1988) que nous allons commenter, il s’agit de l’image pleine page droite d’un diptyque illustrant Voyage au bout de la nuit de Céline (en entier ci-dessus). Une foule de têtes de morts s’étend à l’infini dans un paysage ravagé et sombre. Nous examinerons en quoi le macabre envahit toute l’image et le message véhiculé par cette représentation.


I) Le cimetière des morts-vivants


A) Une ambiance de fin du monde


- Le plan d’ensemble en plongée est occupé  majoritairement par une armée des ombres, amas de têtes de morts se dirigeant droit sur le spectateur d’où émergent différents éléments. A gauche, le torse d’un squelette ricanant, à droite une main étrangement levée, au centre un corbeau perché sur un crâne et en train de crever les orbites d’une autre tête de mort, au premier plan. En arrière plan, on distingue la ligne d’horizon au 1/3 supérieur du dessin, hérissée de croix dressées, de ruines, d’arbres morts, de drapeaux, dans un ciel livide et enfumé traversé par une arrivée massive de corbeaux.

- Le dessin est en noir et blanc et joue sur le clair-obscur. Au premier plan, les crânes sont en pleine lumière provenant de la clarté du ciel, puis succède une zone d’ombre générée par la fumée des incendies, au loin, s’épaississant en haut à droite du tableau, estompant dans l’innombrable la foule des revenants. Le tout surmonté d’une colline des calvaires (connotation du Golgotha biblique).  

- Il se dégage de l’ensemble une vision d’horreur. Ces morts-vivants visiblement fuient les ravages de la guerre mais sont attaqués par les charognards et sont massés dans une sorte de plaine-fosse collective d’où seules leurs têtes dépassent du fait de l’angle en plongée. Nulle issue donc et ils sont déjà à l’état de cadavres bien que semblant en marche et certains possédant encore leurs yeux.


B) La mort omniprésente


- Les seuls signes de vie sont paradoxalement des indices de mort : la fumée qui s’élève en arrière plan est celle d’un incendie et non celle d’une paisible cheminée, les oiseaux sont de mauvais augure car ils s’apprêtent à dépecer ce qu’il reste de chair aux cadavres ambulants, nous rappelant La ballade des pendus de Villon (« Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés / Et arraché la barbe et les sourcils ») ou Les oiseaux de Hitchcock.

- La symbolique des croix est tout aussi lugubre car annonciatrice du supplice et de la mort. On croit voir à l’avance ces immenses cimetières comme l’ossuaire de Douaumont en Lorraine (16142 tombes et un ossuaire pour 130000 soldats français et allemands confondus).

- Ces morts en marche forment une allégorie qui nous rappelle les danses macabres du Moyen-âge, squelettes grimaçant et nous fixant, comme pour nous avertir du sort commun qui nous attend et qui est juste accéléré en temps de guerre.

Le registre tragique domine a priori dans cette scène macabre à cause de l’ambiance de désolation générale, du génocide quasi universel et sans espoir. Une impression fantastique de fin du monde s’ajoute à cette vision d’horreur. Cependant l’allusion au calvaire et au sacrifice pour la patrie donne une portée critique à cette scène.


II) La critique de la guerre


A) L’armée des damnés de la terre


- Cette foule en marche ressemble à une armée dérisoire où chaque soldat serait déjà un mort en puissance. Les croix dressées comme autant de banderoles et les drapeaux troués  renforcent cette impression, à moins que ce ne soit la parodie d’une manifestation pacifiste contre la guerre.

- La main géante, à peine décharnée qui se hisse au-dessus des têtes ressemble à un SOS désespéré, tandis que le buste squelettique qui domine l’ensemble fait figure de rebelle avec sa mâchoire ouverte dans un cri supposé de révolte.

- Aucune arme n’est visible si ce n’est un spectre armé à l’arrière plan que nous commenterons plus loin. Ces hommes sont donc désarmés, vaincus, déjà morts.


B) Le patriotisme en question


- Les drapeaux (dont nous n’apercevons que des pans troués dans le panneau droit du diptyque) figurent les nations en guerre et eux aussi menacent ruine comme si l’idéal patriotique se déchirait.


- A côté des drapeaux, se dresse un squelette armé d’un fusil pointé sur la colline des croix, comme si un mort tirait sur d’autres morts : le comble de l’ironie tragique et de l’humour noir.



- L’anonymat des crânes (sorte de Vanité du XVIIe siècle) uniformise les combattants, les déshumanise et montre l’absurdité du combat entre eux d’êtres humains si semblables et que la mort rend égaux et unis dans le même sort.



« Y’a que la bravoure au fond qui est louche. Etre brave avec son corps ? Demandez alors à l’asticot d’être brave, il est rose et pâle et mou, tout comme nous. », disait Bardamu dans Voyage au bout de la nuit et puis « Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je ne savais pas,  je ne leur ai rien fait aux Allemands ». Tardi, en illustrant Céline conserve cet aspect absurde de la guerre où des semblables s’acharnent sur des semblables sans avoir de raisons valables et tout cela finit en un grand cimetière grotesque et effrayant. Cette armée des damnés dans un décor d’apocalypse se dirige vers nous les vivants pour nous dire leur détresse et nous dissuader d’entrer dans leur fosse immonde. C'est montrer que les guerres sont fratricides et parfaitement vaines, si ce n’est dans l’intérêt des grands de ce monde car comme l’affirme Bardamu : « faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu ». 


Céline Roumégoux


Tous droits réservés



lundi 28 avril 2014

A.T. (1985) de Antoni Tàpies : commentaire de tableau :

A.T. (1985) de Antoni Tàpies

Influencé par le Surréalisme suite à sa rencontre avec Miro puis par l’Abstraction et le Pop-art, Antoni Tàpies (1923-2012), peintre et sculpteur catalan, va surtout utiliser des matériaux non conventionnels dans ses tableaux comme la poudre de marbre, la résine, le latex, le goudron. Ses œuvres sont marquées par des symboles, des lacérations qui font signes. Ses tableaux sont autant de fragments du monde dans sa matérialité brute comme dans son sens métaphysique et politique. Le tableau A.T. (1985) illustre bien sa manière, entre graffiti et signature protestataire ou identitaire. En quoi ce tableau est-il à la fois signe et signature ? Nous l’examinerons d’abord comme un signe sur le mur puis comme une signature énigmatique.

A.T. (1985) de Tàpies

I - Un signe sur le mur


A - Le graffiti

  • Aspect brut, sans finition sur un fond sable avec rugosités et sillons apparents

→ paroi de caverne ou mur de cité

  • Peu de couleurs (moyens rudimentaires), superposition visible (beige/noir/rouge)

→ geste spontané, sans retouche

→ rage due à la violence et contraste des couleurs


  • Grossièreté des traits, représentation non figurative

→ sens énigmatique à priori


B - Des symboles

  • Les croix noires : diagonale + verticale amorçant un basculement vers la gauche (sens inverse des aiguilles d’une montre)

Croix = symbole religieux de souffrance, d’expiation

Noir = mort
→ déséquilibre, malaise


  • La masse rouge principale :

Rouge → violence, sang

Forme → cagoule connote le secret et le meurtre


  • Réseau de lignes sur le fond

→ réseau veineux ou palimpseste de parchemin ou plan urbain

Ce tableau, par son aspect simplifié et violent à cause des couleurs et des symboles, s’apparente à un graffiti et délivre un message mystérieux où on perçoit de la violence, du désordre et un certain malaise. Pourtant, en y regardant de plus près, on décèle des lettres qu’il nous appartient de décrypter à présent.

Tàpies dans son atelier

II - Une signature singulière


A - L’identité

  • La forme des motifs reprend les initiales du peintre Antoni Tàpies.
    Disproportion entre les lettres figurées, le A du prénom occupant tout l’espace central, en majuscule. L’initiale du nom de famille est en minuscule et encadre le A sauf si on imagine que le deuxième T correspond au T dans Antoni.
    → Egocentrisme sur le prénom d’autant plus que le A est la première lettre de l’alphabet. Mise en avant du "Moi".
    → Dévaluation de l’initiale du patronyme. Hypothèse : volonté de se détacher d’une lignée.


  • Pourtant, ce patronyme a un sens : Tàpies en catalan signifie mur, d’où la logique de la minuscule comme si son nom de famille était le support de son travail d’artiste

→ ici, don artistique inscrit dans le mur ≠ dévalorisation


  • Depuis la Renaissance, les œuvres artistiques sont signées, en général en bas à droite. Or, paradoxe, il fait de son paraphe son œuvre.

B - L’expression d’un malaise dans son identité

  • Une identité à la fois cachée derrière les symboles et affirmée

→ ambiguïté sur la perception de soi.

  • Les analphabètes signent avec une croix

→ signe d’existence mais aussi d’exclusion d’un monde initié à l’écriture
→ renvoie à une époque antérieure à la civilisation lettrée

  • Anonymat avec le X mais aussi X peut être expression d’un collectif (gang, groupe, ...). Le peintre met en valeur ses initiales tout en défaisant les conventions. Elles sont à la fois lisibles et illisibles, personnelles et anonymes. On peut se demander si le peintre se trouve bien dans son identité, s’il représente l’air du temps (air de violence avec la Guerre d’Espagne qui l’a marqué douloureusement).

Ce tableau fresque fait à la fois signe sur le mur délivrant un message inquiétant fait de symboles de mort et de violence, et signature métaphore du "Moi" de l’artiste qui semble osciller entre affirmation de son identité et camouflage. Ce tableau fait finalement le trait d’union entre les fresques primitives des cavernes et les tags urbains contemporains qui peuvent à la fois être perçus comme une pollution visuelle ou au contraire une œuvre d’art. En tout cas, cela pose la question de l’Art et ce qui peut être représenté.

Prise de notes de Marwa (1S1)
d’après le cours de Céline Roumégoux (novembre 2012)

Tous droits réservés

samedi 22 février 2014

Notes de lecture : Dans l’ombre de la lumière – Claude Pujade-Renaud – Actes-Sud




       
         Dans l’ombre se tient une femme Elissa qui fut la compagne de Saint-Augustin, l’auteur des Confessions. Jeune femme qui partagera sa vie pendant quinze ans à Carthage, Thagaste, en Italie à Milan où le jeune orateur va la rejeter définitivement de sa vie. Partageant sa foi manichéenne, elle lui donne très tôt un fils Adeodatus (celui qui est donné par Dieu). Mais lorsqu’ils partent tous trois à Milan pour le travail d’Augustinus, plusieurs mois plus tard, en avril 385, arrive sa belle-mère Monica accompagnée de son deuxième fils. L’emprise catholique de la mère d’Augustinus se resserre et les jours d’Elissa sont comptés. Début mars 385, Augustinus lui annonce qu’il doit se marier, faire alliance avec une famille honorable, fortunée. La compagne depuis l’âge de dix-sept ans doit s’effacer, s’éloigner, disparaître. Adeotatus restera avec son père pour son enseignement et sa formation. C’est une femme doublement brisée qui se réfugie auprès d’une amie du couple, Paulina. Elle tombe malade de désespoir et doit être soignée dans la maison de son hôtesse. En septembre, le projet de mariage est rompu, Monica a réussi à ramener son fils dans le giron de l’église catholique.

Saint Augustin et sa mère sainte Monique (1846), par Ary Scheffer


            Octobre 386 , Elissa quitte définitivement Milan pour retourner à Carthage où l’accueillent sa sœur Faonia et son beau-frère le potier Marcellus. Mais le destin d’Elissa l’amène à croiser à plusieurs reprises l’évêque d’Hippo-Regius, Augustinus qui vient prêcher dans sa ville de Carthage, à la basilique Restituta. Aux accents de sa voix, elle revit ses souvenirs sans jamais divulguer à ses proches les liens qui l’ont unie à cet homme. Elle devient l’amie d’un couple dont le mari, Silvanus, paralysé, est l’un des copistes particuliers des rhéteurs et prédicateurs. Il a copié les fameuses Confessions du grand orateur chrétien Augustinus. A l’écoute des textes, elle analyse l’évolution de cet homme dans sa foi, ses contradictions. Elle se sent trahie, offensée, parfois secrètement réconciliée par un mot, une petite phrase au détour d’un discours. C’est à travers son souvenir de l’homme aimé, de l’homme qui fut un amant insatiable, qu’elle traque dans ses discours l’évocation de la présence féminine à laquelle il renoncera bientôt. Elle s’interrogera également sur la question de la grâce, accordée ou refusée à l’homme selon le libre-arbitre de Dieu. Autant de questions qu’elle partageait dans l’ombre du jeune homme, compagnon d’alors, devenu la lumière d’Occident.

           

            Ce livre à l’écriture ciselée donne vie aux personnages, restitue l’aura de cet homme complexe que fut Augustinus. Pas à pas nous avançons dans l’ombre de son double, nous buvons ses paroles, communions à sa détresse de femme abandonnée, privée de son fils, répudiée pour permettre au grand homme de prendre son envol. Mais de cette femme délaissée jaillit la compassion, la fraternité, le rayonnement auprès de ceux qui l’ont accueillie. Et Dieu, dans son infinie bonté ne lui aurait-il pas donné la lumière de la grâce après son douloureux chemin ?

             
                  Superbe livre que ce roman de Claude Pujade- Renaud, à lire avec ferveur. 

Voir ICI, le commentaire de l'auteur


                      
Josseline G. G.
(écrit le 26.02.2013)      

vendredi 14 février 2014

Notes de lecture : Les solidarités mystérieuses – Pascal Quignard – NRF Gallimard 2011







Certains livres ont une âme, celui-ci en possède une indéniablement. On lit ce roman au rythme de la marche inlassable de Claire sur la lande, au rythme de ses attentes de Simon, de ses surveillances aux jumelles, tapie dans les anfractuosités des rochers des falaises.
         Roman d’une passion d’adolescente, de jeune femme, de femme trahie par son ami-amant. Roman d’une femme qui s’enferme dans une vie en marge de la vie de l’autre, celui qui a fait sa vie avec une autre, a un petit garçon handicapé, une femme à la jalousie maladive, destructrice, meurtrière.
         Claire a fait sa vie, a eu une fille, Juliette, a divorcé plus tard, est revenue à Saint-Enogat, là où elle habitait avec sa mère puis ses parents d’adoption, les parents de Simon, son amour d’adolescence. Elle a retrouvé son professeur de piano, Madame Ladon, vieille dame veuve sans enfant qui va en faire sa légataire. Elle lui lègue sa vieille maison nichée au creux du sommet de la falaise. Là, elle trouvera un havre de paix à la mesure de sa solitude jusqu’au jour où sa ferme va être incendiée. Incendie criminel ? Qui peut en vouloir à Claire ? Simon soupçonne son épouse d’être l’incendiaire mais refuse de la dénoncer. Il couvrira tous les frais de reconstruction de la maison de Claire mais ils ne devront plus se revoir. Cette nouvelle séparation  aura des répercussions sur ces deux êtres qui ne peuvent vivre privés de contacts. Août 2010, on retrouve sur la mer le canot vide de Simon et peu de temps après, un corps échoué sur la plage, celui de Simon Quelen, le maire de la Clarté.


         Livre aux multiples voix comme celle de Paul, frère de Claire qui donne sa version de l’état d’esprit de sa sœur après la mort de Simon, de sa lente désagrégation, de son détachement des choses du monde. Intéressons-nous au titre : Les solidarités mystérieuses. Le pluriel évoque une multiplicité de solidarités : celle de Claire, enfant orpheline et de Mme Ladon, ce vieux professeur de musique qui prolongera sa vie dans le legs de sa maison et de ses biens à Claire. Solidarité de Paul avec sa sœur Claire lorsqu’il part à sa recherche après sa disparition et n’aura de cesse de lui redonner le goût de vivre. Solidarité mystérieuse qui unit Claire et Simon pendant toutes ces années alors qu’ils sont mariés chacun de leur côté mais ne cessent de s’aimer en secret. Solidarité dans cette mort mystérieuse de Simon que Claire prétend avoir suivie de loin, du haut du promontoire rocheux d’où elle le surveillait quotidiennement sur la mer. Solidarité mystérieuse également, celle de Paul et de Jean, les deux amants que l’on croise dans le roman. Jean, le prêtre  acceptera de donner la bénédiction lors de l’enterrement de Simon.
         Ce roman nous laisse une odeur de lande, de bruyère, de mer, de ressac, de cris d’oiseaux qui tournent sur les falaises, de vent qui siffle à nos oreilles. Les pages bruissent et font écho au vent qui cingle les marches taillées dans la falaise à pic qui descend vers la mer, là où se perd Simon dans l’élément liquide. Un beau roman en vérité.



Quelques passages relevés dans le livre :
(p. 195) «  Les femmes n’attendent même pas des hommes des maisons où s’ennuyer auprès d’eux et y vieillir. Les femmes ont besoin des hommes afin qu’ils les consolent de quelque chose d’inexplicable. »
(p.49) Propos de la vieille dame après son veuvage et sur sa solitude :
« J’aime énormément être seule. J’aime infiniment ces plages de silence où je ne suis qu’à moi. C’est incroyable quand j’y songe : j’ai aussitôt adoré être veuve. Je n’avais pas prévu une seconde que j’apprécierai à ce point la solitude. J’ai assisté à cela comme une spectatrice. A mon grand étonnement, mon deuil s’est transformé en grandes vacances… »
         Vous ne resterez pas insensible à la lecture de ce roman, même si vous n’entrez pas en sympathie avec tous les personnages. Bonne lecture.

                                                                     Josseline G.G.(écrit le 23/08/2013)