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jeudi 28 mars 2013

Le Désert de la Grâce de Claude Pujade-Renaud : notes de lecture


Le Désert de la Grâce de Claude Pujade-Renaud
éditions Actes Sud. (2007)



            Difficile de résumer ce livre et d’en faire un compte-rendu linéaire tant il est morcelé par les différentes voix qui lui donnent vie. Toute l’histoire évolue autour de l’Abbaye de Port-Royal des Champs, fief de la foi janséniste, réprimée et décimée par Louis XIV. C’est l’histoire de toute une lignée de femmes appartenant à des familles de renom : Arnauld, Le Maistre, Pascal, Racine, ces Messieurs et ces Dames de Port-Royal qui allaient ébranler la foi catholique par leur rigorisme dans la foi. C’est l’histoire de la persécution contre cet ordre jusqu’à son éradication en 1709 par la destruction de Port-Royal des Champs. Et pourtant, malgré la congrégation anéantie, les religieuses dispersées dans d’autres couvents, privées des sacrements si elles ne signaient pas un formulaire de renonciation, tout un réseau de soutien, de sympathie se met en place pour sauver les archives de Port-Royal, les écrits des Grands Maîtres. Et c’est une petite aristocrate, Françoise de Joncoux, surnommée «  L’Invisible » qui orchestre tout cela, travaillant inlassablement à la copie des Lettres entre les membres de la communauté : elle déchiffre et recopie les liasses de documents, de manuscrits du monastère, sauvés avant la destruction de Port-Royal.

            A côté de Mme de Joncoux, on trouve Claude Dodart, médecin à la cour mais fils d’un médecin attaché à l’Abbaye de Port-Royal. Les points de vue se croisent, se complètent, interfèrent. On trouve également celui de Marie- Catherine Racine qui a été novice à Port-Royal, arrachée à l’Abbaye au moment de son démantèlement puis mariée et mère de deux jeunes enfants. Marie- Catherine s’interroge sur son père Jean Racine, ses liens avec Port-Royal, sa rupture avec le monastère puis sa réconciliation avant sa demande d’y être enterré. Autant de questions qu’elle se pose. Elle recherche un manuscrit de son père, introuvable. Néanmoins, elle découvrira dans les correspondances les traces de la liaison de Racine avec l’actrice la Champmeslé, le fait que celle-ci ait attendu un enfant de Racine, ait absorbé une poudre propre à la faire avorter. C’est l’époque de l’Affaire des Poisons dans laquelle sont impliqués plusieurs courtisans. Racine fait profil bas et doit retirer sa fille Marie-Catherine de Port-Royal à la demande de Mme de Maintenon. C’est ce qu’elle découvrira.


            Ce roman au titre évocateur Le Désert de La Grâce  fait revivre à travers les différentes voix qui le traversent l’atmosphère de piété, de sérénité qui entourait ce lieu clos : havre de paix, de prières, d’étude, de communion spirituelle, de fraternité pour ceux et celles qui y étaient admis. Dans ce lieu de la vallée de Chevreuse, si justement nommé Port-Royal des Champs, rayonnait cette indépendance des consciences et des âmes, que le monarque, fût-il le Roi-Soleil, ne pût fléchir. L’œuvre de «  L’Invisible » et de ses aides allait perdurer au-delà du Grand-Siècle.

            L’écriture s’allie à la hauteur du sujet traité. La délicatesse de l’évocation, des mots employés rendent le sujet poignant. On entre dans ce tourment des moniales, on pénètre leurs angoisses d’être arrachées à ce lieu de paix et de prières mais on quitte ce livre avec le sourire de la Grâce.
            Un bel ouvrage en vérité, qui mérite toute votre attention.  Une écriture éblouissante.

                                                                                  Josseline G. G.  (15 /02 / 2013)

mercredi 27 mars 2013

Correction sujet argumentation EAF : la liberté de l'homme


Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVlème siècle à nos jours.
                    Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».
                    
                    Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Education, livre IV, 1762.
Texte C : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.
Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».
   LE LOUP ET LE CHIEN
Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli1, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille;
Et le Mâtirr2 était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères3, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré; point de franche lippée4 :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portants5 bâtons, et mendiants;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs6 de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé :
« Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi rien? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours, mais qu'importe ?
- Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
1. poli : le poil luisant.
2. mâtin : chien puissant.
3. cancres, hères : hommes misérables et de peu de considération.
4. franche lippée : nourriture abondante et facile.
5. portants : orthographe de l'époque, même remarque pour mendiants.
6. reliefs: restes.

Illustration de Granville (détails) 
Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Education, livre IV, 1762.

   Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple; ceux qu'on veut avoir à soi seul, on ne les a plus : si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture, je n'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la promenade; me voilà forcé de l'aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître et ne se trouve bien qu'où il ne l'est pas; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus dans ma richesse ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage; il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j'usurpe1 sur les princes mêmes; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms, je fais de l'un mon parc, de l'autre ma terrasse, et m'en voilà le maître; dès lors je m'y promène impunément, j'y reviens souvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher, et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m'importe; je prends mon parc sur mes épaules et je vais le poser ailleurs; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j'aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.
  Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables; voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n'est qu'illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles, quelque riche qu'il puisse être, mangera son or en fumier et ne connaîtra jamais le prix de la vie.
   On m'objectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter : c'est précisément à quoi j'en voulais venir. On a du plaisir quand on en veut avoir; c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous, et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paraître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesse; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion, est assez riche : c'est l'aurea mediocritas2 d'Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence3, car pour le plaisir elle n'est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi, mais, ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.

1. j'usurpe : je m'empare de ce qui ne m'appartient pas.
2. aurea mediocritas : « médiocrité dorée », art de vivre dans la juste mesure.
3. opulence : richesse.
 
Texte C : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.

 [Etienne Lantier, mineur logé chez les Maheu, discute avec eux chaque soir des conditions de vie des mineurs.]

   Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnernort1, s'il était là, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine2, sans en demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l'ambition aux charbonniers.
  - Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope ... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai ? inutile de se casser la tête à réfléchir là-dessus.
  Du coup, Etienne s'animait. Comment! la réflexion serait défendue à l'ouvrier ! Eh ! justement, les choses changeraient bientôt, parce que l'ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger la chair: il ne s'en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine; et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas égaux depuis la Révolution ? puisqu'on votait ensemble, est-ce que l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait ? Les grandes Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C'était pour ça, nom de Dieu ! et pour d'autres choses, que tout péterait un jour, grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron3même : les grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs. Ah ! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil ! Du moment qu'on n'était plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort ?

1. Bonnemort : surnom d'un vieux mineur, Vincent Maheu, grand-père d'une famille nombreuse employée à la mine.
2. veine : désigne la couche de charbon, le filon de houille.
3. coron : habitat dans lequel logent les familles des mineurs.

I) Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez
à la question suivante (4 points) :
                    Qu'est-ce qui, selon les quatre textes du corpus, permet à l'homme d'être libre ?

II) Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
  • Commentaire : Vous commenterez le texte de La Fontaine (texte A) 

  • Dissertation : Comment la littérature, à travers différents genres littéraires, permet-elle de questionner et d'améliorer la condition humaine ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, les oeuvres étudiées en classe et celles que vous avez lues.

  • Invention :  Dans une fable en prose, vous raconterez comment des personnages que vous définirez font des choix libérateurs.

 La question transversale


Qu'est-ce qui, selon les trois textes du corpus, permet à l’homme d’être libre ?

La Fontaine, Rousseau et Zola exposent dans leurs textes respectifs, Le Loup et le Chien (1668), Emile ou de l’éducation (1762) et Germinal 1885) des situations dans lesquelles l’individu ou le groupe exprime ou défend sa liberté. Cependant la notion de liberté n’est pas considérée sous le même angle dans les trois textes. Après avoir examiné ce que les auteurs comprennent sous le terme de « liberté » et à quelles formes de servitude ils l’opposent, on examinera comment ils s’y prennent pour illustrer leur propos et pour convaincre le lecteur.

I) De quelle libertés est-il question ?

A) La liberté de se déplacer sans entrave
La Fontaine et Rousseau font tous deux l’éloge de la libre circulation. Le loup de la fable, apercevant le cou pelé du chien bien nourri mais à la chaîne, s’étonne : « vous ne courez donc pas où vous voulez ? » tandis que Rousseau « [s’] accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui [lui] plaisent » sans s’embarrasser de clôtures, comme le font les riches propriétaires.

B) La liberté  de réflexion et d’instruction
Zola met dans la bouche d’Etienne Lantier son désir de libération du travail abrutissant par la réflexion et la lutte pour améliorer la condition de mineur, assimilé jusque-là à « une machine à extraire la houille ».

Ces libertés sont d’après les auteurs préférables à l’inertie de la résignation et de l’ignorance du père Bonnemort de Germinal ou à la bonne chère prodiguée par le maître du chien enchaîné de la fable ou encore à la jouissance égoïste et sans joie du riche propriétaire qui s’enferme dans ses terres d’après Rousseau.


II) Des situations qui prennent valeur d’exemples

A) La liberté individuelle face à la servitude volontaire
« Etre libre et maître de lui » tel est le secret du bonheur de l’homme selon Rousseau pourvu qu’il bénéficie de la santé et du nécessaire pour vivre. Le philosophe insiste sur le «  partage avec le peuple » pour obtenir du plaisir et de l’amusement et pour le montrer il se sert de son exemple personnel qu’il appliquera à son élève Emile. Il fustige la propriété exclusive car « le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche » et le riche ne trouve pas en elle la satisfaction et « est forcé de se fuir toujours ». Il se fait le prisonnier de ses biens et n’en retire aucun plaisir.
 Quant à La Fontaine, il présente un chien-esclave satisfait, prêt à toutes les bassesses comme « donner la chasse […] aux mendiants » pour obtenir «  une franche lippée » de son maître. Le loup, insensible aux arguments tentateurs du chien préfère mourir de faim dans les bois et ne voudrait « pas même à ce prix un trésor » d’où sa course éperdue et libre.

B) La liberté collective de se défendre et de progresser dans la justice sociale
Très clairement, Zola dans cet extrait de Germinal incite à la révolte ouvrière, à la prise de conscience de l’abrutissement dans lequel le patronat maintient les mineurs et à la libération par la réflexion et l’instruction : « Comment ! la réflexion serait défendue à l’ouvrier ! » Son texte est militant et annonce la naissance des syndicats et du droit du travail pour humaniser les conditions de travail.

Ainsi, ces trois textes présentent des aspects différents de la liberté : liberté de subvenir à ses propres besoins malgré les difficultés, liberté de se déplacer librement et de ne pas être asservi par des possessions matérielles, liberté de penser, de se défendre contre les abus et de progresser socialement. Rousseau et Zola ont des intentions politiques et philosophiques et insistent sur la fraternité et le collectif tandis que La Fontaine propose un exemple moral et une leçon individuelle. La fable, le roman et l’essai ont dans leurs genres différents délivré un message efficace en présentant des situations concrètes. Le théâtre, la poésie de combat ou l’apologue peuvent faire de même, comme le montrent Candide, Le Mariage de Figaro ou Les Châtiments.
        Céline Roumégoux


 ***
  Dissertation :

Comment la littérature, à travers différents genres littéraires, permet-elle de questionner et d'améliorer la condition humaine ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, les oeuvres étudiées en classe et celles que vous avez lues.

I L’écriture au service de l’homme

1) Tous les genres littéraires peuvent questionner le lecteur en exprimant la défense des causes qui sont chères à l’écrivain :

La Fontaine  dans Le loup et le chien critique les comportements humains en faisant réfléchir aux valeurs essentielles : la liberté plutôt qu'une servitude confortable !

Voltaire combat le fanatisme et l’intolérance dans Candide (l’autodafé) et Montesquieu dénonce l’esclavage : « Si j’avais le droit.. »

Hugo est contre la peine de mort ( Le Dernier jour d’un condamné) et le travail des enfants   (Melancholia) ; il s’insurge enfin contre le scandale de la misère (Les Misérables)

Zola dans Germinal interroge sur l’espoir de voir le peuple s’instruire et au-delà, devenir   l’artisan de son émancipation, de sa liberté, de sa dignité. Etienne fait prendre conscience aux mineurs de leur force collective.

                                                                                    

2) La littérature peut aussi proposer des modèles qui font prendre conscience au lecteur des dysfonctionnements de la société :

Les utopies construisent un monde idéal où règnent la tolérance, la liberté, l’abondance de biens comme dans l’Eldorado de Voltaire ou l’Abbaye de Thélème chez Rabelais dont la devise est « Fais ce que voudras » ; le théâtre montre à travers l’aventure des maîtres de l’Ile des esclaves que le traitement humain, sinon égalitaire, des serviteurs est un progrès pour l’homme et une morale du cœur nécessaire.

Le mythe du « bon sauvage » exploité au XVIIIe siècle permet une critique sociale et politique pour dénoncer les abus, l’intolérance, la corruption ou l’incompétence comme dans l’Ingénu et, chez Montesquieu, les absurdités des coutumes françaises à travers le regard étonné de deux étrangers dans les Lettres persanes.

La contre-utopie est l’occasion au contraire d’alerter le lecteur sur les dangers d’une société futuriste souvent  tyrannique : le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.


3) La littérature possède avec  les mots un puissant moyen d’action sur le lecteur :
Comment ne pas être sensible au verbe hugolien, à ses images fortes, au pathétique des situations ?(Melancholia)

L’ironie voltairienne est une arme redoutable qui met les rieurs du côté de l’écrivain en ridiculisant les discours et en discréditant l’adversaire. Les fables présentent de petites comédies au rythme vif, dans lesquelles les animaux endossent les défauts des hommes. Ainsi, le discours du chien est un savoureux plaidoyer en faveur de la soumission à autrui et de l’abandon de toute compassion envers les plus faibles. Ce discours habilement conçu est destiné à endormir la méfiance du loup. La Fontaine rend le lecteur sensible à cette argumentation grâce à des registres variés et à des mètres subtilement choisis Le ton polémique participe aussi à l’influence de la littérature sur la société : la véhémence du discours du Tahitien dans le Supplément au voyage de Bougainville permet au lecteur de mesurer l’injustice de la colonisation.


II Un pouvoir limité

1) Cependant, dénoncer et faire réfléchir n’est pas agir. La transformation de la société est lente et  les écrivains sont avant tout des « agitateurs » d’idées.

Si Rousseau a influencé son époque avec l’Emile en proposant des idées pédagogiques nouvelles et de bon sens comme adapter l’éducation à l’âge de l’enfant, ce fut dans un premier temps une question de mode dans les milieux cultivés. Le travail manuel qu'il préconise comme élément d’indépendance et de dignité sera repris plus tard par la Révolution française, mais exercer un métier pour qui n’en n’a pas besoin, restera longtemps une rêverie de philosophe. L’art de vivre dans la juste mesure, comme il est dit dans l’extrait du corpus, en  méprisant  la richesse et l’opinion, toujours subordonnée au paraître, sont des positions intellectuellement séduisantes mais peu suivies dans la réalité. Ces conceptions restent théoriques et qui se soucie de les appliquer dans un monde toujours en quête de biens et de vanité ? D’ailleurs, la vie de l’écrivain, jugée paradoxale par ses contemporains, sera l’objet de vives critiques.

L’écrivain  propose davantage une contribution théorique que pratique pour faire évoluer la société.

Les contes philosophiques de Voltaire participent à la remise en cause d’un système politique, ils ébranlent un monde fragilisé mais ne sont pas la source directe des changements à venir. Ils créent une atmosphère de contestation importante mais la révolution débordera les philosophes en faisant table rase des institutions.

Hugo fait de la politique en tant que député, doublant en fait son œuvre littéraire par une action concrète, sans doute plus efficace. Et il faudra presque un siècle avant que le peine de mort soit supprimée malgré les plaidoyers du poète !


2) Le lecteur  choisit de voir ou de comprendre ce qu'il veut bien voir.

On peut apprécier les fables sans avoir nécessairement envie d’en retenir la morale. Ainsi, le lecteur peut s’attarder sur la forme sans donner à l’œuvre toute sa portée.

De même, Les Misérables ne sont plus perçus comme une œuvre de combat .

Germinal n’est plus senti comme un appel au progrès social, à l’espérance de jours meilleurs (image de la germination du dernier chapitre) mais plutôt comme une remarquable épopée du monde ouvrier, riche d’émotions et d’humanité.

La magie de l’écriture baudelairienne n’entraîne pas obligatoirement à s’interroger sur les aspects négatifs de la modernité.
Le lecteur crée du sens ou pas, selon ses désirs.


      III  Un pouvoir au-delà de l’action immédiate

1) C’est une action plus subtile qui s’exerce chez le lecteur : son cœur et/ou sa conscience s’enrichissent des  expériences d’autrui : la transformation touche d’abord l’individu avant d’avoir un quelconque impact sur la société.
Il faut changer l’homme pour influer sur le monde.

Rousseau demande à ses contemporains de changer leurs mœurs : pratiquer la vertu et rechercher le bonheur individuel en accord avec soi et sa conscience est un premier pas vers la transformation sociale. C’est un état d’esprit qu'il fait naître et qui perdurera en partie chez les romantiques.

De même, l’homme des Lumières, par l’exercice systématique de la raison, par ses connaissances et sa sociabilité, pourra  construire un monde plus juste. Il s’agit de former des hommes « éclairés » susceptibles d’œuvrer pour le bien de tous. Candide propose une petite société comme réponse au Mal qui ravage la terre ; L’Ingénu assume son rôle d’homme idéal par l’action et en présentant les épreuves subies comme autant de leçons bénéfiques. A chacun d’en tirer quelques enseignements utiles.

Entre Javert et Jean Valjean, qui représente la justice ? Un inspecteur sans pitié, appliquant la loi dans toute sa rigueur ou un bagnard qui passe sa vie à racheter sa faute, pourtant légère ? Le lecteur est invité à s’interroger sur la double face de la justice à travers ces personnages : il doit donc apprendre à nuancer sa pensée ce qui contribuera à former des citoyens responsables.

La Peste de Camus met en avant le besoin d’entraide des hommes face à la guerre et au Mal. L’absurde de la condition humaine est compensé par un humanisme qui redonne espoir.


2) La littérature enfin transforme le regard du lecteur.

Baudelaire grâce au verbe fait « de la boue de l’or », c’est un alchimiste qui transforme la laideur du monde en objet de beauté poétique.

Ponge permet de découvrir sous des apparences banales des paysages à partir d’un pain, d’entrevoir un monde dans le ruissellement des gouttières un jour de pluie ...

Le rythme lent et insidieux des phrases flaubertiennes distille la médiocrité de la société dans l’esprit du lecteur, désormais fasciné par la bêtise et l’échec de Mme Bovary. Le style est à lui seul un monde.

Le nouveau roman, par le choix de la neutralité, de l’anonymat de certains personnages, de l’absence de psychologie, pose un regard dérangeant sur l’époque moderne : l’écriture façonne la vision du lecteur, quitte à bousculer ses habitudes et à l’inquiéter.
Ce travail d’appropriation du monde à travers la création littéraire n’est pas spectaculaire mais il permet de faire avancer les mentalités. 

Madame Ronsse


***
Corrigé commentaire 

«Le Loup et le Chien», La Fontaine 



Jean de La Fontaine a écrit douze livres de fables, dont, au livre I, paru en 1668, Le Loup et le Chien, la cinquième. Elle raconte en quarante et un vers la confrontation entre deux animaux porteurs de valeurs très différentes, que le dialogue fait apparaître. Comment le fabuliste arrive-t-il ici à persuader et convaincre, double mouvement propre à l'apologue? Par l'intermédiaire d'un récit très vivant, où les personnages s'opposent en un dialogue contrasté, afin de permettre au lecteur de réfléchir.



La fable, hétérométrique, en rimes croisées, suivies, embrassées se divise en récit et discours : le premier, minoritaire, seize vers, s'efface au profit du second, vingt-cinq, rendant cette histoire très vivante. Le récit commence par nous présenter le loup à la troisième personne. Bref portrait à l'imparfait descriptif : «Un loup n'avait que» où le ne... que de la restriction accentue encore le thème de la maigreur puis le fait rencontrer le chien, rencontre inquiétante qu'il faudra neutraliser par la parole. Enfin, après la conversation entre ces animaux doués de parole arrivent les quatre derniers vers : trois au discours direct puis un alexandrin narratif au présent serviront de morale implicite. Le narrateur est omniscient mais ne nous introduit que dans l'esprit du loup, partialité qui n'est pas sans conséquence. Intéressons-nous d'abord au récit : au cours des douze premiers vers on passe du passé (v.1-2) au présent de la rencontre au vers trois. La situation initiale présente le loup au vers 1, personnage du conte, symbolisant la sauvagerie, la cruauté, comme famélique : «que les os et la peau», ce denier terme rimant avec le «beau» du comparatif qualifiant le chien : «aussi puissant que beau» au vers trois, plus long et ample que l'octosyllabe et le décasyllabe précédents puisqu'il s'agit d'un alexandrin. Le terme de «dogue», renforcé par «mâtin» un peu plus loin indique qu'il s'agit d'un animal volumineux, effrayant, qui aura droit à quatre qualificatifs, puisque l'enjambement permet de continuer : «gras, poli», ce dernier adjectif étant polysémique.


On a donc un diptyque opposant deux mammifères à la fois voisins et antithétiques du point de vue physique : le loup et le chien. Les protagonistes, animaux comme souvent chez le fabuliste, sont campés. Le loup rencontre son homologue apprivoisé puisque celui-ci s'est «fourvoyé»(v.4) : cela entraîne de la part du premier une réflexion qui s'étend des vers cinq à neuf après quoi le loup adopte la stratégie du profil bas : vers 10, où l'adverbe de manière «humblement», modalisateur, en dit long sur la souplesse de son échine. Il apparaît au lecteur aussi rusé que réaliste. A partir de ce vers 10 le dialogue commence, au discours indirect puis direct. Le récit ne reprendra que dix-sept vers plus loin, pour nous donner la réaction du loup au long discours du chien, qu'il n'a interrompu que par une question. Ce discours vise à convaincre le loup de suivre la même voie que lui, s'il veut vivre bien nourri et heureux. Le loup est apparemment convaincu puisqu'il s'attendrit, jusqu'au revirement final. Entremêler ainsi discours et récit donne au lecteur une impression de grande vivacité : il voit et entend les personnages.






Si la description du début avait donné une idée de leur physique, le dialogue donne au lecteur toutes les indications sur le caractère de chacun. Le chien monopolise la parole, en neuf puis sept vers, avec une assurance encouragée par la relative «qu'il admire» du vers douze : complimenté par le loup sur son «embonpoint», on ne peut plus l'arrêter. Son discours se divise en deux parties : la condition sauvage de l'un, critiquée, puis la civilisée de l'autre, louée, qui consiste, moyennant salaire, à faire bonne garde, omettant d'ajouter que pour cela on est «attaché» (v.34) ce qui fera échouer son argumentation. Le chien connaît les usages : «beau sire» (v.13), captatio benevolentiae, indique qu'il est effectivement «poli», c'est-à-dire bien élevé. Or le loup, famélique, n'est pas «beau», lui, en tout cas pas physiquement. Le discours canin alterne vers longs et courts, ce qui évite toute monotonie, là aussi. Le chien, qui parle, donc, trait d'anthropomorphisme habituel des animaux chez La Fontaine, parle pour convaincre le loup qu'il peut devenir comme lui, c'est à dire «aussi puissant que beau» : il commence par une comparaison avec ses «pareils» (v.16), qualifiés de «misérables» et autres compliments au vers suivant qui consiste en une énumération péjorative presque pathétique, tandis qu'ensuite «mourir de faim» rime avec «bien meilleur destin» pour mieux souligner l'opposition entre la condition du loup et celle du chien. Le court octosyllabe qui s'intercale : «Tout à la pointe de l'épée.» donnant une nouvelle indication du caractère aristocratique de l'animal sauvage, ce loup à qui rien n'est donné et qui doit tout conquérir, se battre pour l'obtenir. Le «Car Quoi?» au début du vers 19 à l'intérieur même de ce discours direct du chien renforçant encore la tonicité du dialogue : il fait les questions et les réponses, toujours aussi sûr de lui, comme de ses impératifs (v.15, 21) bientôt remplacés par des infinitifs à valeur à peine moins injonctive (v.23, 25)...


Dans la deuxième partie de son long plaidoyer pour sa condition on apprend qu'en échange il devra «donner la chasse aux gens portants bâtons et mendiants» : premier volet, agressif, c'est le rôle du chien de garde. Deuxième volet, laudatif, courtisan : «Flatter ceux du logis, à son maître complaire» et le lecteur a l'impression de voir la cage dorée de Versailles s'élever sous ses yeux. Puis il évoque, aux vers 26 à 29, la délicieuse nourriture carnée, évoquée en termes concrets, à laquelle aurait droit son interlocuteur, outre «mainte caresse» pour l'aspect affectif de cette vie de «félicité» dont l'idée seule «fait pleurer le loup de tendresse» en conclusion, aux vers 30 et 31. Aux [k] agressifs du vers 6, consonne présente à l'initiale de «caresse», s'opposent le e ouvert et la finale sifflante de ces noms à la rime. La stichomythie de l'alexandrin du vers 33, où se retrouve le [k] dans les interrogations souligne que le loup se méfie, poussant le chien si sûr de lui dans ses retranchements, jusqu'à ce que la morale implicite renvoie chacun dans son camp : l'argumentation échoue, à cause d'une marque au «cou», encore un [k] et un [u], comme dans «loup» – du chien, «pelé», signe visible de sa sujétion, matérialisée par un «collier», où la même consonne explosive, martelée, se répète encore dans le terme «cause» qui met fin à la discussion puisque le loup comprend enfin qu'il ne court pas où il veut... Et le vers 39 clôt le dialogue sur un refus catégorique de l'animal sauvage, qualifié de «sire» au vers 6 : le lecteur réalise à quel point, maintenant, ce titre est finalement mérité. Ce pourrait bien être un aristocrate orgueilleux, jaloux de son indépendance, que ce loup-là.


La morale se veut implicite à la fin, car La Fontaine se garde de trancher : lui-même est à la fois loup et chien, lorsque face à l'opposition du Roi-soleil, depuis l'affaire Fouquet, son premier mécène, il a dû chercher aide et protection chez différentes grandes dames de l'aristocratie française du dix-septième siècle. Le «loup» doit se faire «chien» pour ne pas mourir de faim, en effet. Le fabuliste, après avoir conté, nous aide à réfléchir avec un discernement équilibré entre les deux protagonistes du récit dialogué. «Il importe si bien que de tous vos repas / Je ne veux en aucune sorte.» : le début du vers 38 répond, comme au théâtre, en reprenant les termes mêmes de celui qui a parlé : «Qu'importe?» avait dit le chien à propos du «collier», et le loup répond qu'il importe tellement qu'il refuse cette nourriture entachée de servilité. Le dernier vers, au rythme ternaire, avec une assonance en [i], coupé de deux virgules, réconcilie dialogue et récit : «Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore.». Il se conclut, et la fable avec lui, sur un verbe d'action synonyme de liberté, ouvert sur cet «encore» donnant au héros, car ici le «maître» lui confirme ce statut héroïque – une existence indéfinie, qui n'est bornée ni dans le temps, ni dans l'espace, comme si ce présent de narration confinait à celui de vérité générale. Alexandrin plus noble que le décasyllabe dévalorisant du début : certes son aspect physique n'est guère engageant, mais il garde son indépendance morale , et c'est là l'essentiel. Le loup, si effrayant dans les contes, est ici héroïsé, à cause de son attachement à une valeur qui n'est pas celle du courtisan : la liberté.

En même temps on peut penser que cette fin est la plus vraisemblable, dans la mesure où chacun campe sur ses positions, le chien reste conforme à sa nature profonde : servile ou orgueilleuse, sans se renier. Le loup, personne ne l'apprivoise, pas plus que l'artiste. La Fontaine, longtemps exilé en province, loin de Paris et Versailles, interdit d'Académie par le Roi-Soleil, est lui aussi resté dans ses «bois» (v.15) de Chateau-Thierry. Là est le véritable aristocrate, peut-être, qui ne met pas son épée au service de la répression contre les «mendiants», à l'inverse de celle du chevalier, selon le code de la charité. Pour «courir» physiquement en toute liberté il faut faire preuve d'agilité intellectuelle : le loup a su dialoguer, au lieu de s'attaquer à plus fort que lui, ce qui lui permet de sauvegarder sa liberté. De même, La Fontaine n'a jamais attaqué frontalement le Roi, échaudé par le sort réservé à son ami de Vaux-le-Vicomte : argumentation indirecte des vers, de l'histoire dialoguée où chacun peut exprimer son point de vue, du détour par l'allégorie animale pour échapper à la censure... Chacun comprendra ce qu'il voudra, conformément à sa nature profonde, son désir de privilèges et de pensions royaux. Placere et docere, devise du classicisme, se trouve une fois de plus merveilleusement illustrée par une fable courte, au rythme nerveux, où l'implicite permet toutes les audaces, abrité derrière le pelage du loup comme autrefois Peau d’Âne...

Ainsi le fabuliste a-t-il su plaire par la vivacité du récit, tout en instruisant par la pertinence du dialogue, qui se clôt sur un renversement de situation, grâce au talent d'observateur du loup : défaut à la cuirasse de «l'embonpoint», ce cou pelé. Ici le loup devient le héros et héraut de la liberté. Dans Le Loup et l'Agneau, ce sera au contraire celui de la cruauté, symbole du dominant à la force incontestable, car alors l'agneau n'aura que faire d'argumenter... les Fables reflétant du monde des hommes la diversité.

Madame De Tienda


Pour le commentaire de la fable de La Fontaine Le Loup et le Chien voir aussi  ICI

       
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jeudi 28 février 2013

Petits poèmes en prose, L'Invitation au voyage de Baudelaire


L'Invitation au voyage in Petits poèmes en prose de Baudelaire

Par Céline Roumégoux - publié le vendredi 5 octobre 2012 à 18:37 dans commentaires de poésies classe de 1ière
L’Invitation au voyage (extrait)
in Petits poèmes en prose de Baudelaire (1869)
Voir le texte intégral ICI

Photo de Baudelaire par Etienne Carjat

« J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque. » Ainsi, Baudelaire se réclame-t-il de Aloysius Bertrand pour écrire ses Petits poèmes en prose (1869) qui reprennent pour certains d’entre eux les mêmes thématiques que les poèmes de son recueil Les Fleurs du mal (1857). C’est ainsi qu’on peut parler de réécriture pour le poème en prose intitulé L’Invitation au voyage. On verra en quoi ce texte présente plus un monde rêvé qu’un véritable pays à visiter. D’abord, on s’attachera à caractériser la construction d’un paysage mental et mythique, puis on considérera l’analogie entre cette vision du « pays de Cocagne » et la femme idéale pour le poète.

I) Un paysage mental et mythique

A) Un pays de synthèse : une construction de l’esprit

Le pays imaginé par Baudelaire est fait de savants mélanges.
- Ce serait un amalgame des lieux entre l’Orient et l’Occident : « l’Orient de notre Occident, la Chine de l’Europe […] une Chine occidentale ».
- Il serait  le contraire du froid et du Nord mais « noyé dans les brumes de notre Nord » et ce serait « une maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères ». Il est clair alors qu’il s’agit d’une rêverie immobile (« que je rêve de visiter ») : être ailleurs sans bouger d’endroit, une construction mentale qui s’appuie sur l’alliance des contraires comme le chaud et le froid.
- C’est aussi un composé de sensations essentiellement gustatives, olfactives et tactiles : « chaude fantaisie […] la vie grasse et douce à respirer […] où la cuisine est grasse et excitante ». Curieusement les sons ne sont pas évoqués et même exclus de manière insistante : « où le bonheur est marié au silence ». La vue est à peine évoquée : « noyé dans les brumes […] le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ». « Les brumes » et le verbe « se mirer » appliqué à des termes abstraits renvoient à du flou et à un effet de miroir entre le réel et le rêvé.

B) Un paysage mythique : le pays de Cocagne

- C’est dès la première phrase un pays qui relève du mythe, à cause du pronom impersonnel « il » qui rappelle le « il était une fois » des contes de fées et par l’évocation du « pays de Cocagne » : « Il est un pays superbe, un pays de Cocagne ». Le pays de Cocagne fait référence à une sorte de paradis d’abondance et de délices, un âge d’or mythique.
- « La fantaisie » (du latin phantasia : fantôme, apparition) y règne : « la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donnée carrière […] où la fantaisie a bâti et décoré … ». Cette fantaisie est le pouvoir de l’imagination mais une imagination dirigée qui refuse « le désordre, la turbulence et l’imprévu » et recherche la sophistication et la délicatesse, l’honnêteté et l’excitation des sens !
- Ce pays est surtout celui des sentiments : « cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ». « La nostalgie » logiquement ne peut être appliquée qu’à ce que l’on connaît. Baudelaire fait donc sans doute allusion soit à un âge d’or révolu de l’humanité, soit à de possibles vies antérieures. La curiosité et l’angoisse sont les maîtres mots de la poétique baudelairienne et Le Voyage qui clôture Les Fleurs du mal se termine ainsi :
« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »
Ce dernier voyage est attendu avec impatience et curiosité pour trouver du nouveau et échapper à l’ennui. Le voyage rêvé, lui, est plus apaisant car il est composé au goût du poète.

Ainsi Baudelaire a construit « son pays de Cocagne » en mêlant les lieux, les sensations, en réduisant les contraires et en faisant de son fantasme un lieu mythique et poétique. Mais ce lieu est un paysage intérieur et se confond avec la conception de la femme idéale.

Un ciel du peintre anglais Turner qui ressemble "au pays singulier, noyé dans les brumes
de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de notre Occident" cher à Baudelaire.

II) Une femme-paysage-poème

A) Un message personnel

- Dès le titre « l’invitation au voyage », le texte est destiné à quelqu’un puisqu’il s’agit d’une invitation.
- A la fin du deuxième paragraphe, ce destinataire est nommé et vouvoyé : « où tout vous ressemble, mon cher ange ». Dans cette expression, le pays rêvé est explicitement comparé au « cher ange ». Cette désignation, même si elle appartient au langage galant, fait référence à un être idéal et parfait et le vouvoiement montre de la déférence.
- En revanche, dans le troisième paragraphe, l’interlocutrice est tutoyée : « Tu connais cette maladie fiévreuse ». Cette familiarité qui rapproche le poète de la femme aimée renvoie à « une vieille amie » évoquée dans le premier paragraphe, avec laquelle il aimerait visiter « son pays de Cocagne ». Le lien qu’il entretient avec elle est donc épuré, amical et presque platonique.

B) La magie du verbe

-  Un pays où « la cuisine est poétique » dit le poète, comme son message l’est aussi grâce aux anaphores (« où tout est beau, riche, tranquille et honnête […]où le bonheur est marié au silence »), aux énumérations nombreuses d’adjectifs de qualité et de noms (« le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ») qui, par leur effet d’écho, font penser à une psalmodie (prière). La présentation en courts paragraphes peut d’ailleurs être assimilée à des versets d’un livre sacré.
- Les phrases longues avec les reprises de relatives (« où ») et  d’adverbes (« tant ») ralentissent le propos et miment la longueur du voyage pour atteindre ce pays merveilleux ou peut-être cet état surnaturel.
- Le choix des sonorités contribue à la suavité de ce parcours, ainsi les allitérations en « v » dans : « je rêve de visiter avec une vieille amie » ou les assonances en « i » dans les deux phrases finales de forme emphatique en symétrie de construction : « C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir ! ». A cette opposition entre vivre et mourir, on s’aperçoit bien qu’il s’agit d’un voyage mystique et poétique à la fois. La femme invitée  à faire ce voyage est donc l’âme sœur tout autant que la muse du poète.


Ce pays rêvé et ce voyage immobile prennent tout leur sens quand on comprend qu’il s’agit d’un parcours initiatique avec une compagne à la fois ange et modèle pour trouver l’harmonie au-delà des mots, même si la poésie sert de canal pour atteindre ce lieu ou cet état de bonheur absolu. Comme dans A une passante ou La mort des amants, on retrouve dans ce poème en prose la tendance de Baudelaire à idéaliser la femme et à faire de l’amour un passage vers un ailleurs paradisiaque, vers un Inconnu de révélation.

Voir ICI la question transversale contenant ce poème

Céline Roumégoux


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"Levez-vous vite, orages désirés !" René de Chateaubriand


Levez-vous vite, orages désirés ! Préparation au commentaire d'un extrait de René de Chateaubriand

Vue ancienne du château de Combourg en Bretagne où Chateaubriand passa son enfance et qui était hanté, 
selon lui, par un chat noir et un fantôme avec béquille ! Voir ICI

"Comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j’entrai avec ravissement dans le mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait : je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. »
« Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! » Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur."

René (1802) de François-René de Chateaubriand


Dès les premiers mots du texte, le mot “sensations” apparaît. Or les sentiments confus de René naissent des sensations éprouvées, ainsi tout au long de la page, le champ lexical des sens est exploité, surtout d’ailleurs l’ouïe et la vue. L’accord est d’abord musical entre l’homme et la nature, même s’il est imparfait.

L’ouïe :
 “Les sons...murmure...font entendre...dans le silence...”
 “J’écoutais ses chants mélancoliques...”
 “Notre coeur est un instrument incomplet...aux soupirs”
 “...le jonc flétri murmurait...”
 “...une voix du ciel semblait me dire....”
 les discours rapportés
 “...le vent sifflant dans ma chevelure....”

La vue :
 “...que je voyais réchauffer ses mains...”
 “...a souvent attiré mes regards... j’ai suivi des yeux...”
 Toutes les notations visuelles de la nature de la vision d’ensemble au détail qui montrent que la nature comme l’homme est malmenée (“une feuille séchée que le vent chassait... la mousse qui tremblait au souffle du Nord”).

Outre l’évocation des sensations auditives et visuelles, les éléments naturels (eau, terre, air) sont évoqués voire invoqués : les vents, les eaux, les nuages, la terre. Quant au feu, il provient de l’activité humaine  ou des passions intérieures (“visage enflammé”). La saison choisie étant celle du froid  et des tempêtes assimilable aux troubles du coeur et de l‘esprit !

Les sensations se produisent lors de “promenades” dans la nature (cf. Les rêveries du promeneur solitaire de Rousseau) et sont associées aux verbes de déplacement, de l’errance, à l’égarement, pour finir par la marche “à grands pas” où les sensations tactiles sont abolies pour laisser place à “l’enchantement” du coeur, comme si René savait enfin le but de “son voyage”.

De là naissent les sentiments : d’abord “les passions dans le vide d’un coeur solitaire”, le “ravissement” du mois des tempêtes, les désirs contradictoires de voyage ou de sédentarité : “Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers...tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre”,l’exaltation religieuse “Le clocher solitaire....a souvent attiré mes regards” et l’aspiration à l’éternité de l’au-delà , c’est-à-dire à la vie spirituelle “...attends que le vent de la mort se lève... les espaces d’une autre vie”. C’est donc bien grâce aux sensations au contact, par la marche, d’une nature sauvage, dans une saison rude, que naissent les sentiments qui vont de l’incertitude, du vide, jusqu’à l’enthousiasme religieux, au mysticisme et à l’enchantement du coeur. Il est utile de préciser que Chateaubriand va réhabiliter le sentiment religieux (écho de la force et de la beauté indomptées de la nature) qui avait été mis en péril par le scepticisme et la suprématie de la raison prônés par les philosophes du XVIIIème siècle.

Ces promenades dans la nature vont le conduire à une réflexion philosophique et religieuse sur le coeur et le destin de l’homme. “...le chant naturel de l’homme est triste; lors même qu’il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet... et nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs”. “ Je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire....”. Remarquer les présents de vérité générale et le passage du je au nous.

Partagé entre la mélancolie et la joie, l’homme sait qu’il n’est qu’un passager temporaire de la vie physique, il ne pourra trouver son bonheur définitif que dans la vie éternelle. Ainsi, les promenades de René ne sont que les métaphores des tourments terrestres : ici bas, l’homme ne connaît que les incertitudes et son coeur est “le démon” qui le fait souffrir ! Voilà bien posés les fondement du Romantisme, nourri d’humanisme (“mens sana in corpore sano”) et de la sensibilité préromantique à la Rousseau.

Caspar David Friedrich (1817-1818)
Le voyageur au-dessus de la mer de nuages 
Musée Hambourg

C’est alors que l’on peut parler d’énonciation personnelle, du dialogue entre le moi et la nature, entre le moi et Dieu, entre le moi et le nous des hommes et enfin, entre le moi et le moi ! Le texte fait entendre toutes ces voix. Ce qui nous ramène, mine de rien, au “Connais-toi, toi-même” des Anciens mais dans un but plus psychologique et spirituel que rationnel ou politique.


René porte en lui beaucoup de caractéristiques du héros romantique : le goût de la solitude, de la nature, l’introspection (le vague des passions), la mélancolie, l’aspiration religieuse. Julien Sorel développera la recherche de l’ambition et de la réussite individuelle et les héros de Hugo auront des aspirations humanitaires, sociales et politiques.

Comment mener l’étude du texte ? En suivant le cheminement précédent :

I) Des sensations aux sentiments

a) Les sensations, la nature et la marche (étude du vocabulaire, des images analogiques)

b) Les sentiments (les antithèses, les envolées lyriques, le mode conditionnel)

II) De la méditation philosophique et religieuse à la formation du héros romantique

a) La méditation (présent de vérité générale, la généralisation au nous, les figures d’opposition)

b) l’exaltation du moi en dialogue avec le monde (les types et formes des phrases, les apostrophes, l’énonciation)

Pour y parvenir :

Quoi ? Une promenade dans la nature
Comment ? La description, la réflexion, le registre lyrique
Pourquoi ? Montrer le destin malheureux de l’homme sur terre (seul et le coeur sensible) et introduire l’Espérance religieuse.

Problématique : Comment une promenade dans la nature, en faisant naître en lui sensations et sentiments, conduit-elle René à une méditation philosophique, caractéristique du héros romantique ?




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