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mercredi 10 avril 2013

EAF réécritures de fables sur le roseau (La Fontaine, Pascal, Anouilh, Queneau) corrigé questions sur corpus et dissertation


 

Texte A : Jean de La Fontaine, Fables, livre I, 
 Le Chêne et le roseau  (1668)

Le chêne un jour dit au roseau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête.
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrai de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.


 Texte B : Jean Anouilh, Fables,
  Le Chêne et le roseau  (1962) :

Le chêne un jour dit au roseau :
« N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable ?
La morale en est détestable ;
Les hommes bien légers de l'apprendre aux marmots.
Plier, plier toujours, n'est-ce pas déjà trop,
Le pli de l'humaine nature ? »
« Voire, dit le roseau, il ne fait pas trop beau ;
Le vent qui secoue vos ramures
(Si je puis en juger à niveau de roseau)
Pourrait vous prouver, d'aventure,
Que nous autres, petites gens,
Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents,
Dont la petite vie est le souci constant,
Résistons pourtant mieux aux tempêtes du monde
Que certains orgueilleux qui s'imaginent grands. »
Le vent se lève sur ses mots, l'orage gronde.
Et le souffle profond qui dévaste les bois,
Tout comme la première fois,
Jette le chêne fier qui le narguait par terre.
« Hé bien, dit le roseau, le cyclone passé -
Il se tenait courbé par un reste de vent -
Qu'en dites-vous donc mon compère ?
(Il ne se fût jamais permis ce mot avant)
Ce que j'avais prédit n'est-il pas arrivé ? »
On sentait dans sa voix sa haine
Satisfaite. Son morne regard allumé.
Le géant, qui souffrait, blessé,
De mille morts, de mille peines,
Eut un sourire triste et beau ;
Et, avant de mourir, regardant le roseau,
Lui dit : « Je suis encore un chêne. »


Texte C : Blaise Pascal, Pensée 347, Pensées (1670) :


"L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale."




Texte D : Raymond Queneau, Battre la campagne,
 Le peuplier et le roseau  (1968) :

A cheval sur ses branches
le peuplier dit au roseau
au lieu de remuer les hanches
venez faire la course au trot

Le peuplier caracole
il fait des bonds de géant
c'est tout juste s'il s'envole
pas; le roseau, lui, attend

l'arbre se casse la gueule
expire chez le menuisier
et servira de cercueil
à quelque déshérité

amère amère victoire
le roseau qui n'a pas bougé
ne retirera aucune gloire 
De s'être immobilisé



Sujet :

I) Vous répondrez d'abord aux questions suivantes :
1) Analysez l'évolution de la "morale" dans les fables du corpus
2) Quelles images de l'homme propose chacun de ces textes ?

II) Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants :

Commentaire :
Faites un commentaire de la fable de La Fontaine en montrant l'opposition des points de vue et l'originalité de l'apologue

Dissertation :
La forme de l'apologue vous semble-t-elle efficace pour défendre une opinion ?

Ecriture d'invention :
Vous rédigerez un apologue en prose qui se terminera par la phrase : "Je suis encore un homme" pour illustrer votre vision de l'homme.

Corrections :

Avant de répondre aux questions


Exercice d’évaluation à étapes

Niveau : Premières L / S / ES
Cours : La question du corpus
Type : Méthodologie
Difficulté : moyenne
Temps estimé : 15 minutes

I) Définir la nature du corpus : étude du paratexte
1) A quelles époques ces fables sont-elle écrites et qu’en tirez-vous comme réflexion ?
2) Comparez et commentez les titres des fables et des œuvres d’où elles sont tirées.

II) L’analyse du corpus

Astuce : dans un corpus, cherchez toujours le texte le plus atypique

3) Quel texte s’éloigne le plus de la forme traditionnelle de la fable ? Pourquoi ?
4) Quel est le végétal protagoniste présent dans les quatre textes et pourquoi ?
5) Quelle est la fable où la morale est explicite ?

III) L’élaboration d’un plan : analysez l’évolution de la morale dans les fables du corpus

6) En introduction : quelle est la thématique commune aux quatre textes à mettre en évidence ?
7)  En première partie du développement  (mettre en relation deux textes du corpus) : « Je plie, et ne romps pas » dit le roseau de la fable de La Fontaine. « Plier, plier toujours, n’est-ce pas déjà trop, / Le pli de l’humaine nature ? » semble répondre le chêne de la fable d’Anouilh. Comment se différencie la morale des deux fables à partir de la polysémie du verbe « plier » ?
8) En deuxième partie (mettre en relation deux textes du corpus) : Comment Queneau et Pascal envisagent-ils la compétition entre les éléments de la nature et quelle morale en tirent-ils ?
9) Conclusion : Comment la morale des fables évolue-t-elle et à quels domaines font-elles appel ?

Réponses :

I) Définir la nature du corpus : étude du paratexte

1) Ces quatre fables sont écrites au XVIIe et XXe siècles. La Fontaine écrit en 1668 et Pascal en 1670, à l’époque de Louis XIV où règne la monarchie absolue. Les privilèges et l’orgueil des élites leur donnent le sentiment d’être tout puissants et invulnérables. Chacun des auteurs démontre la faiblesse des Grands et des hommes en général. Anouilh et Queneau écrivent en 1962 et 1968, à l’époque de la contestation sociale où les idées de compétition (Queneau) et de servitude (Anouilh) sont mises en doute.

2) Les titres des fables sont semblables chez La Fontaine et Anouilh, ainsi que les titres des recueils. Queneau change un des protagonistes dans sa fable « le peuplier et le roseau » et le recueil ne porte plus la mention du genre. Pascal intitule son fragment « Pensée 347 » dans son œuvre Pensées. On voit donc la volonté d’Anouilh de reprendre la fable de La Fontaine en modifiant la morale, tandis que Queneau avec ses variantes en fait une parodie. Quant à Pascal, avec le terme « pensée », il annonce une réflexion plus philosophique sans raconter d’anecdote.

II) L’analyse du corpus

3) Le texte de Pascal, écrit en prose, s’éloigne le plus de la forme de la fable. Il se contente de comparer l’homme à un roseau et fait une réflexion philosophique..
4) Le roseau est présent dans les quatre fables à cause de sa souplesse et de sa petitesse,  comparables à celles de l’homme.
5) Pascal est le seul à exprimer une morale explicite : « Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. »

III) L’élaboration d’un plan : analysez l’évolution de la morale dans les fables du corpus

6) La thématique commune à mettre en évidence dans l’introduction est l’allégorie du roseau qui représente l’homme aux prises avec les autres et la nature.
7) Le verbe « plier » se comprend différemment chez La Fontaine et Anouilh. Le premier insiste sur la flexibilité qui fait la force de l’homme simple qui sait s’adapter aux événements et se protéger. Anouilh voit dans « plier » l’esprit de servitude et de servilité et préfère la mort héroïque et touchante du grand chêne, fidèle à ses valeurs.
8) Pour Pascal et Queneau, la compétition physique entre l’homme et la nature ou entre deux hommes, figurés par le peuplier et le roseau, est inutile. Pascal appelle à développer l’intellect et Queneau montre l’absurdité tragique de se mettre en compétition entre humains.
9) La morale évolue dans le sens de la remise en cause de la solidité du roseau face au danger et à la vanité de se mesurer à l’autre. Pascal n’envisage que le rapport de l’homme à la nature en général et montre qu’il peut lui être supérieur par la force de sa pensée. Ces morales font appel aux domaines de la philosophie, de la politique, de la morale et de la société.
 

Ce travail préliminaire accompli, il est plus aisé de répondre aux questions d'ensemble suivantes :


1) Analysez l’évolution de la morale dans les fables du corpus


            Dans les quatre fables du corpus, la Fontaine, Anouilh, Pascal et Queneau assimilent tous l’homme à un roseau aux prises avec les éléments de la nature ou à une compétition. On verra comment s’exprime la morale et son évolution dans la réécriture des fables.

            Si La Fontaine préconise pour les faibles de « plier » devant les difficultés de la vie, figurées par les vents, Anouilh prend le verbe « plier » au sens de « se soumettre ». Dans le premier cas, le roseau résiste au vent et le chêne est déraciné malgré sa force et son orgueil. Dans le second cas, il en est de même, mais le chêne a le dernier mot : « Je suis encore un chêne ». La force morale est ici plus forte que la capacité à « plier l’échine », c’est-à-dire à accepter toutes les servitudes et à s’y adapter.

            Queneau, lui, déclare le match nul, si match il y a, car le roseau refuse la course que lui propose le peuplier. Au bout du compte, « le roseau attend » et le peuplier « se casse la gueule » et finit transformé en cercueil. Mais le roseau « ne retirera nulle gloire de s’être immobilisé ». A quoi bon entrer en compétition et dépasser les limites de sa condition ? Mais s’y résigner n’est pas plus glorieux !
            Quant à Pascal, inutile pour lui d’envisager pour l’homme-roseau un combat contre la nature. Sa faiblesse physique le fera mourir. Sa noblesse et sa dignité résident dans sa pensée dont l’univers est dépourvu. C’est le seul auteur qui donne une morale explicite : « Travaillons donc à bien penser ».

            Ainsi la fable de la Fontaine est réécrite par deux auteurs du XXe siècle, Anouilh et Queneau qui en font évoluer la morale. La prudence et la flexibilité du roseau louées par La Fontaine sont contestées. Anouilh privilégie la dignité de celui qui refuse de se courber tandis que Queneau renvoie les deux protagonistes à leur impuissance à changer leur destin. Pascal, définit la supériorité du genre humain par sa capacité à penser. Ces apologues sont à la fois moraux, sociaux, politiques et philosophiques. On sent chez La Fontaine le désir de faire la leçon aux puissants de la terre. Pascal envisage la force et la faiblesse de la condition de l’homme face à la puissance de la nature. Les auteurs du XXe siècle insistent sur l’absurdité du combat entre forts et faibles. 


2) Quelles images de l’homme propose chacun de ces textes ?

            Dans les quatre fables de l’étude, les auteurs se servent d’allégories végétales pour décrire le destin de l’homme. Trois d’entre eux, La Fontaine, Anouilh, Queneau, imaginent une  anecdote qui met les végétaux dans une situation de péril ou de compétition. Pascal, lui, se sert d’une métaphore filée, comparant l’homme à un faible roseau. Il en ressort des images et représentations différentes de l’homme.

            Trois auteurs du corpus envisagent des rapports de force entre puissants et faibles. C’est penser l’homme dans ses rapports sociaux. La Fontaine donne l’avantage au faible qui est souple, humble, adaptable et résiste au vent de l’adversité, tandis que le fort, rigide et orgueilleux, succombe. Anouilh dénonce la servilité du faible et préfère la dignité du fort qui ne renonce pas à ses principes jusqu’à en mourir. Dans les deux cas, on voit une sorte de revanche sociale du faible : « On sentait dans sa voix sa haine satisfaite » commente Anouilh.
           
            Queneau montre l’inutilité de se mesurer l’un à l’autre car le destin final de l’homme n’est ni la gloire ni la réussite : le peuplier « servira de cercueil à quelque déshérité ». Pascal se place à un niveau supérieur et montre que le genre humain domine les forces aveugles et inconscientes de la nature par sa capacité à penser : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. »

            Pour tous les auteurs, il est question de savoir ce qui fait la grandeur de l’homme. Est-ce sa constitution physique ? Sa position sociale ? Sa force morale ? La puissance de sa pensée ? Mais dans tous les cas, l’homme devra s’accommoder de son destin de mortel et de sa lutte inutile contre la Nature, au sens large, car le combat physique est perdu d’avance.
 


II) Dissertation : la forme de l’apologue vous semble-t-elle efficace pour défendre une opinion ?


La fable, la parabole, le conte philosophique, le récit utopique et même le mythe : autant de formes différentes de l’apologue, qui est un récit plaisant en vers ou en prose, qui illustre une leçon ou une morale. Le lecteur a toujours plaisir à réfléchir à partir d’une histoire plutôt que de lire un austère traité de morale ou de philosophie. Cependant, on peut se demander si l’apologue est efficace pour défendre une opinion. On verra ce qui peut attirer le lecteur et la nature des enseignements qu’il trouve dans ce genre littéraire. On en montrera aussi les limites et qu’il existe d’autres genres tout aussi attractifs et efficaces.

I) Un récit plaisant

A) Par la nature variée des actants

- Le regard étranger qui dépayse et amuse en montrant nos travers sociaux sous un angle cocasse est un bon moyen d’attirer le lecteur. C’est le cas dans les contes philosophiques de Voltaire. Ainsi Babouc ou Candide sont des étrangers ou des naïfs qui découvrent les défauts de la société de leur temps et s’offusquent de la barbarie des guerres, du scandale de l’esclavage, de la saleté des villes, entre autres.
- Les animaux ou les végétaux sont choisis aussi pour incarner des types sociaux ou psychologiques. La Fontaine se sert du lion pour critiquer le roi ou du renard pour cibler les hypocrites et les flatteurs et mettre en garde contre leurs agissements. Marie de France (XIIe siècle) dans L’assemblée des lièvres  montre qu’il est bien vain d’aller trouver son bonheur ailleurs que chez soi.
- Les personnages magiques des contes de fées figurent le bien ou le mal comme la fée et la sorcière. Les objets aussi sont symboliques et peuvent illustrer une leçon, comme la statue d’or et de boue que fait fabriquer Babouc dans Le monde comme il va de Voltaire et qui représente la société avec ses qualité et ses défauts.

B) Par les péripéties qui tiennent en haleine ou amusent

- Les apologues prennent souvent la forme du récit d’apprentissage ou d’initiation. Ainsi le héros est envoyé en mission et doit vaincre des obstacles et en ressortir fortifié. Que ce soit un adulte ou un enfant, il découvre, déjoue des pièges, réfléchit et redresse des situations injustes. Le petit Poucet de Perrault, le plus faible de la fratrie va trouver le moyen de sauver ses frères et leur faire retrouver le chemin de la maison grâce à sa débrouillardise. Candide se retrouve dans des situations rocambolesques ou dangereuses et va finalement découvrir le secret du bonheur dans le travail et une petite communauté solidaire.
- La saynète croquée par un fabuliste comme Florian (XVIIIe siècle) dans Le Chat et le miroir, après un début piquant : « Sur une table de toilette, ce chat aperçut un miroir », nous donne à voir les contorsions comiques d’un chat, obstiné à découvrir les secrets d’un miroir. Il se résigne enfin à en abandonner le mystère qui le dépasse et à retourner à un domaine à sa portée, à savoir les souris !
- Les récits utopiques présentent des sociétés idéales qui sont tout le contraire des sociétés existantes, que ce soient Utopia de Thomas More ou La Cité du soleil de Campanella.
Par leur brièveté, leur fantaisie, leur charge comique, les apologues plaisent au lecteur et l’instruisent. Les registres utilisés comme le merveilleux ou l’ironie voilent la plate réalité et actionnent l’imagination et la réflexion.

II) Les enseignements des apologues

A) Développer la réflexion individuelle

- En montrant les défauts de l’homme ordinaire, les apologues invitent à les corriger. Ainsi le fort, comme le chêne, dans la fable de La Fontaine, aura intérêt à prendre exemple sur le roseau faible et à plier pour ne pas se rompre.
- Les grands de ce monde devraient bien se souvenir : « qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi » ainsi que le découvre sire lion dans Le Lion et le Rat de la Fontaine.
- Les leçons de sagesse abondent pour tous, comme l’aphorisme du bon Turc dans Candide : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ».

B) Favoriser l’esprit critique collectif

- Proposer une cité idéale, c’est montrer les défauts du temps concerné et inciter à transformer la société. L’Eldorado de Candide concentre l’idéal des Lumières où les prisons et les tribunaux sont remplacés par un imposant palais des sciences et où le roi est débonnaire et accessible à ses sujets.
- Les contre-utopies des temps modernes mettent en garde contre les dérives perverses des sciences poussées à l’extrême comme Dans le meilleur des mondes de Huxley où la génétique a pris le pouvoir et la liberté des hommes.
- Parfois les fables contribuent à la concorde sociale. Ainsi la fable d’Esope où se disputent l’estomac et les pieds, reprise par La Fontaine dans Les membres et l’estomac (Fables, III, 2), montre que le corps humain comme le corps social a besoin de « travailleurs » (les membres) et de « directeurs » (l’estomac) pour pouvoir fonctionner. On raconte qu’au Ve siècle av. J.-C., cette fable arrêta une rébellion du petit peuple contre la noblesse romaine !

Critiquer et proposer, poser des questions et apporter des réponses : voilà les objectifs des apologues. Ils font appel à l’imagination, la sensibilité, l’émotion, le rire et surtout à la réflexion. Tous sont didactiques et couvrent tous les domaines : moral, politique, social, philosophique, religieux. Cependant ils ont des limites et certains autres genres littéraires peuvent être tout aussi efficaces, voire plus.

III) Les limites des apologues et les autres moyens de défendre une opinion

A) Les limites

- Certaines morales contenues dans les fables peuvent ne pas être si compréhensibles que cela, surtout pour les enfants. Rousseau l’avait montré dans L’Emile et écrivait « on achète l'agrément aux dépens de la clarté ». Il en est de même quand les auteurs usent de l’ironie et de l’allusion : certains lecteurs auront du mal à décrypter le message subtil et feront même des contresens.
- Rousseau, encore, reprochait aux fables leur morale ambiguë, pas si morale au fond. Prenant l’exemple de La Cigale et la Fourmi, il déplorait que ce récit encourage l’enfant à être « avare et dur » et en plus, en prenant plaisir « à railler dans ses refus » de charité. Il conclut en disant que « au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon ». Platon, bien avant lui, déconseillait de lire Homère à cause des mauvais exemples véhiculés par les mythes.
- Enfin, quelques apologues reflètent l’idéologie de leur temps ou propagent des idées conservatrices, caricaturales ou choquantes. Candide n’échappe pas à un certain manichéisme et la caricature de la philosophie de Leibniz frise la mauvaise foi. Certaines utopies font la part belle au pouvoir d’une élite qui peut devenir tyrannique comme dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac où les enfants prennent le pouvoir sur les parents et où « la virginité est un crime » !

B) Des formes littéraires concurrentes de l’apologue

- Le théâtre est une excellente tribune pour diffuser des idées. Marivaux l’avait bien compris en mettant en scène dans L’Ile des esclaves l’inversion des rapports sociaux entre maîtres et valets pour montrer, non pas qu’il fallait faire la révolution, mais que seul le hasard de la naissance ou de la vie  nous attribuait une condition et qu’il fallait être juste et raisonnable et ne pas abuser de ses avantages.
- La nouvelle et le roman peuvent avoir valeur d’apologue avec plus de finesse et de profondeur psychologique. Les Contes normands de Maupassant, La Métamorphose de Kafka ou Le baron perché de Calvino présentent tous les rapports conflictuels au sein de la famille ou du groupe social de manière imagée ou réaliste. Grégoire Samsa métamorphosé en cafard  chez Kafka n’existe plus pour ses proches et devient objet de répulsion et de rejet alors que le baron de Calvino fuit sa famille pour s’établir définitivement dans les arbres pour conquérir sa liberté.
- Enfin l’essai ou la lettre ouverte comme l’article J’accuse de Zola prennent clairement positon et usent d’une argumentation directe et claire qui ne laisse aucun doute sur les positions de l’auteur. C’est le cas du Traité de la tolérance de Voltaire ou du Contrat social de Rousseau.

L’apologue par sa diversité et sa souplesse se prête bien à la diffusion des idées, opinions et réflexions de toutes natures. Le récit est court, captivant et va à l’essentiel. On use de persuasion pour ralier le lecteur à une opinion. On s’intéresse aussi bien à la morale privée qu’à l’éthique sociale, politique ou religieuse. On critique une conduite ou une société et on propose des remèdes. Mais la distanciation, provoquée par le masque de la fiction et des registres fantaisistes, nuit à l’identification, parfois brouille même le message qui est mal compris par le lecteur. Une représentation théâtrale lèvera mieux les doutes et touchera une assemblée plus nombreuse. L’argumentation directe de l’essai ou l’approfondissement psychologique du roman et de la nouvelle longue seront plus clairs mais demanderont plus d’efforts au lecteur. Socrate, lui, préconisait le dialogue où les questions étaient plus importantes que les réponses. L’art de la conversation qui était, avant, l’apanage des Français semble pourtant prendre une forme moderne et se généraliser dans les forums sur Internet. Comme quoi penser, exprimer des idées et les faire partager est toujours d’actualité.


 Le Penseur de Rodin (jardin du musée Rodin, Paris)

Corrigé de Céline Roumégoux

Pour le commentaire sur la fable de la Fontaine :

Voir ICI  ou ICI ou ICI





jeudi 28 mars 2013

Le Désert de la Grâce de Claude Pujade-Renaud : notes de lecture


Le Désert de la Grâce de Claude Pujade-Renaud
éditions Actes Sud. (2007)



            Difficile de résumer ce livre et d’en faire un compte-rendu linéaire tant il est morcelé par les différentes voix qui lui donnent vie. Toute l’histoire évolue autour de l’Abbaye de Port-Royal des Champs, fief de la foi janséniste, réprimée et décimée par Louis XIV. C’est l’histoire de toute une lignée de femmes appartenant à des familles de renom : Arnauld, Le Maistre, Pascal, Racine, ces Messieurs et ces Dames de Port-Royal qui allaient ébranler la foi catholique par leur rigorisme dans la foi. C’est l’histoire de la persécution contre cet ordre jusqu’à son éradication en 1709 par la destruction de Port-Royal des Champs. Et pourtant, malgré la congrégation anéantie, les religieuses dispersées dans d’autres couvents, privées des sacrements si elles ne signaient pas un formulaire de renonciation, tout un réseau de soutien, de sympathie se met en place pour sauver les archives de Port-Royal, les écrits des Grands Maîtres. Et c’est une petite aristocrate, Françoise de Joncoux, surnommée «  L’Invisible » qui orchestre tout cela, travaillant inlassablement à la copie des Lettres entre les membres de la communauté : elle déchiffre et recopie les liasses de documents, de manuscrits du monastère, sauvés avant la destruction de Port-Royal.

            A côté de Mme de Joncoux, on trouve Claude Dodart, médecin à la cour mais fils d’un médecin attaché à l’Abbaye de Port-Royal. Les points de vue se croisent, se complètent, interfèrent. On trouve également celui de Marie- Catherine Racine qui a été novice à Port-Royal, arrachée à l’Abbaye au moment de son démantèlement puis mariée et mère de deux jeunes enfants. Marie- Catherine s’interroge sur son père Jean Racine, ses liens avec Port-Royal, sa rupture avec le monastère puis sa réconciliation avant sa demande d’y être enterré. Autant de questions qu’elle se pose. Elle recherche un manuscrit de son père, introuvable. Néanmoins, elle découvrira dans les correspondances les traces de la liaison de Racine avec l’actrice la Champmeslé, le fait que celle-ci ait attendu un enfant de Racine, ait absorbé une poudre propre à la faire avorter. C’est l’époque de l’Affaire des Poisons dans laquelle sont impliqués plusieurs courtisans. Racine fait profil bas et doit retirer sa fille Marie-Catherine de Port-Royal à la demande de Mme de Maintenon. C’est ce qu’elle découvrira.


            Ce roman au titre évocateur Le Désert de La Grâce  fait revivre à travers les différentes voix qui le traversent l’atmosphère de piété, de sérénité qui entourait ce lieu clos : havre de paix, de prières, d’étude, de communion spirituelle, de fraternité pour ceux et celles qui y étaient admis. Dans ce lieu de la vallée de Chevreuse, si justement nommé Port-Royal des Champs, rayonnait cette indépendance des consciences et des âmes, que le monarque, fût-il le Roi-Soleil, ne pût fléchir. L’œuvre de «  L’Invisible » et de ses aides allait perdurer au-delà du Grand-Siècle.

            L’écriture s’allie à la hauteur du sujet traité. La délicatesse de l’évocation, des mots employés rendent le sujet poignant. On entre dans ce tourment des moniales, on pénètre leurs angoisses d’être arrachées à ce lieu de paix et de prières mais on quitte ce livre avec le sourire de la Grâce.
            Un bel ouvrage en vérité, qui mérite toute votre attention.  Une écriture éblouissante.

                                                                                  Josseline G. G.  (15 /02 / 2013)

mercredi 27 mars 2013

Correction sujet argumentation EAF : la liberté de l'homme


Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVlème siècle à nos jours.
                    Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».
                    
                    Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Education, livre IV, 1762.
Texte C : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.
Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».
   LE LOUP ET LE CHIEN
Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli1, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille;
Et le Mâtirr2 était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères3, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré; point de franche lippée4 :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portants5 bâtons, et mendiants;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs6 de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé :
« Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi rien? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours, mais qu'importe ?
- Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
1. poli : le poil luisant.
2. mâtin : chien puissant.
3. cancres, hères : hommes misérables et de peu de considération.
4. franche lippée : nourriture abondante et facile.
5. portants : orthographe de l'époque, même remarque pour mendiants.
6. reliefs: restes.

Illustration de Granville (détails) 
Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Education, livre IV, 1762.

   Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple; ceux qu'on veut avoir à soi seul, on ne les a plus : si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture, je n'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la promenade; me voilà forcé de l'aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître et ne se trouve bien qu'où il ne l'est pas; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus dans ma richesse ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage; il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j'usurpe1 sur les princes mêmes; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms, je fais de l'un mon parc, de l'autre ma terrasse, et m'en voilà le maître; dès lors je m'y promène impunément, j'y reviens souvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher, et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m'importe; je prends mon parc sur mes épaules et je vais le poser ailleurs; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j'aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.
  Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables; voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n'est qu'illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles, quelque riche qu'il puisse être, mangera son or en fumier et ne connaîtra jamais le prix de la vie.
   On m'objectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter : c'est précisément à quoi j'en voulais venir. On a du plaisir quand on en veut avoir; c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous, et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paraître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesse; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion, est assez riche : c'est l'aurea mediocritas2 d'Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence3, car pour le plaisir elle n'est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi, mais, ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.

1. j'usurpe : je m'empare de ce qui ne m'appartient pas.
2. aurea mediocritas : « médiocrité dorée », art de vivre dans la juste mesure.
3. opulence : richesse.
 
Texte C : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.

 [Etienne Lantier, mineur logé chez les Maheu, discute avec eux chaque soir des conditions de vie des mineurs.]

   Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnernort1, s'il était là, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine2, sans en demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l'ambition aux charbonniers.
  - Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope ... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai ? inutile de se casser la tête à réfléchir là-dessus.
  Du coup, Etienne s'animait. Comment! la réflexion serait défendue à l'ouvrier ! Eh ! justement, les choses changeraient bientôt, parce que l'ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger la chair: il ne s'en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine; et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas égaux depuis la Révolution ? puisqu'on votait ensemble, est-ce que l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait ? Les grandes Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C'était pour ça, nom de Dieu ! et pour d'autres choses, que tout péterait un jour, grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron3même : les grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs. Ah ! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil ! Du moment qu'on n'était plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort ?

1. Bonnemort : surnom d'un vieux mineur, Vincent Maheu, grand-père d'une famille nombreuse employée à la mine.
2. veine : désigne la couche de charbon, le filon de houille.
3. coron : habitat dans lequel logent les familles des mineurs.

I) Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez
à la question suivante (4 points) :
                    Qu'est-ce qui, selon les quatre textes du corpus, permet à l'homme d'être libre ?

II) Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
  • Commentaire : Vous commenterez le texte de La Fontaine (texte A) 

  • Dissertation : Comment la littérature, à travers différents genres littéraires, permet-elle de questionner et d'améliorer la condition humaine ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, les oeuvres étudiées en classe et celles que vous avez lues.

  • Invention :  Dans une fable en prose, vous raconterez comment des personnages que vous définirez font des choix libérateurs.

 La question transversale


Qu'est-ce qui, selon les trois textes du corpus, permet à l’homme d’être libre ?

La Fontaine, Rousseau et Zola exposent dans leurs textes respectifs, Le Loup et le Chien (1668), Emile ou de l’éducation (1762) et Germinal 1885) des situations dans lesquelles l’individu ou le groupe exprime ou défend sa liberté. Cependant la notion de liberté n’est pas considérée sous le même angle dans les trois textes. Après avoir examiné ce que les auteurs comprennent sous le terme de « liberté » et à quelles formes de servitude ils l’opposent, on examinera comment ils s’y prennent pour illustrer leur propos et pour convaincre le lecteur.

I) De quelle libertés est-il question ?

A) La liberté de se déplacer sans entrave
La Fontaine et Rousseau font tous deux l’éloge de la libre circulation. Le loup de la fable, apercevant le cou pelé du chien bien nourri mais à la chaîne, s’étonne : « vous ne courez donc pas où vous voulez ? » tandis que Rousseau « [s’] accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui [lui] plaisent » sans s’embarrasser de clôtures, comme le font les riches propriétaires.

B) La liberté  de réflexion et d’instruction
Zola met dans la bouche d’Etienne Lantier son désir de libération du travail abrutissant par la réflexion et la lutte pour améliorer la condition de mineur, assimilé jusque-là à « une machine à extraire la houille ».

Ces libertés sont d’après les auteurs préférables à l’inertie de la résignation et de l’ignorance du père Bonnemort de Germinal ou à la bonne chère prodiguée par le maître du chien enchaîné de la fable ou encore à la jouissance égoïste et sans joie du riche propriétaire qui s’enferme dans ses terres d’après Rousseau.


II) Des situations qui prennent valeur d’exemples

A) La liberté individuelle face à la servitude volontaire
« Etre libre et maître de lui » tel est le secret du bonheur de l’homme selon Rousseau pourvu qu’il bénéficie de la santé et du nécessaire pour vivre. Le philosophe insiste sur le «  partage avec le peuple » pour obtenir du plaisir et de l’amusement et pour le montrer il se sert de son exemple personnel qu’il appliquera à son élève Emile. Il fustige la propriété exclusive car « le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche » et le riche ne trouve pas en elle la satisfaction et « est forcé de se fuir toujours ». Il se fait le prisonnier de ses biens et n’en retire aucun plaisir.
 Quant à La Fontaine, il présente un chien-esclave satisfait, prêt à toutes les bassesses comme « donner la chasse […] aux mendiants » pour obtenir «  une franche lippée » de son maître. Le loup, insensible aux arguments tentateurs du chien préfère mourir de faim dans les bois et ne voudrait « pas même à ce prix un trésor » d’où sa course éperdue et libre.

B) La liberté collective de se défendre et de progresser dans la justice sociale
Très clairement, Zola dans cet extrait de Germinal incite à la révolte ouvrière, à la prise de conscience de l’abrutissement dans lequel le patronat maintient les mineurs et à la libération par la réflexion et l’instruction : « Comment ! la réflexion serait défendue à l’ouvrier ! » Son texte est militant et annonce la naissance des syndicats et du droit du travail pour humaniser les conditions de travail.

Ainsi, ces trois textes présentent des aspects différents de la liberté : liberté de subvenir à ses propres besoins malgré les difficultés, liberté de se déplacer librement et de ne pas être asservi par des possessions matérielles, liberté de penser, de se défendre contre les abus et de progresser socialement. Rousseau et Zola ont des intentions politiques et philosophiques et insistent sur la fraternité et le collectif tandis que La Fontaine propose un exemple moral et une leçon individuelle. La fable, le roman et l’essai ont dans leurs genres différents délivré un message efficace en présentant des situations concrètes. Le théâtre, la poésie de combat ou l’apologue peuvent faire de même, comme le montrent Candide, Le Mariage de Figaro ou Les Châtiments.
        Céline Roumégoux


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  Dissertation :

Comment la littérature, à travers différents genres littéraires, permet-elle de questionner et d'améliorer la condition humaine ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, les oeuvres étudiées en classe et celles que vous avez lues.

I L’écriture au service de l’homme

1) Tous les genres littéraires peuvent questionner le lecteur en exprimant la défense des causes qui sont chères à l’écrivain :

La Fontaine  dans Le loup et le chien critique les comportements humains en faisant réfléchir aux valeurs essentielles : la liberté plutôt qu'une servitude confortable !

Voltaire combat le fanatisme et l’intolérance dans Candide (l’autodafé) et Montesquieu dénonce l’esclavage : « Si j’avais le droit.. »

Hugo est contre la peine de mort ( Le Dernier jour d’un condamné) et le travail des enfants   (Melancholia) ; il s’insurge enfin contre le scandale de la misère (Les Misérables)

Zola dans Germinal interroge sur l’espoir de voir le peuple s’instruire et au-delà, devenir   l’artisan de son émancipation, de sa liberté, de sa dignité. Etienne fait prendre conscience aux mineurs de leur force collective.

                                                                                    

2) La littérature peut aussi proposer des modèles qui font prendre conscience au lecteur des dysfonctionnements de la société :

Les utopies construisent un monde idéal où règnent la tolérance, la liberté, l’abondance de biens comme dans l’Eldorado de Voltaire ou l’Abbaye de Thélème chez Rabelais dont la devise est « Fais ce que voudras » ; le théâtre montre à travers l’aventure des maîtres de l’Ile des esclaves que le traitement humain, sinon égalitaire, des serviteurs est un progrès pour l’homme et une morale du cœur nécessaire.

Le mythe du « bon sauvage » exploité au XVIIIe siècle permet une critique sociale et politique pour dénoncer les abus, l’intolérance, la corruption ou l’incompétence comme dans l’Ingénu et, chez Montesquieu, les absurdités des coutumes françaises à travers le regard étonné de deux étrangers dans les Lettres persanes.

La contre-utopie est l’occasion au contraire d’alerter le lecteur sur les dangers d’une société futuriste souvent  tyrannique : le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.


3) La littérature possède avec  les mots un puissant moyen d’action sur le lecteur :
Comment ne pas être sensible au verbe hugolien, à ses images fortes, au pathétique des situations ?(Melancholia)

L’ironie voltairienne est une arme redoutable qui met les rieurs du côté de l’écrivain en ridiculisant les discours et en discréditant l’adversaire. Les fables présentent de petites comédies au rythme vif, dans lesquelles les animaux endossent les défauts des hommes. Ainsi, le discours du chien est un savoureux plaidoyer en faveur de la soumission à autrui et de l’abandon de toute compassion envers les plus faibles. Ce discours habilement conçu est destiné à endormir la méfiance du loup. La Fontaine rend le lecteur sensible à cette argumentation grâce à des registres variés et à des mètres subtilement choisis Le ton polémique participe aussi à l’influence de la littérature sur la société : la véhémence du discours du Tahitien dans le Supplément au voyage de Bougainville permet au lecteur de mesurer l’injustice de la colonisation.


II Un pouvoir limité

1) Cependant, dénoncer et faire réfléchir n’est pas agir. La transformation de la société est lente et  les écrivains sont avant tout des « agitateurs » d’idées.

Si Rousseau a influencé son époque avec l’Emile en proposant des idées pédagogiques nouvelles et de bon sens comme adapter l’éducation à l’âge de l’enfant, ce fut dans un premier temps une question de mode dans les milieux cultivés. Le travail manuel qu'il préconise comme élément d’indépendance et de dignité sera repris plus tard par la Révolution française, mais exercer un métier pour qui n’en n’a pas besoin, restera longtemps une rêverie de philosophe. L’art de vivre dans la juste mesure, comme il est dit dans l’extrait du corpus, en  méprisant  la richesse et l’opinion, toujours subordonnée au paraître, sont des positions intellectuellement séduisantes mais peu suivies dans la réalité. Ces conceptions restent théoriques et qui se soucie de les appliquer dans un monde toujours en quête de biens et de vanité ? D’ailleurs, la vie de l’écrivain, jugée paradoxale par ses contemporains, sera l’objet de vives critiques.

L’écrivain  propose davantage une contribution théorique que pratique pour faire évoluer la société.

Les contes philosophiques de Voltaire participent à la remise en cause d’un système politique, ils ébranlent un monde fragilisé mais ne sont pas la source directe des changements à venir. Ils créent une atmosphère de contestation importante mais la révolution débordera les philosophes en faisant table rase des institutions.

Hugo fait de la politique en tant que député, doublant en fait son œuvre littéraire par une action concrète, sans doute plus efficace. Et il faudra presque un siècle avant que le peine de mort soit supprimée malgré les plaidoyers du poète !


2) Le lecteur  choisit de voir ou de comprendre ce qu'il veut bien voir.

On peut apprécier les fables sans avoir nécessairement envie d’en retenir la morale. Ainsi, le lecteur peut s’attarder sur la forme sans donner à l’œuvre toute sa portée.

De même, Les Misérables ne sont plus perçus comme une œuvre de combat .

Germinal n’est plus senti comme un appel au progrès social, à l’espérance de jours meilleurs (image de la germination du dernier chapitre) mais plutôt comme une remarquable épopée du monde ouvrier, riche d’émotions et d’humanité.

La magie de l’écriture baudelairienne n’entraîne pas obligatoirement à s’interroger sur les aspects négatifs de la modernité.
Le lecteur crée du sens ou pas, selon ses désirs.


      III  Un pouvoir au-delà de l’action immédiate

1) C’est une action plus subtile qui s’exerce chez le lecteur : son cœur et/ou sa conscience s’enrichissent des  expériences d’autrui : la transformation touche d’abord l’individu avant d’avoir un quelconque impact sur la société.
Il faut changer l’homme pour influer sur le monde.

Rousseau demande à ses contemporains de changer leurs mœurs : pratiquer la vertu et rechercher le bonheur individuel en accord avec soi et sa conscience est un premier pas vers la transformation sociale. C’est un état d’esprit qu'il fait naître et qui perdurera en partie chez les romantiques.

De même, l’homme des Lumières, par l’exercice systématique de la raison, par ses connaissances et sa sociabilité, pourra  construire un monde plus juste. Il s’agit de former des hommes « éclairés » susceptibles d’œuvrer pour le bien de tous. Candide propose une petite société comme réponse au Mal qui ravage la terre ; L’Ingénu assume son rôle d’homme idéal par l’action et en présentant les épreuves subies comme autant de leçons bénéfiques. A chacun d’en tirer quelques enseignements utiles.

Entre Javert et Jean Valjean, qui représente la justice ? Un inspecteur sans pitié, appliquant la loi dans toute sa rigueur ou un bagnard qui passe sa vie à racheter sa faute, pourtant légère ? Le lecteur est invité à s’interroger sur la double face de la justice à travers ces personnages : il doit donc apprendre à nuancer sa pensée ce qui contribuera à former des citoyens responsables.

La Peste de Camus met en avant le besoin d’entraide des hommes face à la guerre et au Mal. L’absurde de la condition humaine est compensé par un humanisme qui redonne espoir.


2) La littérature enfin transforme le regard du lecteur.

Baudelaire grâce au verbe fait « de la boue de l’or », c’est un alchimiste qui transforme la laideur du monde en objet de beauté poétique.

Ponge permet de découvrir sous des apparences banales des paysages à partir d’un pain, d’entrevoir un monde dans le ruissellement des gouttières un jour de pluie ...

Le rythme lent et insidieux des phrases flaubertiennes distille la médiocrité de la société dans l’esprit du lecteur, désormais fasciné par la bêtise et l’échec de Mme Bovary. Le style est à lui seul un monde.

Le nouveau roman, par le choix de la neutralité, de l’anonymat de certains personnages, de l’absence de psychologie, pose un regard dérangeant sur l’époque moderne : l’écriture façonne la vision du lecteur, quitte à bousculer ses habitudes et à l’inquiéter.
Ce travail d’appropriation du monde à travers la création littéraire n’est pas spectaculaire mais il permet de faire avancer les mentalités. 

Madame Ronsse


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Corrigé commentaire 

«Le Loup et le Chien», La Fontaine 



Jean de La Fontaine a écrit douze livres de fables, dont, au livre I, paru en 1668, Le Loup et le Chien, la cinquième. Elle raconte en quarante et un vers la confrontation entre deux animaux porteurs de valeurs très différentes, que le dialogue fait apparaître. Comment le fabuliste arrive-t-il ici à persuader et convaincre, double mouvement propre à l'apologue? Par l'intermédiaire d'un récit très vivant, où les personnages s'opposent en un dialogue contrasté, afin de permettre au lecteur de réfléchir.



La fable, hétérométrique, en rimes croisées, suivies, embrassées se divise en récit et discours : le premier, minoritaire, seize vers, s'efface au profit du second, vingt-cinq, rendant cette histoire très vivante. Le récit commence par nous présenter le loup à la troisième personne. Bref portrait à l'imparfait descriptif : «Un loup n'avait que» où le ne... que de la restriction accentue encore le thème de la maigreur puis le fait rencontrer le chien, rencontre inquiétante qu'il faudra neutraliser par la parole. Enfin, après la conversation entre ces animaux doués de parole arrivent les quatre derniers vers : trois au discours direct puis un alexandrin narratif au présent serviront de morale implicite. Le narrateur est omniscient mais ne nous introduit que dans l'esprit du loup, partialité qui n'est pas sans conséquence. Intéressons-nous d'abord au récit : au cours des douze premiers vers on passe du passé (v.1-2) au présent de la rencontre au vers trois. La situation initiale présente le loup au vers 1, personnage du conte, symbolisant la sauvagerie, la cruauté, comme famélique : «que les os et la peau», ce denier terme rimant avec le «beau» du comparatif qualifiant le chien : «aussi puissant que beau» au vers trois, plus long et ample que l'octosyllabe et le décasyllabe précédents puisqu'il s'agit d'un alexandrin. Le terme de «dogue», renforcé par «mâtin» un peu plus loin indique qu'il s'agit d'un animal volumineux, effrayant, qui aura droit à quatre qualificatifs, puisque l'enjambement permet de continuer : «gras, poli», ce dernier adjectif étant polysémique.


On a donc un diptyque opposant deux mammifères à la fois voisins et antithétiques du point de vue physique : le loup et le chien. Les protagonistes, animaux comme souvent chez le fabuliste, sont campés. Le loup rencontre son homologue apprivoisé puisque celui-ci s'est «fourvoyé»(v.4) : cela entraîne de la part du premier une réflexion qui s'étend des vers cinq à neuf après quoi le loup adopte la stratégie du profil bas : vers 10, où l'adverbe de manière «humblement», modalisateur, en dit long sur la souplesse de son échine. Il apparaît au lecteur aussi rusé que réaliste. A partir de ce vers 10 le dialogue commence, au discours indirect puis direct. Le récit ne reprendra que dix-sept vers plus loin, pour nous donner la réaction du loup au long discours du chien, qu'il n'a interrompu que par une question. Ce discours vise à convaincre le loup de suivre la même voie que lui, s'il veut vivre bien nourri et heureux. Le loup est apparemment convaincu puisqu'il s'attendrit, jusqu'au revirement final. Entremêler ainsi discours et récit donne au lecteur une impression de grande vivacité : il voit et entend les personnages.






Si la description du début avait donné une idée de leur physique, le dialogue donne au lecteur toutes les indications sur le caractère de chacun. Le chien monopolise la parole, en neuf puis sept vers, avec une assurance encouragée par la relative «qu'il admire» du vers douze : complimenté par le loup sur son «embonpoint», on ne peut plus l'arrêter. Son discours se divise en deux parties : la condition sauvage de l'un, critiquée, puis la civilisée de l'autre, louée, qui consiste, moyennant salaire, à faire bonne garde, omettant d'ajouter que pour cela on est «attaché» (v.34) ce qui fera échouer son argumentation. Le chien connaît les usages : «beau sire» (v.13), captatio benevolentiae, indique qu'il est effectivement «poli», c'est-à-dire bien élevé. Or le loup, famélique, n'est pas «beau», lui, en tout cas pas physiquement. Le discours canin alterne vers longs et courts, ce qui évite toute monotonie, là aussi. Le chien, qui parle, donc, trait d'anthropomorphisme habituel des animaux chez La Fontaine, parle pour convaincre le loup qu'il peut devenir comme lui, c'est à dire «aussi puissant que beau» : il commence par une comparaison avec ses «pareils» (v.16), qualifiés de «misérables» et autres compliments au vers suivant qui consiste en une énumération péjorative presque pathétique, tandis qu'ensuite «mourir de faim» rime avec «bien meilleur destin» pour mieux souligner l'opposition entre la condition du loup et celle du chien. Le court octosyllabe qui s'intercale : «Tout à la pointe de l'épée.» donnant une nouvelle indication du caractère aristocratique de l'animal sauvage, ce loup à qui rien n'est donné et qui doit tout conquérir, se battre pour l'obtenir. Le «Car Quoi?» au début du vers 19 à l'intérieur même de ce discours direct du chien renforçant encore la tonicité du dialogue : il fait les questions et les réponses, toujours aussi sûr de lui, comme de ses impératifs (v.15, 21) bientôt remplacés par des infinitifs à valeur à peine moins injonctive (v.23, 25)...


Dans la deuxième partie de son long plaidoyer pour sa condition on apprend qu'en échange il devra «donner la chasse aux gens portants bâtons et mendiants» : premier volet, agressif, c'est le rôle du chien de garde. Deuxième volet, laudatif, courtisan : «Flatter ceux du logis, à son maître complaire» et le lecteur a l'impression de voir la cage dorée de Versailles s'élever sous ses yeux. Puis il évoque, aux vers 26 à 29, la délicieuse nourriture carnée, évoquée en termes concrets, à laquelle aurait droit son interlocuteur, outre «mainte caresse» pour l'aspect affectif de cette vie de «félicité» dont l'idée seule «fait pleurer le loup de tendresse» en conclusion, aux vers 30 et 31. Aux [k] agressifs du vers 6, consonne présente à l'initiale de «caresse», s'opposent le e ouvert et la finale sifflante de ces noms à la rime. La stichomythie de l'alexandrin du vers 33, où se retrouve le [k] dans les interrogations souligne que le loup se méfie, poussant le chien si sûr de lui dans ses retranchements, jusqu'à ce que la morale implicite renvoie chacun dans son camp : l'argumentation échoue, à cause d'une marque au «cou», encore un [k] et un [u], comme dans «loup» – du chien, «pelé», signe visible de sa sujétion, matérialisée par un «collier», où la même consonne explosive, martelée, se répète encore dans le terme «cause» qui met fin à la discussion puisque le loup comprend enfin qu'il ne court pas où il veut... Et le vers 39 clôt le dialogue sur un refus catégorique de l'animal sauvage, qualifié de «sire» au vers 6 : le lecteur réalise à quel point, maintenant, ce titre est finalement mérité. Ce pourrait bien être un aristocrate orgueilleux, jaloux de son indépendance, que ce loup-là.


La morale se veut implicite à la fin, car La Fontaine se garde de trancher : lui-même est à la fois loup et chien, lorsque face à l'opposition du Roi-soleil, depuis l'affaire Fouquet, son premier mécène, il a dû chercher aide et protection chez différentes grandes dames de l'aristocratie française du dix-septième siècle. Le «loup» doit se faire «chien» pour ne pas mourir de faim, en effet. Le fabuliste, après avoir conté, nous aide à réfléchir avec un discernement équilibré entre les deux protagonistes du récit dialogué. «Il importe si bien que de tous vos repas / Je ne veux en aucune sorte.» : le début du vers 38 répond, comme au théâtre, en reprenant les termes mêmes de celui qui a parlé : «Qu'importe?» avait dit le chien à propos du «collier», et le loup répond qu'il importe tellement qu'il refuse cette nourriture entachée de servilité. Le dernier vers, au rythme ternaire, avec une assonance en [i], coupé de deux virgules, réconcilie dialogue et récit : «Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore.». Il se conclut, et la fable avec lui, sur un verbe d'action synonyme de liberté, ouvert sur cet «encore» donnant au héros, car ici le «maître» lui confirme ce statut héroïque – une existence indéfinie, qui n'est bornée ni dans le temps, ni dans l'espace, comme si ce présent de narration confinait à celui de vérité générale. Alexandrin plus noble que le décasyllabe dévalorisant du début : certes son aspect physique n'est guère engageant, mais il garde son indépendance morale , et c'est là l'essentiel. Le loup, si effrayant dans les contes, est ici héroïsé, à cause de son attachement à une valeur qui n'est pas celle du courtisan : la liberté.

En même temps on peut penser que cette fin est la plus vraisemblable, dans la mesure où chacun campe sur ses positions, le chien reste conforme à sa nature profonde : servile ou orgueilleuse, sans se renier. Le loup, personne ne l'apprivoise, pas plus que l'artiste. La Fontaine, longtemps exilé en province, loin de Paris et Versailles, interdit d'Académie par le Roi-Soleil, est lui aussi resté dans ses «bois» (v.15) de Chateau-Thierry. Là est le véritable aristocrate, peut-être, qui ne met pas son épée au service de la répression contre les «mendiants», à l'inverse de celle du chevalier, selon le code de la charité. Pour «courir» physiquement en toute liberté il faut faire preuve d'agilité intellectuelle : le loup a su dialoguer, au lieu de s'attaquer à plus fort que lui, ce qui lui permet de sauvegarder sa liberté. De même, La Fontaine n'a jamais attaqué frontalement le Roi, échaudé par le sort réservé à son ami de Vaux-le-Vicomte : argumentation indirecte des vers, de l'histoire dialoguée où chacun peut exprimer son point de vue, du détour par l'allégorie animale pour échapper à la censure... Chacun comprendra ce qu'il voudra, conformément à sa nature profonde, son désir de privilèges et de pensions royaux. Placere et docere, devise du classicisme, se trouve une fois de plus merveilleusement illustrée par une fable courte, au rythme nerveux, où l'implicite permet toutes les audaces, abrité derrière le pelage du loup comme autrefois Peau d’Âne...

Ainsi le fabuliste a-t-il su plaire par la vivacité du récit, tout en instruisant par la pertinence du dialogue, qui se clôt sur un renversement de situation, grâce au talent d'observateur du loup : défaut à la cuirasse de «l'embonpoint», ce cou pelé. Ici le loup devient le héros et héraut de la liberté. Dans Le Loup et l'Agneau, ce sera au contraire celui de la cruauté, symbole du dominant à la force incontestable, car alors l'agneau n'aura que faire d'argumenter... les Fables reflétant du monde des hommes la diversité.

Madame De Tienda


Pour le commentaire de la fable de La Fontaine Le Loup et le Chien voir aussi  ICI

       
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