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mercredi 4 juin 2014

Thérèse Desqueyroux de Mauriac : commentaire de l'excipit




L’excipit de Thérèse Desqueyroux de Mauriac
 (de « Thérèse ne redoutait plus la solitude » jusqu’à la fin du roman)
Voir le texte intégral ICI

Thérèse ne redoutait plus la solitude. Il suffisait qu'elle demeurât immobile : comme son corps, étendu dans la lande du Midi, eût attiré les fourmis, les chiens, ici elle pressentait déjà autour de sa chair une agitation obscure, un remous. Elle eut faim, se leva, vit dans une glace d'Old England la jeune femme qu'elle était : ce costume de voyage très ajusté lui allait bien. Mais de son temps d'Argelouse .. elle gardait une figure comme rongée : ses pommettes trop saillantes, ce nez court.
Elle songea : "Je n'ai pas d'âge."
Elle déjeuna (comme souvent dans ses rêves) rue Royale. Pourquoi rentrer à l'hôtel puisqu'elle n'en avait pas envie ? Un chaud contentement lui venait, grâce à cette demi-bouteille de Pouilly. Elle demanda des cigarettes. Un jeune homme, d'une table voisine, lui tendit son briquet allumé, et elle sourit. La route de Villandraut, le soir, entre ces pins sinistres, dire qu'il y a une heure à peine, elle souhaitait de s'y enfoncer aux côtés de Bernard ! Qu'importe d'aimer tel pays ou tel autre, les pins ou les érables, l'Océan ou la plaine ? Rien ne l'intéressait de ce qui vit, que les êtres de sang et de chair.
" Ce n'est pas la ville de pierres que je chéris, ni les conférences, ni les musées, c'est la forêt vivante qui s'y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu'aucune tempête. Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que parce qu'on l'eût dit humain." Thérèse avait un peu bu et beaucoup fumé. Elle riait seule comme une bienheureuse. Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie ; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard. " 

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« Du moins, sur ce trottoir où je t’abandonne, j’ai l’espérance que tu n’es pas seule » ainsi Mauriac s’adresse-t-il à son héroïne à la fin de la préface de son roman Thérèse Desqueyroux (1927) où il lui parle familièrement en la tutoyant. C’est précisément sur un trottoir de Paris que l’on retrouve Thérèse dans l’excipit du roman. Cette femme qui a tenté d’empoisonner son mari, a obtenu un non-lieu de complaisance, a subi une réclusion forcée de trois mois imposée par son époux et sa famille, va enfin, selon son souhait, être « libérée » dans Paris par Bernard, son mari. On la retrouve alors qu’elle débute sa nouvelle vie et que son mari, ayant pris un taxi pour s’en retourner, l’a laissée à la terrasse du café de la Paix. Comment se traduit la libération de Thérèse dans ce final ? On verra comment l’héroïne s’efforce de tirer un trait sur sa vie provinciale passée et comment elle se prépare à aborder la capitale.

I) Essayer d’effacer les traces du passé et délivrer son corps

A) Se délivrer du pays landais : difficile détachement physique

- Dès le début de l’extrait Thérèse fait une comparaison entre « son corps étendu dans la lande du Midi » qui attirait les animaux et son immobilité dans la ville « où elle pressentait déjà autour de sa chair une agitation obscure, un remous ». La foule citadine est assimilée en somme à des prédateurs potentiels inconnus prêts à s’attaquer collectivement à son corps livré en pâture. Drôle de sensation de délivrance ! Ce serait plutôt une sorte de suicide passif.
- Ensuite, Thérèse se livre à un examen de son apparence reflétée dans la vitrine d’un magasin et ne peut s’empêcher de faire référence à sa vie d’avant : « Mais de son temps d’Argelouse, elle gardait une figure comme rongée : ces pommettes trop saillantes, ce nez court. Elle songea : « Je n’ai pas d’âge. » Là encore, on note le vocabulaire de l’agression avec « rongée » et le fait qu’on ne puisse, selon elle, déterminer son âge, montre qu’elle se sent privée de sa jeunesse et de sa féminité, comme vidée de vie.
- Deux allusions sont faites aux pins du pays, qualifiés soit de « sinistres » sur la route de Villandraut, où elle a failli «  il y a une heure à peine […] s’y enfoncer aux côtés de Bernard », soit perçus comme « émouvant[s] » à cause de leur gémissement « qu’on eût dit humain ». Ces pins auxquels elle tient tant malgré elle, lui inspirent encore une comparaison avec la ville  qu’elle a hâte de découvrir comme « la forêt vivante qui s’y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu’aucune tempête.». Thérèse dans ses rapprochements entre Paris et le pays landais recherche une sorte d’intensité violente. Ce ne sont pas le calme et l’apaisement qui l’attirent mais « ce qui vit […] les êtres de sang et de chair. » c’est-à-dire tout le contraire de la rigidité de la société bourgeoise bordelaise.

B) L’apprentissage du plaisir des sens

- De nouveau, elle ressent des besoins physiques oubliés : « Elle eut faim », elle qui avait perdu l’appétit et laissait son corps se délabrer dans sa réclusion forcée.
- Elle se laisse griser par des drogues « douces » : « Un chaud contentement lui venait, grâce à cette demi-bouteille de Pouilly. Elle demanda des cigarettes. » On observe qu’elle ne commande pas du vin de Bordeaux pour mieux se dépayser, sans doute. La douce euphorie provoquée par le vin et l’alcool lui rend le sourire.
- Enfin, elle soigne son apparence : « Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie » pour se rendre désirable, à moins qu’elle ne veuille effacer les stigmates de sa souffrance passée. Elle  trouve que son « costume de voyage très ajusté lui allait bien ». Elle redécouvre sa féminité et le désir de plaire ou de se plaire.

Laissée seule dans Paris, Thérèse ressent encore fortement les traces de son passé récent mais elle commence à libérer son corps avant d’émanciper son esprit.

Audrey Tautou et Gilles Lellouche : Thérèse et Bernard Desqueyroux dans l'adaptation du roman de Mauriac en 2012 par Claude Miller voir ICI

II) A la conquête de Paris et de la liberté

A) Réaliser ses rêves

- Il s’agit d’abord de rêves (« comme souvent dans ses rêves ») de provinciale éblouie par les quartiers luxueux de Paris : rue Royale, la rue des bijoutiers de luxe, des cafés renommés comme Le café de la Paix et des boutiques de luxe comme Old England.
- Elle refuse toute obligation raisonnable et se laisse aller à ses désirs et fantaisies : « Pourquoi rentrer à l’hôtel puisqu’elle n’en avait pas envie ? ». Mauriac utilise constamment le point de vue interne de Thérèse grâce à ce type de phrase au discours indirect libre.
- Elle sourit quand « un jeune homme, d’une table voisine, lui tendit son briquet allumé » ; Non seulement, elle fume en public (ce qui ne se faisait pas en 1927 pour une femme convenable !) mais elle accepte du feu d’un jeune homme, ce qui est hardi et pourrait montrer une certaine disponibilité sentimentale de Thérèse (voire pire, une forme de légèreté de mœurs !).

B) Retrouver le sens de la vie

- Dès le début de l’extrait, il est écrit : « Thérèse ne redoutait plus la solitude ». Paris avec ses « remous » et ses agitations est pour elle « ce qui vit » et pas seulement « une ville de pierres » et de musées. C’est le contraire de l’immobilité et du vide de la propriété familiale.
- Elle refuse tout attachement exclusif à un pays : « Qu’importe d’aimer tel pays ou tel autre », ce qui compte ce sont « les êtres de sang et de chair, les passions forcenées, la forêt vivante » des hommes. Thérèse a été privée de tout cela dans une famille conventionnelle où on surveille les apparences, où on vit dans la routine et où on ignore la force des sentiments, des passions. Au fond, Thérèse est une ardente, d’où les nombreuses images la dépeignant dans le roman comme une brûlée vive. D’ailleurs, son idée de meurtre est née le jour d’un incendie.
- On quitte Thérèse qui « riait seule comme une bienheureuse » et qui « marcha au hasard ». Cette liberté de déambuler sans but dans les rues est symbolique de son émancipation. On observe toutefois la drôle d’expression de l’auteur « rire comme une bienheureuse » qui bien que passée dans le langage courant assimile Thérèse à une sainte : un bienheureux est une personne béatifiée par l’Eglise. Cela rejoint la « sainte Locuste » évoquée dans la préface de l’auteur. Mais, au lieu de confier Thérèse à la Providence divine, il la livre au hasard et à la foule ! Va-t-elle y trouver le bonheur ?

Thérèse est-elle un monstre ou une folle comme le laisse présager l’épigraphe de Baudelaire que Mauriac a placée au début de son roman ? Il avoue pourtant dans sa préface qu’il  aurait voulu la livrer à Dieu mais a eu peur qu’on crie au sacrilège. C’est pourquoi, il lui laisse sa liberté, son libre-arbitre dans l’anonymat de la foule vivante de Paris. Y trouvera-t-elle la rédemption ou la chute ? Pour le moment, elle retrouve les plaisirs du corps et des sens, c’est-à-dire sa féminité pour ne pas dire sa sensualité, jusqu’alors refoulée. Elle découvre la liberté de mouvement et se délivre des obligations sociales et morales. Elle n’est plus condamnée par le puritanisme bourgeois. C’est bien l’audace et la tolérance de son mari qui étonnent aussi, de la laisser libre ainsi. Thérèse serait-elle une femme libérée annonçant les futures féministes du milieu du siècle ? On aimerait le croire et on est un peu déçu en lisant La fin de la nuit écrit par Mauriac en 1935, qui est la suite de Thérèse Desqueyroux, où il fait revenir son héroïne à Argelouse et la fait mourir dans un parfum de scandale.

Céline Roumégoux

Tous droits réservés

mardi 27 mai 2014

Tardi illustre Voyage au bout de la nuit de Céline



Commentaire de BD :
Tardi illustre
Voyage au bout de la nuit de Céline




Jacques Tardi, né en 1946, auteur et dessinateur français de bandes dessinées, s’est beaucoup inspiré de la guerre des tranchées de 14-18 dans son œuvre, en particulier dans C’était la guerre des tranchées (1983). Il tend à ridiculiser le concept du héros et ses personnages subissent plutôt le cours des événements. Il a adapté des romans d’écrivains célèbres comme Céline, Pennac, Malet, Vautrin. Dans le dessin (1988) que nous allons commenter, il s’agit de l’image pleine page droite d’un diptyque illustrant Voyage au bout de la nuit de Céline (en entier ci-dessus). Une foule de têtes de morts s’étend à l’infini dans un paysage ravagé et sombre. Nous examinerons en quoi le macabre envahit toute l’image et le message véhiculé par cette représentation.


I) Le cimetière des morts-vivants


A) Une ambiance de fin du monde


- Le plan d’ensemble en plongée est occupé  majoritairement par une armée des ombres, amas de têtes de morts se dirigeant droit sur le spectateur d’où émergent différents éléments. A gauche, le torse d’un squelette ricanant, à droite une main étrangement levée, au centre un corbeau perché sur un crâne et en train de crever les orbites d’une autre tête de mort, au premier plan. En arrière plan, on distingue la ligne d’horizon au 1/3 supérieur du dessin, hérissée de croix dressées, de ruines, d’arbres morts, de drapeaux, dans un ciel livide et enfumé traversé par une arrivée massive de corbeaux.

- Le dessin est en noir et blanc et joue sur le clair-obscur. Au premier plan, les crânes sont en pleine lumière provenant de la clarté du ciel, puis succède une zone d’ombre générée par la fumée des incendies, au loin, s’épaississant en haut à droite du tableau, estompant dans l’innombrable la foule des revenants. Le tout surmonté d’une colline des calvaires (connotation du Golgotha biblique).  

- Il se dégage de l’ensemble une vision d’horreur. Ces morts-vivants visiblement fuient les ravages de la guerre mais sont attaqués par les charognards et sont massés dans une sorte de plaine-fosse collective d’où seules leurs têtes dépassent du fait de l’angle en plongée. Nulle issue donc et ils sont déjà à l’état de cadavres bien que semblant en marche et certains possédant encore leurs yeux.


B) La mort omniprésente


- Les seuls signes de vie sont paradoxalement des indices de mort : la fumée qui s’élève en arrière plan est celle d’un incendie et non celle d’une paisible cheminée, les oiseaux sont de mauvais augure car ils s’apprêtent à dépecer ce qu’il reste de chair aux cadavres ambulants, nous rappelant La ballade des pendus de Villon (« Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés / Et arraché la barbe et les sourcils ») ou Les oiseaux de Hitchcock.

- La symbolique des croix est tout aussi lugubre car annonciatrice du supplice et de la mort. On croit voir à l’avance ces immenses cimetières comme l’ossuaire de Douaumont en Lorraine (16142 tombes et un ossuaire pour 130000 soldats français et allemands confondus).

- Ces morts en marche forment une allégorie qui nous rappelle les danses macabres du Moyen-âge, squelettes grimaçant et nous fixant, comme pour nous avertir du sort commun qui nous attend et qui est juste accéléré en temps de guerre.

Le registre tragique domine a priori dans cette scène macabre à cause de l’ambiance de désolation générale, du génocide quasi universel et sans espoir. Une impression fantastique de fin du monde s’ajoute à cette vision d’horreur. Cependant l’allusion au calvaire et au sacrifice pour la patrie donne une portée critique à cette scène.


II) La critique de la guerre


A) L’armée des damnés de la terre


- Cette foule en marche ressemble à une armée dérisoire où chaque soldat serait déjà un mort en puissance. Les croix dressées comme autant de banderoles et les drapeaux troués  renforcent cette impression, à moins que ce ne soit la parodie d’une manifestation pacifiste contre la guerre.

- La main géante, à peine décharnée qui se hisse au-dessus des têtes ressemble à un SOS désespéré, tandis que le buste squelettique qui domine l’ensemble fait figure de rebelle avec sa mâchoire ouverte dans un cri supposé de révolte.

- Aucune arme n’est visible si ce n’est un spectre armé à l’arrière plan que nous commenterons plus loin. Ces hommes sont donc désarmés, vaincus, déjà morts.


B) Le patriotisme en question


- Les drapeaux (dont nous n’apercevons que des pans troués dans le panneau droit du diptyque) figurent les nations en guerre et eux aussi menacent ruine comme si l’idéal patriotique se déchirait.


- A côté des drapeaux, se dresse un squelette armé d’un fusil pointé sur la colline des croix, comme si un mort tirait sur d’autres morts : le comble de l’ironie tragique et de l’humour noir.



- L’anonymat des crânes (sorte de Vanité du XVIIe siècle) uniformise les combattants, les déshumanise et montre l’absurdité du combat entre eux d’êtres humains si semblables et que la mort rend égaux et unis dans le même sort.



« Y’a que la bravoure au fond qui est louche. Etre brave avec son corps ? Demandez alors à l’asticot d’être brave, il est rose et pâle et mou, tout comme nous. », disait Bardamu dans Voyage au bout de la nuit et puis « Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je ne savais pas,  je ne leur ai rien fait aux Allemands ». Tardi, en illustrant Céline conserve cet aspect absurde de la guerre où des semblables s’acharnent sur des semblables sans avoir de raisons valables et tout cela finit en un grand cimetière grotesque et effrayant. Cette armée des damnés dans un décor d’apocalypse se dirige vers nous les vivants pour nous dire leur détresse et nous dissuader d’entrer dans leur fosse immonde. C'est montrer que les guerres sont fratricides et parfaitement vaines, si ce n’est dans l’intérêt des grands de ce monde car comme l’affirme Bardamu : « faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu ». 


Céline Roumégoux


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