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lundi 4 novembre 2013

Les Hiboux de Baudelaire, commentaire


Les Hiboux de Charles Baudelaire

(Les Fleurs du mal)

Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement,

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.



« Amant, heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines » : tel est le conseil que donnait la Fontaine dans sa fable Les deux pigeons aux amants qui se séparent pour voyager. Baudelaire, qui l’admirait, va exceptionnellement se faire à son tour fabuliste dans « Les Hiboux », in la section Spleen et Idéal des Fleurs du mal (1857). Ce sonnet semble reprendre le même thème, l’éloge de la sédentarité, mais s’appliquant à l’homme en général. Quelle est donc la vraie morale de cette fable ? Après avoir observé le portrait des hiboux et leur symbolique, on dégagera les intentions didactiques du poète.


I) Le choix des hiboux



A) Un portrait collectif inquiétant



- Dans le titre, aussi bien que dans le sonnet, les oiseaux sont désignés avec un pluriel défini, un hyperonyme. C’est donc de l’espèce dont il s’agit, sans distinction particulière. Les verbes actifs appartiennent à la catégorie des verbes de posture : « se tiennent rangés, se tiendront » et de pensée : « Ils méditent ». L’insistance sur leur immobilité est appuyée par  l’expression : « Sans remuer » au début du deuxième quatrain. Le participe adjectif « rangés » est polysémique : soit il met l’accent sur l’aspect ordonné de l’alignement des hiboux, soit il connote leur aspect sérieux, sévère (cf. l’expression : une vie rangée).

- Mais leur attitude paisible et statique est en opposition avec leur regard : « Dardant leur œil rouge » qui prend un aspect agressif à cause du participe présent « dardant », qui renvoie à une arme, et du « rouge » de « leur œil » (synecdoque) qui semble unique (allusion au cyclope ?) à cause du singulier employé ;  ce qui inquiète le lecteur et diabolise les hiboux.

- Le cadre et l’atmosphère où sont placés les hiboux sont plutôt funèbres et angoissants. Le circonstanciel de lieu : « Sous les ifs noirs qui les abritent »  renvoie à des arbres de cimetière, symboles de la mort et de l'immortalité spirituelle. L’obscurité désignée par « Les ténèbres […] une ombre qui passe » est le domaine des hiboux qui attendent « l'heure mélancolique », c'est-à-dire le temps de l'activité de l'âme.


B) La symbolique des hiboux



- Les hiboux, comparés à « des dieux étrangers », au troisième vers du sonnet, sont ainsi à la fois valorisés et mis à distance. Valorisés car mis au rang de dieux païens et tenus à distance par l’emploi de l’adjectif « étrangers » qui les rend étranges autant que mystérieux.

- La personnification opérée par l’utilisation de la phrase : « Ils méditent » isolée à la fin du premier quatrain, fait encore évoluer leur signification. Après l’image des dieux étrangers effrayants et l’allusion à leur œil rouge dardé vers on ne sait quoi, voilà qu’ils retrouvent leur sérénité et leur intériorité avec le verbe « méditer » qui les assimile à des sages ; mot qui sera employé dans le premier tercet. On remarque aussi que « méditent » rime avec « abritent », ce qui montre qu’il faut nécessairement une protection pour se livrer à une réflexion intérieure même si cette « méditation » est collective.

- Le futur simple utilisé à deux reprises, et qui tranche sur le présent descriptif des quatrains et de vérité générale des tercets, laisse présager une vie nocturne plus active pour les hiboux qui restent figés le jour. Ces oiseaux de la nuit, où ils vivent leur vraie vie, se gardent bien de bouger avant le temps qui leur est réservé "Où, poussant le soleil oblique/Les ténèbres s'établiront". Ce futur a une valeur prophétique.



Les deux quatrains développent le portrait collectif des hiboux, à la fois hiératiques et inquiétants, immobiles et sur le point de bouger. Ces oiseaux appartiennent au monde de la nuit où règnent les dieux, l’inconnu (ce qui est étranger) et la mélancolie. Leur œil rouge est fait pour voir dans les ténèbres de la mort ou du monde spirituel et non pour scruter le monde matériel. Pourquoi alors les donner en exemple à l’homme ?





II) Les intentions didactiques du poète



A) Une morale appuyée



- Les tercets présentent la moralité de cette fable-sonnet en utilisant le verbe « enseigne » à la rime au vers 9, ce qui insiste sur la leçon présentée.

- Le verbe d’obligation à la tournure impersonnelle « il faut » augmente encore le message didactique du poème : l’homme doit, comme les hiboux, se retirer de l’agitation du monde matériel, figuré par le jour.

- L’affirmation finale, un peu sentencieuse avec l’adverbe « toujours », pose « le châtiment » inéluctable pour l’homme qui ne se conformerait pas à cet exemple. Les vers courts octosyllabiques donnent un certain tranchant, une forme de sécheresse à la leçon donnée. On remarque aussi l'impersonnalité de la fable sans aucun acte d'énonciation. Pourtant, Baudelaire n'est pas un moraliste et cette forme est trompeuse. Ce qu'il vise, c'est plutôt de jouer le rôle d'un guide spirituel pour préparer le voyage vers l'Inconnu.



B) Un avertissement destiné au genre humain



- La distinction entre « L'homme ivre d'une ombre qui passe » et le « sage » cible précisément le destinataire du message. Seul le second saura se préserver «  [du] tumulte et [du] mouvement », alors que le premier sera puni « D'avoir voulu changer de place ». Reste à comprendre ce que signifie les expressions « ivre d'une ombre qui passe » et « changer de place ».  L’ivresse évoquée est cette illusion de l’homme à vouloir saisir l’insaisissable (voire à défier la Mort) « l’ombre qui passe », c’est-à dire ce qui échappe au monde réel « en ce monde » et qui n’est pas à sa portée. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’expression « changer de place » ce qui ne veut pas dire « bouger » mais prendre une place qui n’est pas la sienne, car réservée à une autre dimension de l’esprit. On peut aussi comprendre que "l'ombre qui passe" est le divertissement qui enivre l'homme et l'écarte de sa voie spirituelle. Cette idée, on le voit, va plus loin que le simple éloge de la sédentarité et Baudelaire nous parle de deux mondes bien opposés : l’Idéal et l’ici-bas !

- Serait-ce que l’homme « ordinaire » ne peut atteindre la transcendance et "porte toujours le châtiment/ D'avoir voulu changer de place"? (allusion peut-être à Sisyphe qui porte le "châtiment" d'avoir voulu défier Thanatos, la mort). Seul le sage est préparé quand « Les ténèbres s'établiront ». Le hibou, animal de la famille de la chouette, emblème de la sagesse et attribut de la déesse guerrière Athéna, en donne la clef. Dans un monde d’illusions, il se concentre, en contenant en lui son feu intérieur (l’œil rouge), et attend avec patience et ordre d’atteindre les vérités inconnues. Le vrai voyage, c’est celui vers « l’Inconnu pour trouver du nouveau », selon les derniers mots des Fleurs du mal. "


Cette fable d’une apparence simple ne se contente pas de préceptes moraux destinés à bien vivre. Elle s’insère dans le projet philosophique et spirituel du recueil des Fleurs du mal. Les hiboux, animaux peu célébrés en poésie, sont ici montrés sous des aspects énigmatiques, vaguement inquiétants, retirés du jour et du monde. Ils sont désignés comme des modèles pour l’homme car ils savent rester à leur place, se réservant d’agir dans l’ombre qui est leur domaine et qui est aussi le monde des idées, loin du tumulte vain du "divertissement" au sens pascalien et se gardant d'empiéter sur l'Inconnu. Ce n’est pas à la sédentarité que Baudelaire invite l’homme, même si lui-même préférait les voyages intérieurs aux périples géographiques. Il lui montre la voie de la concentration et de la préparation à sa vraie vie, celle de l’âme puisque ici-bas l'homme est en exil, englué dans la matière qui l'avilit. Comme disait Pascal dans Les Pensées « Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.»
 
 Céline Roumégoux


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dimanche 27 octobre 2013

Les Chats de Baudelaire, commentaire

« Les Chats » in Les Fleurs du mal (1857)
Baudelaire


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Commentaire

« C’est une bête philosophique » affirmait Théophile Gautier, « le poète impeccable » à qui Baudelaire dédie Les Fleurs du mal (1857), en parlant du chat dans La ménagerie intime (1869). C’est bien ce que pensait aussi Baudelaire qui consacra trois poèmes aux chats dans la section Spleen et idéal de son recueil. Dans le sonnet Les chats, le poète rapproche singulièrement et sélectivement les chats de certains humains. On se demandera en quoi consiste le mystère des chats pour l’auteur. D’abord, on examinera l’éloge paradoxal qu’il en fait, puis comment il les montre en chercheurs et découvreurs d’absolu.

I) Un éloge paradoxal

A) La pure louange morale, physique, intellectuelle et spirituelle des chats

- Dès le titre, les chats sont désignés comme une catégorie générale et digne d’être célébrée dans sa totalité. Une seule fois dans le poème, au premier quatrain, le substantif « chats » apparaît en position objet, caractérisé par les adjectifs antinomiques « puissants et doux ». Ensuite, le pronom personnel « ils » prend le relais en position sujet et actif. Les consonnes sifflantes [f, v, s, z,] se combinent aux vibrantes [r, l] pour mimer le feulement sauvage de la puissance, associé au ronronnement de la douceur : « Amis de la science et de la volupté […] Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ».
- Leurs qualités morales connotées par les termes « fierté, nobles » ajoutées à leur puissance physique et à leur vitalité avec les expressions « puissants, leurs reins féconds » transforment les félins en force de la nature et en seigneurs inaptes au servage. Ils se laissent aimer par « Les amoureux fervents et les savants austères » alors que, eux, sont « Amis de la science et de la volupté ». Les chats préfèrent les concepts aux hommes qui les incarnent !
- Leurs aptitudes intellectuelles et spirituelles sont largement évoquées par les termes : « science, magiques, mystiques » et les images mythiques : « sphinx, Erèbe ». L’anthropomorphisme est donc dépassé et les chats deviennent des énigmes ésotériques.

B) Dualité ou duplicité : l’éloge nuancé

- A y regarder de plus près, on s’aperçoit que, contrairement au sonnet classique qui faisait une unité de sens des deux quatrains qui s’opposaient au sizain formé par les deux tercets, Baudelaire oppose le premier quatrain au premier tercet et le second quatrain au dernier tercet. En effet, si les chats sont « sédentaires » et confinés à « la maison » dans le premier quatrain, ils élargissent leur espace « au fond des solitudes » tout en restant statiques « allongés […] dans un rêve sans fin » au premier tercet. De même, alors « qu’ils cherchent […] l’horreur des ténèbres » au deuxième quatrain, ils se chargent de lumière au deuxième tercet avec des : « étincelles magiques et des parcelles d’or ». Ainsi apparaît la double nature des chats : casaniers et sauvages, domestiques et indomptables, obscurs et lumineux.
- Si les humains privilégiés que semblent être « Les amoureux fervents et les savants austères » aiment les chats et partagent avec eux des similitudes domestiques et peu glorieuses : « comme eux sont frileux et comme eux sédentaires », ils sont très vite écartés de la vie secrète des chats, dès le deuxième quatrain et pour le reste du sonnet.
- Les chats d’ailleurs sont « orgueil de la maison », expression à double sens qui peut signifier que les hommes sont fiers de posséder des chats dans leur maison mais on peut aussi prendre l’expression comme la métonymie qui désigne la caractéristique morale majeure du chat, l’orgueil, qui est un péché capital !

Ainsi, malgré l’hommage flatteur, les chats sont présentés à la fois comme ambivalents et ambigus jusqu’à l’hypocrisie ou la duplicité. Leur proximité avec le genre humain est trompeuse et les seuls qui peuvent approcher leur mystère sont, eux aussi, bien spéciaux …




II) Les chercheurs et découvreurs d’absolu : la science secrète

A) La triade insolite : les chats, les amoureux et les savants

- D’abord, on est frappé par l’axiome posé dès le début du sonnet au présent de vérité générale comme une évidence : « Les amoureux fervents et les savants austères aiment […] les chats ». Le début d’explication est contenu dans le choix des adjectifs affectés aux amoureux et aux savants. La ferveur appartient à la fois au lexique de la passion amoureuse et à l’ardeur de la foi religieuse ou mystique. Cela rapproche de l’austérité qui est rigorisme, sévérité ou forme de dépouillement matériel. Quant au mot « savants », il s’applique à ceux qui possèdent le Savoir, auquel on peut mettre une majuscule. D’ailleurs, le mot « science » au premier tercet est en diérèse, ce qui le met curieusement en valeur et lui donne le sens de connaissance secrète. Il ne s’agit donc plus de savants ordinaires, compétents dans leur domaine d’étude et la science n’est pas celle des méthodes expérimentales mais la connaissance des vérités supérieures. La précision « dans leur mûre saison » conforte cette compréhension car comment imaginer sinon la longévité de la passion amoureuse qui ne serait que seulement charnelle chez les amoureux ? Les amoureux en question et les savants ont donc en commun leur recherche d’un absolu spirituel et d’une forme de sagesse.
- Si les assonances en chiasme rapprochent les amoureux et les savants (« fervents et savants »), l’insistance sur les analogies avec les chats est tout aussi appuyée avec l’adverbe « également » au deuxième vers et la symétrie de construction au quatrième : « Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires ». Le redoublement inversé « Amis de la science et de la volupté » insiste sur les caractéristiques communes à la triade. Ils ont en commun d’allier les voies du charnel et du spirituel.

B) A la recherche du secret des chats

- Ce secret va être progressivement dévoilé et encore de manière symbolique. Les expressions : « Qui semblent » et « vaguement » appliquées aux chats indiquent que leur mystère ne peut être entièrement percé et que l’incertitude demeure. Le bercement caractéristique du rythme baudelairien avec un balancement binaire, tous les alexandrins ayant une césure à l’hémistiche, contribue à une forme d’hypnose musicale, propre à favoriser un état de conscience, proche de la transe ou de l’extase.
- Le recours aux images mythiques par l’analogie des chats avec « Des grands sphinx allongés au fond des solitudes » et l’hypothèse rejetée (avec le conditionnel passé)  d’une servitude envers le monde des morts ou de l’enfer païen : « L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres » malgré leur attirance pour « le silence et l’horreur des ténèbres », métamorphosent les chats en êtres hybrides et dépositaires de secrets ancestraux. Leur attirance pour le silence, la solitude et l’indépendance en font des sortes d’anachorètes en communion avec des vérités supérieurs inaccessibles au commun des mortels.
- Mais la pointe du sonnet va élargir la symbolique des chats en opérant en eux une sorte de décharge d’énergie lumineuse, des reins aux  prunelles. « Les étincelles magiques », symboles de la fécondité et de la vie semblent monter jusqu’aux yeux, en une sorte de pulvérisation alchimique et spirituelle avec : « des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin » qui semblent refléter le Ciel ou le cosmos : « Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques ». Les chats seraient donc des sortes d’intermédiaires entre le gouffre « des ténèbres », l’ici-bas et l’Idéal mystique auquel aspirent aussi les chercheurs d’absolu : amants spirituels, poètes et sages. C’est peut-être pour cela que les chats étaient vénérés chez les anciens Egyptiens et c’est sans doute pour leur médiumnité un peu inquiétante qu’ils étaient suspectés de sorcellerie au Moyen Age. 

Comme souvent chez Baudelaire, choisir un animal, c’est faire vivre un symbole. Mais il se trouve qu’il avait des affinités particulières avec les chats dont il admirait la beauté, la volupté et le mystère. C’est pourquoi il en fait un vrai éloge qu’il nuance tout de même en montrant qu’ils ne seront jamais soumis à quoi que ce soit et encore moins aux hommes. Seuls ceux qui partagent leur nature insaisissable, qui cherchent et perçoivent plus que le réel banal, qui se concentrent pour mieux s’élever, se disperser dans l’infini du temps et de l’espace, peuvent les comprendre et les aimer. En somme, le poète réunit dans ce poème la nature triple de l'homme : le corps voluptueux (le chat), l'esprit (les savants) et l'âme (les amoureux fervents). Le poète trouve son alter ego dans ce félin mystérieux et envisage des alliés dans sa perception du monde, contrairement à l’albatros-poète rabattu au sol et dont les « ailes de géant l’empêchent de marcher ».

Céline Roumégoux

Tous droits réservés


vendredi 12 juillet 2013

Les châteaux de la Loire

La Touraine, les châteaux de la Loire et leurs jardins.

Les reconnaissez-vous ?

Chenonceau, le château des dames

ou Ussé, le château de la belle au bois dormant

ou Villandry et ses magnifiques jardins, dont le jardin d'amour,

ou encore Azay-le-Rideau 

ou Chambord, la merveille de la Renaissance


François 1ier vers 1527 par Jean Clouet (Musée du Louvre)

et pourquoi pas Saché où Balzac composa Le lys dans la vallée ?

Pour vous, je les ai photographiés !

Regardez ...





En passant par la Touraine ... - diaporamas

Cliquer sur le micro au bas de l'image, en musique c'est mieux ...




vendredi 21 juin 2013

Corrigé EAF 2013 série technologique commentaire La Bonne Soirée de Théophile Gautier

SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 Objet d'étude : écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Textes :

Texte A : Théophile Gautier, Émaux et Camées, « La Bonne Soirée », 1872.
Texte B : Max Jacob, Le Cornet à dés, Deuxième partie, « Petit poème », 1917.
Texte C : Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, « Pensefables et Dansemuses », « A cette ronde d’enfants… », 1947.
Texte D : Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 1873-1890.

Commentaire :

Vous commenterez le texte A (Théophile Gautier) en vous aidant du parcours de lecture suivant :
- l’opposition des lieux décrits (éléments et personnages du décor, sensations et scènes évoquées)
- le recours à l’humour et à l’imagination poétique pour suggérer « La Bonne Soirée ».



Voir le texte ICI

« Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu » ainsi commence le poème de Charles Baudelaire intitulé La chambre double (1869) in Petits poèmes en prose.  Théophile Gautier,  « Le poète impeccable », à qui Baudelaire dédie Les Fleurs du mal a peut-être inspiré directement celui qui se présente comme son disciple avec son poème La Bonne Soirée du recueil Emaux et Camées dont l’édition définitive, après plusieurs parutions, date de 1872. Gautier, dans ce poème léger et délicat nous fait pénétrer dans son intimité et sa chambre à coucher aux tons pastel, comme celle de Baudelaire. On verra comment l’éloge de la chambre s’oppose au monde extérieur et on dégagera la critique humoristique des obligations mondaines.

I) L’éloge de la chambre

A) Un lieu chaleureux, confortable et sensuel

- La chaleur est évoquée à plusieurs reprises pour caractériser l’atmosphère du lieu : « devant son feu […] la chauffeuse […] angle de la cheminée […] au feu placés ».
- La douceur est suggérée par les couleurs pastel du « papier rose » du chapeau de lampe, le blanc du « globe laiteux » ou l’or du disque du pendule. « La chauffeuse capitonnée » assure  le confort du corps. On remarque que le lit, pourtant essentiel dans une chambre, n’est jamais évoqué, comme si la chambre était plus un lieu de vie tranquille que de sommeil.
-  La sensualité  et même l’érotisme sont fortement sollicités grâce à la catachrèse (les bras du fauteuil) qui conduit à la personnification : « La chauffeuse capitonnée vous tend les bras ». Cette chauffeuse parlante est comparée à une maîtresse possessive qui retient par ses charmes, connotés par « le globe laiteux » de la lampe, et qui ordonne au poète : « Tu resteras ! ». La fluidité du rythme des trois sizains  (2e, 3e et 4e) consacrés à la description de la chambre, comprenant chacun une seule phrase en enjambement, contribue à installer une ambiance douce et calme. Les vers quadrisyllabiques en 3e et 6e position de la strophe provoquent un léger déséquilibre par rapport aux octosyllabes, ce qui n’est pas sans mimer « le pendule qui balance ».

B) Un lieu protecteur et paisible

- L’évocation de la chambre est enchâssée au cœur du poème, comme dans un cocon protecteur. Le premier et dernier sizain du poème sont, eux, consacrés au monde extérieur, perçu comme hostile et dérangeant.
- Le désir de demeurer bien au chaud dans ce nid ou ce giron sensuel est exprimé par « Qu’il ferait bon garder la chambre » et « il faut sortir ! – quelle corvée ! ». L’ordre suggéré par la chauffeuse renforce ce souhait : «  Tu resteras ! ».
- Enfin, le vocabulaire du silence et du repos fait de ce lieu un havre de paix : « On n’entend rien dans le silence » et « Tout endormi ».

La chambre est ressentie comme une « maîtresse » qui rime « avec caresse » et qui prodigue chaleur, douceur et protection. Pourquoi, alors, la quitter ? Quelles sont donc ces obligations impliquées par « Il faut sortir ! » et ce regret marqué par le conditionnel « Qu’il ferait bon garder la chambre » ?


 d'après J. Béraud (1889)

II) La critique humoristique du monde extérieur

A) Le monde extérieur froid et agité

- Dans la première et dernière strophe du poème, qui concernent le dehors, le rythme est heurté et les phrases courtes et fortement ponctuées : «  Quel temps de chien ! – il pleut, il neige » et « Il faut sortir ! - quelle corvée ! ». Les sonorités sont également expressives avec des allitérations en [k] en [t] et [p] qui sont des occlusives qui font entendre dureté et fracas. Le ton est familier pourtant comme si le poète était indulgent.
- Le lexique des intempéries vient renforcer cette hostilité du monde extérieur avec la pluie, la neige et « les cochers transis sur leur siège » ou « le vent qui pleure et rôde ». La seule couleur est la couleur froide du « nez bleu » des cochers, détail pittoresque et amusant !
- Les modalisations de l’auteur sont négatives : « ce vilain soir de décembre » et vont de pair avec ses exclamations agacées. Pourtant, là encore, pas de rejet total puisque, lui semble-t-il, « Il faut sortir ! ».

B) La satire discrète et malicieuse des mondanités sociales

- La présence du poète est discrète. Seuls les adjectifs possessifs (« mon habit, mon gilet ») montrent qu’il s’agit bien de lui. Il utilise plus souvent des tournures d’énonciation impersonnelles (« il faut, il ferait bon ») ou des « on » et des « vous » de généralisation : « Et semble […] vous dire » ou « On n’entend rien ». Ce procédé favorise l’identification du lecteur avec ce personnage amoureux de sa chambre !
- L’humour se glisse dans la description de sa tenue vestimentaire prête à être mise et qui semble dotée de vie : « Mon habit noir […] les bras ballants » ou « Mon gilet bâille ». Si le poète hésite à sortir, ses habits, eux, semblent s’ennuyer à l’attendre. Ils sont pourtant dévalorisés par certaines de leurs caractéristiques : « Les brodequins à pointe étroite » ne semblent guère confortables et les « minces cravates » paraissent bien mesquines ! Quant aux « gants glacés » qui « s’allongent comme des mains plates », ils sont plutôt inquiétants et déshumanisés !
- Mais là où apparaît vraiment la satire sociale de ce « bal à l’ambassade anglaise » où le poète doit se rendre, c’est lorsqu’il est question de « prendre la file à l’arrivée Et suivre au pas Les coupés des beautés altières portant blasons sur leurs portières et leurs appas ». La métonymie « des beautés altières » au lieu de « femmes nobles » tend à les dévaloriser en tant que personnes. L’expression ambiguë «  portant blasons sur leurs portières et leurs appas »  prêtent à confusion. Faut-il associer « blasons » et « appas » en un zeugma ironique, ce qui signifierait que « les beautés altières » se penchent à la portière où sont dessinés leurs blasons pour faire admirer leurs charmes  et montrer leur illustre origine ? Faut-il plutôt considérer que « appas » est complément d’objet de « suivre au pas » ? Comme « appas » rime avec « pas » et que le froid d’un soir de décembre n’est pas favorable pour pavoiser à découvert, la deuxième hypothèse semble préférable ! En tout cas, le poète montre son agacement, si ce n’est son humiliation, à devoir attendre derrière les « coupés » aristocratiques, et leurs belles tentatrices !

Finalement, il n’ira pas ! Comme le poème est tronqué, on ne le saura pas … Gautier, dans ce charmant poème, tout de légèreté et de fantaisie, fait l’éloge de sa chambre et de ses charmes au moins aussi ensorcelants que ceux des belles du bal anglais. On assiste à un véritable tableau vivant et animé qui rend la chambre décrite, attirante et drôle. « La bonne soirée » du titre est donc bien celle que le poète va finalement passer seul au coin du feu à lire et à méditer un mot d’amour qu’il fera porter à celle à qui il a « posé un lapin » au bal, avec des violettes de Parme pour se faire pardonner et organiser un nouveau rendez-vous plus intime, sans doute … Drôle d’homme, tout de même qui préfère sa chambre à sa bien aimée !

Voir le poème intégral ICI

Pour le corrigé du commentaire des 1S et ES : portrait de madame Tim in Un roi sans divertissement de Giono voir ICI

Céline Roumégoux

Tous droits réservés



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Corrigés EAF 2013 série technologique, les questions sur le thème de la chambre

SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 Objet d'étude : écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.

Textes :

Texte A : Théophile Gautier, Émaux et Camées, « La Bonne Soirée », 1872.
Texte B : Max Jacob, Le Cornet à dés, Deuxième partie, « Petit poème », 1917.
Texte C : Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, « Pensefables et Dansemuses », « A cette ronde d’enfants… », 1947.
Texte D : Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 1873-1890.

Voir les textes ICI

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points) :

1. Quel lieu intime est évoqué dans les documents A, B et C ? En quoi cette évocation est-elle poétique ? (3 points)

1) Les poètes du corpus, Théophile Gautier, Max Jacob et Joë Bousquet, dans leurs poèmes respectifs, La Bonne Soirée, Petit poème et A cette ronde d’enfants, s’inspirent tous d’un lieu familier intime : leur chambre. On verra en quoi ces évocations d’un lieu ordinaire et privé sont poétiques. D’abord, on montrera comment l’imagination transforme ces lieux, puis comment elle les magnifie.

Le recours aux images permet aux poètes de métamorphoser le réel banal en représentations fantasmées, ludiques ou symboliques.
Gautier personnifie « la chauffeuse capitonnée » en « maîtresse » qui « vous tend les bras » et semble dire : « Tu resteras ». La métaphore sensuelle est filée grâce au « globe laiteux » de la lampe, comparé à « un sein blanc voilé sous les guipures » du chapeau en « papier rose à découpures ». La chambre est clairement érotisée et « caresse » rime avec « maîtresse » !
Jacob retrouvait des lettres de l’alphabet dans les « passementeries » des rideaux et « les transformai[t] en dessins qu’ [il] imaginai[t] ». De même « les boules de pilastre » devenaient « des têtes de pantins ».
Jacob se souvient de sa chambre d’enfant et de son imagination ludique, alors que Gautier s’exprime au présent et décrit sa chambre de jeune homme avec ses fantasmes charnels et ses craintes d’avoir à affronter les femmes aristocrates à l’extérieur !

Quant à Bousquet, il ne mentionne aucun élément matériel et annonce que sa chambre  « Dans [s]on cœur était enclose ». Il n’apostrophe que « les chansons » et « les beaux jours », synonymes de bonheur perdu. Mais « cette ronde d’enfants », la courbe des beaux jours et la chambre enclose dans son cœur renvoient à la circularité, symboles de protection ou de perfection et à l’enfance. D’ailleurs, le verbe « grandir » associé au mot « chambre » peut montrer qu’un lieu peut faire progresser, surtout si, pour le poète,  il rappelle une ronde et des chansons, autres formes de la poésie. Donc, pour Bousquet, la chambre est assimilée au chant et à la danse et à la création poétique. Quand on sait que, paralysé à l’âge de vingt ans, suite à une blessure de guerre, il va passer le restant de sa vie cloîtré dans sa chambre, où il deviendra poète et réunira autour de lui artistes et écrivains, on comprend mieux la relation entre la chambre, l’enfance et l’écriture poétique !

Ces chambres sont également magnifiées. Gautier parle du « disque d’or » de la pendule, voit de la dentelle raffinée dans du papier découpé et la vie en rose et blanc dans ce giron douillet ! Jacob laisse vagabonder son imagination sur « la mousseline des rideaux » et signale « les fleurs ouvertes sculptées légèrement sur le bois ».

La beauté, la douceur, la féminité sont donc attachées à ces évocations, ainsi qu’une allusion à la forme ronde, évocatrice de la mère et de la femme. Pour Bousquet, c’est à la chanson et à la danse que la chambre est associée et aux sentiments dont le cœur est l’emblème. L’enfance et le jeu sont des thèmes présents chez Jacob et Bousquet. Ces poèmes aux formes brèves et, pour les poèmes versifiés, comme ceux de Gautier et Bousquet, aux vers courts (octosyllabes et quadrisyllabes chez Gautier, heptasyllabes chez Bousquet), « surréalisent » pourtant des lieux ordinaires, les transforment grâce à l’imagination et en font des lieux de légende personnelle. C’est l’un des pouvoirs de la poésie d’enchanter le réel.



La Chambre à coucher
Chambre à coucher de Van Gogh à Arles, 1888
Musée Van Gogh à Amsterdam

2. À quelles impressions, agréables ou désagréables, ce lieu est-il, selon vous, associé dans chacun des quatre documents ? (3 points).

2) Dans ces documents, la chambre est associée essentiellement à des impressions agréables parfois en contraste avec un espace extérieur perçu comme hostile. La chambre peut être aussi liée au temps de l’enfance et du bonheur.

Ce lieu intime est un véritable cocon protecteur et confortable, propice au repos et même à une forme de plaisir des sens. Gautier s’exclame : « Qu’il ferait bon garder la chambre ! », tandis que Van Gogh parle de « repos inébranlable ». Bousquet et Jacob l’associent au temps de l’enfance avec ses jeux et ses rondes.
Mais pour deux des artistes, c’est un lieu de création. Van Gogh en fait un tableau où « seulement la couleur doit ici faire la chose et en donnant par sa simplification un style plus grand aux choses ». Bousquet donne à la chambre un pouvoir de transformation et de connaissance de soi : « Possédant ce que je suis Je saurai sur toutes choses Que la chambre où je grandis dans mon cœur était enclose ». Les verbes « savoir » au futur simple et « être » au présent, ainsi que le verbe « grandir » qui peut aussi bien être conjugué au présent qu’au passé simple, indiquent le rôle de construction de l’être du poète en rapport avec ce lieu. C’est aussi pour lui un lieu de création poétique.

Ainsi la chambre préserve du temps et de l’espace extérieur. Pour Gautier, c’est évident car dehors « il pleut, il neige » et « Il faut sortir ! –quelle corvée ! ». Pour Bousquet, la chambre est assimilée au temps heureux de l’enfance « Que tant de peine a suivi ».
Van Gogh insiste sur sa fatigue : « J’ai encore les yeux fatigués » et aspire à suggérer « du repos ou du sommeil » en peignant cette chambre où il est de passage. Enfin, Jacob fait des rideaux une sorte de protection contre l’extérieur, ce qui ne l’empêche pas de le reconstituer grâce aux lettres qu’il croit deviner : « H, un homme assis ; B, l’arche d’un pont sur un fleuve ». On voir d’ailleurs que ces deux lettres par la forme de leur calligraphie servent à relier.

Tous ces artistes font donc l’éloge d’un lieu intime où ils peuvent donner libre cours à leur imagination et éprouver du plaisir grâce au calme, au confort, à l’ambiance fortement colorée ou tendrement pastel du lieu. Ainsi, un lieu banal qui n’était pas un sujet poétique et artistique avant les temps modernes, peut-être parce que la chambre n’était pas alors un lieu privé et intime, devient grâce au regard, aux sentiments et sensations des artistes un lieu exceptionnel qui favorise l’inspiration.


Céline Roumégoux

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