Translate

samedi 23 mai 2020

METHODE DU COMMENTAIRE LITTERAIRE

METHODE DU COMMENTAIRE LITTERAIRE




TRAVAIL PRÉALABLE : QUE FAIRE DEVANT UN TEXTE ?

1)      Lire trois fois le texte afin d’en avoir une vue globale et de se familiariser avec lui. La première étape du commentaire est la compréhension littérale du texte.

2)      En reprenant le texte de façon linéaire, écrire au brouillon toutes les remarques qui viennent à l’esprit.

3)      Se poser les questions suivantes :

-      Quel sujet ? Quel aspect du sujet ?

-          Quel est le genre ? (poésie, théâtre, roman, essai) Quel sous-genre ? (sonnet, comédie, tragédie…)

-          Quel contexte ? (siècle, auteur, contexte historique, mouvement culturel…)

-       Quelle forme de discours ? (discours argumentatif, descriptif, narratif, explicatif…)

-          Quel registre ? (tous les registres se terminent par « ique » : comique, tragique, fantastique, polémique, pathétique, épique, lyrique).

-          Quel plan du texte ? (on peut généralement « découper » un texte en deux, trois ou quatre parties, par exemple : le début du texte est un dialogue, le reste est un récit. Ou les quatre premières lignes mettent en scène tel personnage, les huit suivantes évoquent le passé de ce personnage et les trente dernières parlent d’un autre personnage). Ce découpage permet de voir les grands mouvements du texte et sa progression.

-          Pour le récit : où en sommes-nous dans l’histoire ? Quels temps ? Quels lieux ? Combien de personnages ? Quelle relation entretiennent-ils ? Y a-t-il un jugement du narrateur sur les personnages ? Le récit est-il à la première ou à la troisième personne ? A quelle étape du schéma narratif en sommes-nous ? Quelle focalisation ? Quel niveau de langue ? Quel rythme ? Quels sont les thèmes principaux ?
    
 Pour une description, repérer sa fonction : informative, esthétique et poétique, symbolique, dramatique, évaluative, etc.


-          Pour le théâtre : où en sommes-nous dans la pièce ? Qui sont les personnages ? Quels sont leurs rapports ? Est-ce un monologue ou un dialogue ? Qui parle le plus ? Peut-on en déduire quelque chose sur les relations de pouvoir entre les personnages ? Quel est le rôle des didascalies ?
La particularité d’un commentaire composé sur un extrait de théâtre est qu’il faut absolument prendre en compte la dimension spectaculaire de l’œuvre (que voit et qu’entend le spectateur ? Jeux de voix, jeux de scène, position des personnages dans l’espace, rôle des objets, de la lumière…). La pièce de théâtre n’est pas seulement un texte : il faut imaginer la mise en scène !

-          Pour la poésie : est-ce un poème en vers ou en prose ? Quel type de rimes ou de strophes ? Quels thèmes principaux ? Ya-t-il un refrain ? Y a-t-il des jeux sur les sonorités (allitération, assonance) ? Quelles sont les figures de style et quel effet créent-elles ?

-     Pour l’argumentation : Quelle est la thèse défendue ? Avec quels types d’arguments ? Quel est le mode de raisonnement ? Quel registre ?

4)      Faire émerger une problématique. Une problématique doit répondre aux trois questions suivantes : quoi ? pourquoi ? comment ?

-          Quoi : son thème principal (les sentiments, la société, les vices …) et l’angle ou aspect choisi par l’auteur pour le traiter (la passion amoureuse ou l’amour déçu, le pouvoir ou l’anarchie, la jalousie ou la bonté …)

-          Pourquoi : quelles sont les intentions de l’auteur ? Quel est son but ? Quel effet veut-il créer sur le lecteur ? (dénoncer, faire réfléchir, émouvoir, créer le trouble, s’amuser avec le lecteur…)

-          Comment : la forme du texte (un récit réaliste, une lettre, un monologue de théâtre, une description…).Quel est le moyen mis en œuvre pour arriver au but ? Cela peut être le recours à un registre particulier, le jeu avec les codes littéraires, l’ironie…

Exemple de problématique (pour un extrait de la lettre CXLI des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos) : On verra comment une lettre (comment) de rupture amoureuse (quoi) peut devenir un véritable instrument de manipulation et de destruction (pourquoi).

C'est la marquise de Merteuil qui a fait ce modèle de lettre pour que Valmont l'envoie à Madame de Tourvel qu'il a séduite par jeu cynique, en complicité avec la marquise : c'est très pervers !

"On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est une Loi de la Nature ; ce n'est pas
ma faute.
"Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé
entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
"Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est
sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini en même
temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
"Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompée : mais aussi, ton
impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte ! Ce n'est pas ma faute.
"Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie.
Ce n'est pas ma faute.
"Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la
Nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait
aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
"Crois-moi, choisis un autre Amant, comme j'ai fait une autre Maîtresse.
Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma
faute.
"Adieu, mon Ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te
reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute."
Du Château de... ce 24 novembre 17**

5)      Regrouper les idées en deux ou trois grandes parties de sorte que les titres de parties soient une réponse à la problématique. Attention, dans un plan de commentaire, il faut toujours aller du plus évident au moins évident, de ce qui saute aux yeux à ce qui est plus subtil.

A partir de ces grands titres, classer toutes les réflexions et analyses en sous-parties cohérentes.

Exemple de plan pour la problématique ci-dessus :

I)   Une manipulation brillante

A)    Par le brouillage des identités
B)    Par un exercice d’esprit cynique

II)    Un instrument de destruction

A)    Par une démonstration par l’absurde ou la logique de la mauvaise foi
B)    Par le jeu cruel et libertin sur les sentiments





COMMENCER LA REDACTION selon la progression suivante : plan, développement, conclusion.

L’introduction : Elle peut faire environ 15 lignes en un seul paragraphe :

-          L’entrée en matière : il s’agit d’amener le sujet en faisant quelques phrases sur l’auteur, ou sur l’œuvre dont il est question, ou sur le contexte ou sur le thème abordé…Il faut impérativement que cette entrée en matière ait un rapport direct avec l’extrait qui nous intéresse (pas de récitation de biographie inutile !). Vous pouvez également partir d’une citation (d’un critique ou d’un auteur) pour introduire le texte…

-          La présentation du texte : titre, auteur, genre, forme de discours, thèmes.

-          Une brève présentation de l’extrait (situation dans l’oeuvre, personnages, action …)

-          La problématique (la problématique peut être une question mais pas forcément, vous pouvez l’annoncer en commençant par « nous verrons comment / nous verrons en quoi »)

-          L’annonce du plan (seulement les grandes parties).

-          Un saut de 1 ligne pour bien marquer la fin de l’introduction.

Le développement :

-          Vous sautez une ligne entre chaque grande partie. Vous revenez simplement à la ligne pour chaque sous-partie. Chaque paragraphe commence par un alinéa (retrait de deux carreaux par rapport à la marge).

-          Chaque grande partie est composée de 2 ou 3 sous-parties.

-          Une sous-partie peut comporter plusieurs paragraphes

-          Un paragraphe correspond à une idée : pas de paragraphe « fourre-tout », pas non plus de paragraphe qui reprend exactement la même idée que le précédent ; il faut qu’il y ait une cohérence interne pour chaque sous-partie et une progression logique (c’est une démonstration) entre chaque sous-partie et entre chaque partie. D’où l’importance au brouillon de faire un plan détaillé avec des titres et des sous-titres précis. Un paragraphe comprend au minimum cinq lignes et au maximum 15.

-          Il est nécessaire de bien introduire les citations du texte en les englobant dans une phrase et en mettant des guillemets. Il faut commenter, c’est-à-dire expliquer, et non paraphraser (ce qui serait répéter autrement et plus mal) les citations qui sont des preuves par le texte. De même, il ne s’agit pas de faire un catalogue des procédés d’écriture ou de seulement mettre des étiquettes (il y a une métaphore ou un zeugma) mais d’expliquer en quoi la forme éclaire le fond.

-          A la fin de chaque grande partie, faire une conclusion partielle (en une phrase) sur ce qui vient d’être montré et faire une phrase de transition qui amène la partie suivante. Cela permet au lecteur de bien vous suivre.

-          Pour être clair, vous devez poser une thèse (une interprétation du texte), apporter des arguments (explications, raisonnements) à partir de preuves : étude des procédés d’écriture significatifs sélectionnés et citations courtes et judicieuses du texte, bien introduites dans une de vos phrases, et commentées.
           
La conclusion se compose de plusieurs éléments :

-          un résumé bilan de votre démonstration

-          une réponse précise à la problématique (reprenez pour cela les termes que vous avez utilisés dans l’introduction pour la problématique).

-          Il est possible d’ « ouvrir » la réflexion en faisant par exemple un parallèle entre ce texte et un autre que vous connaissez (soit tiré de la même œuvre soit d’une autre œuvre ayant un rapport avec celle-ci).

-          La conclusion fait environ 15 lignes. Comme l’introduction, c’est une partie mais aussi un seul paragraphe ! 

Relisez avec le plus grand soin votre copie en traquant les erreurs d’orthographe. Vérifiez les accords des verbes avec leurs sujets, des adjectifs avec les noms. Ne vous trompez pas dans la conjugaison. Ne confondez pas les temps. Enfin, appliquez-vous dans votre écriture et présentez une copie nette, sans rature, surcharge et gribouillage. Ecrivez à l’encre bleue ou noire et soulignez les titres des œuvres à la règle et à l’encre (pas en rouge, réservé au correcteur).

Bon courage !

Et consultez les commentaires sur ce blog pour voir la méthode en pratique.

Céline Roumégoux

jeudi 16 avril 2020

L'Art d'être grand-père, Victor Hugo (1877)




L'Art d'être grand-père est la dernière œuvre de Victor Hugo, c'est un recueil composé de 27 poèmes entièrement dédiés à Jeanne et Georges, ses petits enfants, publiés en 1877.

GEORGES ET JEANNE

"Moi qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai deux ; George et Jeanne ; et je prends l'un pour guide
Et l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs essais d'exister sont divinement gauches ;
On croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un reste de ciel qui se dissipe et fuit ;
Et moi qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai l'attendrissement de dire: Ils sont l'aurore.
Leur dialogue obscur m'ouvre des horizons ;
Ils s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez comme cela disperse mes pensées.
En moi, désirs, projets, les choses insensées,
Les choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe, et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis bon, et mon cœur s'apaise en leur présence ;
J'accepte les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus toute ma vie ainsi ; je n'ai jamais
Rien connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant les êtres purs d'où monte une humble flamme;
Je contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce point du jour qui sort des berceaux et des nids."



Et voici encore quelques vers picorés
 dans L'Art d'être grand-père :

"Jeanne qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui, pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
N'a presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe ;
C'est la langue infinie, innocente et superbe
Que soupirent les vents, les forêts et les flots."


Encore un peu d'enchantement : 

"Mademoiselle Jeanne a quinze mois, et George
En a trente ; il la garde; il est l'homme complet ;
Des filles comme ça font son bonheur; il est
Dans l'admiration de ces jolis doigts roses,
Leur compare, en disant toutes sortes de choses,
Ses grosses mains à lui qui vont avoir trois ans,
Et rit ; il montre Jeanne en route aux paysans.
Ah dame ! il marche, lui ; cette mioche se traîne ;
Et Jeanne rit de voir Georges rire; une reine
Sur un trône, c'est là Jeanne dans son panier;
Elle est belle ; et le chêne en parle au marronnier,
Et l'orme la salue et la montre à l'érable,
Tant sous le ciel profond l'enfance est vénérable.
George a le sentiment de sa grandeur ; il rit
Mais il protège, et Jeanne a foi dans son esprit ;
Georges surveille avec un air assez farouche
Cette enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche ;
Les sentiers sont confus et nous nous embrouillons.
Comme tout le bois sombre est plein de papillons,
Courons, dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie.
Avec eux je chancelle, avec eux je bégaie.
Oh ! l'adorable joie, et comme ils sont charmants ! "



Combien sont à plaindre les petits-enfants

 à qui on refuse ce lien essentiel avec leurs grands-parents !



"L'ingrat cherche des torts à son bienfaiteur, 
et double les siens."
Citation de Pierre-Claude-Victor Boiste ; 

Le dictionnaire universel (1800) 

"Au-delà du silence, il y a la solitude, entre l'abandon et la trahison."
Citation de Henry de Montherlant ; Les notes de théâtre (1943)

jeudi 9 janvier 2020

La Passante du clair de lune




La Passante du clair de lune et autres nouvelles, Amazon, 2020




            Le recueil  La Passante du clair de lune et autres nouvelles, paru en janvier 2020 pour la première fois chez Amazon, rassemble 34 nouvelles et scènes dialoguées. Les textes sont courts et variés dans les registres et dans la forme.
            De la Toscane à l’Inde en passant par l’Auvergne, le Lyonnais ou des contrées fantastiques, des personnages réels ou imaginaires y vivent des aventures surprenantes, mélancoliques ou amusantes.
            Voltaire vient faire une conversation post-mortem qui résonne avec l’actualité. Des jeunes débattent en classe sur un poème de Rimbaud. On y croise des drôles de bêtes, comme Marguerite, la vache salers ou Gaspard, le grillon du foyer. Des couples d’amoureux du Moyen Âge et d’aujourd’hui y vivent des moments magiques. Le dérèglement climatique, les nuisances modernes, mais aussi des sujets plus philosophiques comme le sens de la vie ou le bonheur y sont évoqués à travers des apologues et des utopies cocasses. 
Voir ICI

dimanche 15 décembre 2019

La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, analyse de la scène des rubans ou canne des Indes, tome IV


Commentaire de la scène des rubans dans La Princesse de Clèves, tome IV
De « Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet » à  « elle entra dans le lieu où étaient ses femmes ».


"Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet ; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu’elle était seule ; mais il la vit d’une si admirable beauté qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M.de Nemours. Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s’en alla, proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M. de Nemours ; elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.
     On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.
     Ce prince était aussi tellement hors de lui-même qu’il demeurait immobile à regarder Mme de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu’il devait attendre à lui parler qu’elle allât dans le jardin ; il crut qu’il pourrait le faire avec plus de sûreté, parce qu’elle serait plus éloignée de ses femmes ; mais, voyant qu’elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant douceur et de le voir devenir plein de sévérité et de colère !
     Il trouva qu’il y avait eu de la folie, non pas à venir voir Mme de Clèves sans en être vu, mais à penser de s’en faire voir ; il vit tout ce qu’il n’avait point encore envisagé. Il lui parut de l’extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre, au milieu de la nuit, une personne à qui il n’avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu’il ne devait pas prétendre qu’elle le voulût écouter, et qu’elle aurait une juste colère du péril où il l’exposait par les accidents qui pourraient arriver. Tout son courage l’abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s’en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu’il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu’une écharpe qu’il avait s’embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu’il fit du bruit. Mme de Clèves tourna la tête, et, soit qu’elle eût l’esprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu’elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes."







Dans cette scène nocturne, la princesse est réfugiée dans un cabinet de son pavillon de Coulommiers et se croyant seule, sa pensée tournée vers l’amour secret qu’elle porte à monsieur de Nemours, elle manipule des rubans à sa couleur et contemple son portrait. Cependant, celui-ci, dissimulé derrière la fenêtre, l’observe, ignorant qu’il est lui-même surveillé par un domestique de monsieur de Clèves. Cette scène est donc d’un romanesque achevé avec le topos du regard interdit et d’une importance dramatique majeure pour la suite de l’intrigue car  c’est  l’origine de la mort du mari, Monsieur de Clèves, qui va mal interpréter cet épisode. Nous verrons en quoi cette scène est romanesque et même sensuelle et en quoi elle est tempérée par une analyse constante et une retenue faite de raison et de pudeur.

I) Une scène romanesque

A) Le regard interdit

- Les lexiques du regard et de la dissimulation sont présents, ce qui fait penser à une sorte de jeu de cache-cache à la fois exaltant et un peu pervers. « Il se rangea derrière une des fenêtres » pour se dissimuler et « Il vit qu’elle était seule ».
- La contemplation de la femme aimée procure un plaisir inouï à monsieur de Nemours : « il la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine fût-il maître du transport que lui donna cette vue. »
- Mais l’admirer sans qu’elle le sache accroît cette jouissance : « la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait [… ] c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. » On remarque la figure d’exagération qui fait de ce « voyeur » un amant hors du commun ! On dirait que madame de Lafayette s’emploie à magnifier une curiosité indiscrète, pour ne pas dire malsaine !
- Cependant, monsieur de Nemours n’a aucun scrupule à « espionner » madame de Clèves mais il craint de se montrer, même si il en éprouve une vive envie : « Il trouva qu’il y avait eu de la folie, non pas à venir voir Madame de Clèves sans en être vu, mais à penser de s’en faire voir. »
- En effet, quand il fait du bruit par maladresse et « qu’elle crut le reconnaître », elle s’échappe vite pour retrouver ses domestiques. Il ne reste plus à monsieur de Nemours qu’à s’en retourner sans pouvoir l’aborder !

On avait vu dans la scène du portrait dérobé (tome 2) que monsieur de Nemours voulait à tout prix s’emparer de l’image de Madame de Clèves. Le regard est donc une métaphore de la possession physique et dans cet épisode, monsieur de Nemours fait plus que convoiter une image : c’est la femme elle-même qu’il désire.

 
B) Un tableau sensuel et un aveu implicite

- La description de la posture sensuelle de madame de Clèves à travers les yeux de monsieur de Nemours fait irrésistiblement penser à un tableau de Fragonard où la princesse poserait en belle alanguie : « Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. » Le regard de Nemours surprend le « négligé » de la princesse et s’attarde sur son corps en partie dénudé, ce qui ne peut qu’attiser son désir. On note la litote pudique de la tournure négative : « elle n’avait rien » pour suggérer la nudité. Cette phrase n’est pas sans rappeler les vers de Racine dans Britannicus (1669) où Junie est évoquée ainsi par Néron :
« Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil. »
- Mais le tableau s’anime : « Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. » Ce rappel de l’épisode du tournoi et le renversement des rôles (c’est la femme qui porte les couleurs de l’homme) nous replace dans un contexte chevaleresque et courtois. Mais surtout, la symbolique des couleurs remplace l’aveu d’amour de madame de Clèves : c’est le signe que monsieur de Nemours occupe son esprit et son cœur !
- Mieux, « il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire qu’il avait portée quelque temps ». Madame de Clèves s’est emparée, elle aussi, d’un objet appartenant au duc et pas n’importe quel objet : la canne est sans nul doute un fort symbole phallique et le fait qu’elle fasse des nœuds autour avec des rubans est un geste significatif … Madame de Lafayette ne déteste pas l’érotisme même si elle minaude avec mièvrerie  en écrivant : « Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur (sans candeur !) que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur » !
- Mais là ou l’aveu est sans ambiguïté,  c’est lorsque madame de Clèves se lève pour aller contempler le portrait de Monsieur de Nemours : « elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner. » Cette scène est en miroir avec la scène du portrait dérobé où madame de Clèves observe à son insu monsieur de Nemours et le surprend en train de dérober son portrait. La similitude des actes montre la réciprocité des sentiments. Les portraits dans les deux cas sont les substituts de la personne aimée et désirée.

Monsieur de Nemours en est sûr : elle l’aime ! « La personne qu’il adorait » et  « à qui il n’avait encore jamais parlé de son amour » l’aime et il se trouve « rassuré par les espérances que lui donnaient tout ce qu’il avait vu ». Il s’agit à présent de se démasquer et c’est là que se rencontre l’obstacle !  Ainsi cette scène si sensuelle et suggestive qui devrait inciter à toutes les audaces est-elle modérée par la crainte de déplaire et surtout de contrevenir à la bienséance, tout comme la princesse qui préfère « la raison et la prudence » en s’empêchant d’aller vérifier dans le jardin la présence du duc. Une belle occasion manquée, décidément !

La canne des Indes. Gravure de Jules-Arsène Garnier d’après Alphonse Lamotte. La Princesse de Clèves, Paris, Conquet, 1889


 
II) Le débat introspectif et le flottement onirique

A) Un amour sous analyse

Monsieur de Nemours ne se contente pas de regarder, il pense !
- Les verbes de réflexion d’abord en vue d’adopter une stratégie d’approche : « Il pense qu’il devrait attendre à lui parler […] il crut qu’il le pourrait faire avec plus de sûreté » alternent avec des verbes de volonté : « Il prit la résolution d’y entrer ».
- Pourtant l’émotion le submerge : « Quel trouble n’eut-il point ! ». Une série d’exclamatives souligne son désordre intérieur : « Quelle crainte de lui déplaire […] Quelle peur de faire changer ce visage ! ».
- De cette faiblesse naît un débat intérieur entre raison et bienséance d’une part et entre passion et impulsion d’autre part : « Il trouva qu’il y avait eu de la folie […] à penser de s’en faire voir […] Il lui parut de l’extravagance dans sa hardiesse ». L’honnête homme se retrouve dans ces scrupules : la conduite devant toujours être réglée par la mesure et la raison classique !
- Il se résout à agir « poussé néanmoins par le désir de lui parler », mais le trouble le rattrape, il fait du bruit, et en rompant le silence, rompt le charme : il fait fuir la princesse !
Monsieur de Nemours, malgré « sa hardiesse » contrôle admirablement son esprit mais c’est son corps qui le trahit, il est maladroit ! On ne peut s’empêcher de le trouver pourtant bien timoré, bien raisonnable. La passion du grand siècle est dans la retenue !

B) Le flottement onirique

Cette scène oscille donc entre romanesque et réflexion à tel point qu’on peut y déceler une sorte de songe voire une hallucination.
- Les jeux d’ombre et de lumière y contribuent. Dans ce clair-obscur provoqué par les flambeaux, madame de Clèves va se demander si elle n’a pas eu une hallucination en croyant apercevoir l’objet de ses pensées : « madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu’elle eût l’esprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu’elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître ».
- L’aspect féerique du « plus beau lieu du monde » où « il la (madame de Clèves) vit d’une si admirable beauté » ressemble à une sorte de rêve éveillé.
- La rêverie de la princesse dans la contemplation du tableau renforce cette interprétation : « elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner. »
- Enfin, l’impossibilité d’exprimer par des mots le ressenti des personnages : « On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours » place résolument cette scène dans une ambiance onirique, un peu vague.

Ainsi, les personnages ne vont-ils pas au bout de leurs intentions, empêchés par leur raison, les règles de la bienséance et par une sorte d’impuissance née de leurs rêveries. Peut-être aussi ont-ils tout simplement peur de l’amour ou plutôt de sa concrétisation, comme si l’amour rêvé était plus exaltant que l’amour vécu.

Cette charmante scène des rubans pleine de romanesque féérique et de sensualité érotique semble plus rêvée que véritablement vécue par les deux protagonistes. Le silence, les jeux de lumière et la disposition des lieux et des personnages la rapprochent d’un tableau de genre galant. Quand le bruit et le mouvement viennent déranger cette composition, tout s’évanouit et rien ne s’accomplit. A la fin du roman, quand les deux personnages pourront enfin se parler, l’impossibilité du rapprochement sera évidente. Madame de La Fayette aura gardé cette tendance des Précieuses qui, dans l’amour, préféraient le délai, l’empêchement à la réalisation : une sorte de frustration poétique en quelque sorte …

Céline Roumégoux

Tous droits réservés

mardi 9 juillet 2019

La tournée des châteaux du Val de Loire

Les châteaux du Val de Loire

Cheverny, Chaumont-sur-Loire, Amboise, Le Clos-Lucé, Blois, Beauregard

Visitons les merveilles de la Renaissance et du Grand Siècle !