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mercredi 30 janvier 2013

Camus, Caligula, acte I scène 8


Caligula (1945) ALBERT CAMUS
ACTE I SCÈNE 8




SCÈNE VIII
Caligula s'assied près de Caesonia.
CALIGULA
Écoute bien. Premier temps : tous les patriciens, toutes les personnes de l'Empire qui disposent de quelque fortune - petite ou grande, c'est exactement la même chose - doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l'heure en faveur de l'État.
L'INTENDANT
Mais, César...
CALIGULA
Je ne t'ai pas encore donné la parole. À raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l'ordre d'une liste établie arbitrairement. A l'occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.
CAESONIA, se dégageant.
Qu'est-ce qui te prend ?
CALIGULA, imperturbable.
L'ordre des exécutions n'a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu'elles n'en ont point. D'ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d'ailleurs qu'il n'est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c'est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit. (Rudement, à l'intendant.) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.
L'INTENDANT
César, tu ne te rends pas compte...
CALIGULA
Écoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeurant, moi, j'ai décidé d'être logique et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J'exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S'il le faut, je commencerai par toi.

Commentaire

                           Albert CAMUS (1913-1960) est un philosophe, romancier, nouvelliste, et dramaturge français du XXème siècle. La plupart de ses œuvres développent un humanisme fondé sur la prise de conscience de l’absurdité de la vie humaine. Il qualifiera sa première réflexion à ce sujet de « cycle de l’absurde », dans lequel quatre œuvres figurent, dont une pièce de théâtre intitulée Caligula (1945). Dans cette pièce, Camus met en scène un jeune empereur du même nom que l’œuvre, se transformant après la mort de sa sœur en un homme « obsédé d’impossible, [et] emprisonné de mépris et d’horreur », ce personnage étant inspiré du célèbre empereur romain Caligula (37 à 41). Dans la scène 8 de l’acte I de cette œuvre, on assiste au dialogue entre Caesonia (maîtresse de Caligula), un intendant, et Caligula lui-même, au sujet des mesures que ce dernier compte mettre en place. On verra en quoi ce dialogue relève de la naissance d’un tyran. D’abord, on observera la théorie de Caligula au sujet du pouvoir et de la tyrannie, puis nous analyserons les principes et les conséquences négatives de cette tyrannie.


Albert Camus

                           Tout le raisonnement de Caligula repose sur la logique, il le dit lui-même, « [il] [a] décidé d’être logique » (l.26). Son discours est extrêmement bien construit : connecteurs logiques, connecteurs temporels, conjonctions de coordination (« premier temps » (l.2) ; « A raison de » (l.7) ; « en effet » (l.12) ; « mais » (l.17), tous les moyens sont utilisés pour rendre son propos indiscutable, les didascalies étant également là pour renforcer cet effet, puisqu’elles nous disent qu'il est « implacable » (l.12), ce qui nous laisse penser que Caligula est sûr de lui. Son plan est donc très facile à suivre : premièrement « tous les patriciens […] [devront] obligatoirement déshériter leurs enfants », puis ils seront tués « dans l’ordre d’une liste établie », et ce « en faveur de l’Etat ». Aucune place n’est laissée à l’implicite, puisque « gouverner c’est voler » autant qu'il le fasse « franchement » et qu’il « vol[e] directement les citoyens » plutôt que de le faire de manière indirecte. Il utilise donc une logique implacable à partir d’un postulat (« gouverner c’est voler ») pour justifier la spoliation directe des biens par un raisonnement par analogie (« il n'est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes »).
                           Mais derrière ce discours si implacable et si autoritaire se cachent de réelles absurdités. En effet, dans son discours, Caligula se contredit lui-même à plusieurs reprises. Il dit tout d’abord que les patriciens seront tués « dans l’ordre d’une liste établie » pour ensuite enchaîner sur « l’ordre des exécutions n’a en effet, aucune importance », pour ensuite dire que « ces exécutions ont une importance égale » et que de ce fait « elles n’en ont point ». Ces équivalences fondées sur un pseudo syllogisme  aboutissent à des absurdités logiques et à une confusion dans l’échelle des valeurs, ce qui décrédibilise son raisonnement. Mais Caligula n’en a que faire, puisqu'il est l’empereur, et que quelle que soit la chose qu'il veut faire, il pourra toujours la faire : il a tous les pouvoirs.
                           Ce discours s’apparente donc parfaitement à celui d’un tyran, les excès et la violence n’étant pas oubliés.
                           En effet, le fait que « gouverner, c’est voler » n’implique pas forcément le fait que la politique tenue soit monstrueuse ou violente. C’est Caligula qui veut que les choses soient ainsi en tant que tyran. Cette violence se voit notamment dans son autoritarisme : les riches « doivent obligatoirement déshériter ». Il fait les choses dans la précipitation, il faut que tout soit fait « sur l’heure », ou « dans un mois au plus tard ». Son raisonnement est basé sur l’extrémisme : il « exterminer[a] les contradicteurs et contradictions », volera, « fer[a] mourir » des gens. C’est Caligula lui-même qui rend cette politique monstrueuse, et avoue lui-même agir de manière arbitraire puisqu’à deux reprises il utilise le mot « arbitrairement ». Il est donc pleinement conscient que ce qu’il fait n’a pas de réelle justification, et est plus dans l’ordre du « caprice » d’un maître, qui n’agit pas du tout dans l’intérêt public, mais « en faveur de l’Etat » (donc dans son propre intérêt). Mais c’est moins la question de l’argent qui l’intéresse que le fait d’exercer sa volonté, sa liberté pour changer le monde à sa façon.



                           Cette négation de l’intérêt public le conduit donc au mépris de l’autre, au mépris des humains, et donc au mépris de la vie elle-même. Cela est parfaitement caractérisé lorsqu'il dit « si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas »puisqu'il place l’argent au-dessus de tout, y compris au-dessus de la vie de ses sujets. Cela se traduit également au travers de la relation qu'il entretient avec son intendant, qu'il méprise totalement. Il le désigne en effet de manière très péjorative : « imbécile », il lui donne des ordres : « écoute bien » (l.2) ; « envoie ». Caligula va même jusqu'à lui dire que « [il] ne [lui a]  pas encore donné la parole », alors même qu'il ne le laisse pas s’exprimer (« tous ceux qui pensent comme toi »), et même le menace, en lui disant que « s’il le faut, [il] commencer[a] par [l’exterminer] lui ». L’usage de la terreur et le mépris des valeurs sont les caractéristiques des tyrans. Cela relève tout autant de la perversité que du nihilisme complet allant jusqu'aux tendances suicidaires.

            Ce discours symbolise donc parfaitement la naissance du tyran Caligula, s’agissant des paroles avant les actes. Tous les aspects de la tyrannie y sont : absurdité, arbitraire, mépris des autres, intérêt personnel et violence. Ce personnage, ne pouvant aller contre le cours des choses : « Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde», décide de bouleverser l’ordre de son empire au risque de le détruire et de se détruire lui-même avec. L’exercice de sa liberté absolue vient « d’un besoin d'impossible ». Mais à quoi sert la liberté quand elle abolit celle des autres ? A quoi sert la fortune quand on a fait le vide autour de soi ? La responsabilité et la liberté d’un homme n’ont de sens qu'avec la notion de solidarité. Sinon l’homme devient fou ou s’anéantit. Telle est la leçon de l’Existentialisme que Camus partage avec Sartre. En mettant en scène ce personnage sanguinaire et tyrannique, il fait aussi clairement une comparaison de Caligula avec Hitler. On retrouve également ce genre de personnage dans Ubu roi  d’Alfred JARRY, mais sur le mode grotesque.

Mélanie 1S1 (janvier 2013)


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