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samedi 22 février 2014

Notes de lecture : Dans l’ombre de la lumière – Claude Pujade-Renaud – Actes-Sud




       
         Dans l’ombre se tient une femme Elissa qui fut la compagne de Saint-Augustin, l’auteur des Confessions. Jeune femme qui partagera sa vie pendant quinze ans à Carthage, Thagaste, en Italie à Milan où le jeune orateur va la rejeter définitivement de sa vie. Partageant sa foi manichéenne, elle lui donne très tôt un fils Adeodatus (celui qui est donné par Dieu). Mais lorsqu’ils partent tous trois à Milan pour le travail d’Augustinus, plusieurs mois plus tard, en avril 385, arrive sa belle-mère Monica accompagnée de son deuxième fils. L’emprise catholique de la mère d’Augustinus se resserre et les jours d’Elissa sont comptés. Début mars 385, Augustinus lui annonce qu’il doit se marier, faire alliance avec une famille honorable, fortunée. La compagne depuis l’âge de dix-sept ans doit s’effacer, s’éloigner, disparaître. Adeotatus restera avec son père pour son enseignement et sa formation. C’est une femme doublement brisée qui se réfugie auprès d’une amie du couple, Paulina. Elle tombe malade de désespoir et doit être soignée dans la maison de son hôtesse. En septembre, le projet de mariage est rompu, Monica a réussi à ramener son fils dans le giron de l’église catholique.

Saint Augustin et sa mère sainte Monique (1846), par Ary Scheffer


            Octobre 386 , Elissa quitte définitivement Milan pour retourner à Carthage où l’accueillent sa sœur Faonia et son beau-frère le potier Marcellus. Mais le destin d’Elissa l’amène à croiser à plusieurs reprises l’évêque d’Hippo-Regius, Augustinus qui vient prêcher dans sa ville de Carthage, à la basilique Restituta. Aux accents de sa voix, elle revit ses souvenirs sans jamais divulguer à ses proches les liens qui l’ont unie à cet homme. Elle devient l’amie d’un couple dont le mari, Silvanus, paralysé, est l’un des copistes particuliers des rhéteurs et prédicateurs. Il a copié les fameuses Confessions du grand orateur chrétien Augustinus. A l’écoute des textes, elle analyse l’évolution de cet homme dans sa foi, ses contradictions. Elle se sent trahie, offensée, parfois secrètement réconciliée par un mot, une petite phrase au détour d’un discours. C’est à travers son souvenir de l’homme aimé, de l’homme qui fut un amant insatiable, qu’elle traque dans ses discours l’évocation de la présence féminine à laquelle il renoncera bientôt. Elle s’interrogera également sur la question de la grâce, accordée ou refusée à l’homme selon le libre-arbitre de Dieu. Autant de questions qu’elle partageait dans l’ombre du jeune homme, compagnon d’alors, devenu la lumière d’Occident.

           

            Ce livre à l’écriture ciselée donne vie aux personnages, restitue l’aura de cet homme complexe que fut Augustinus. Pas à pas nous avançons dans l’ombre de son double, nous buvons ses paroles, communions à sa détresse de femme abandonnée, privée de son fils, répudiée pour permettre au grand homme de prendre son envol. Mais de cette femme délaissée jaillit la compassion, la fraternité, le rayonnement auprès de ceux qui l’ont accueillie. Et Dieu, dans son infinie bonté ne lui aurait-il pas donné la lumière de la grâce après son douloureux chemin ?

             
                  Superbe livre que ce roman de Claude Pujade- Renaud, à lire avec ferveur. 

Voir ICI, le commentaire de l'auteur


                      
Josseline G. G.
(écrit le 26.02.2013)      

vendredi 14 février 2014

Notes de lecture : Les solidarités mystérieuses – Pascal Quignard – NRF Gallimard 2011







Certains livres ont une âme, celui-ci en possède une indéniablement. On lit ce roman au rythme de la marche inlassable de Claire sur la lande, au rythme de ses attentes de Simon, de ses surveillances aux jumelles, tapie dans les anfractuosités des rochers des falaises.
         Roman d’une passion d’adolescente, de jeune femme, de femme trahie par son ami-amant. Roman d’une femme qui s’enferme dans une vie en marge de la vie de l’autre, celui qui a fait sa vie avec une autre, a un petit garçon handicapé, une femme à la jalousie maladive, destructrice, meurtrière.
         Claire a fait sa vie, a eu une fille, Juliette, a divorcé plus tard, est revenue à Saint-Enogat, là où elle habitait avec sa mère puis ses parents d’adoption, les parents de Simon, son amour d’adolescence. Elle a retrouvé son professeur de piano, Madame Ladon, vieille dame veuve sans enfant qui va en faire sa légataire. Elle lui lègue sa vieille maison nichée au creux du sommet de la falaise. Là, elle trouvera un havre de paix à la mesure de sa solitude jusqu’au jour où sa ferme va être incendiée. Incendie criminel ? Qui peut en vouloir à Claire ? Simon soupçonne son épouse d’être l’incendiaire mais refuse de la dénoncer. Il couvrira tous les frais de reconstruction de la maison de Claire mais ils ne devront plus se revoir. Cette nouvelle séparation  aura des répercussions sur ces deux êtres qui ne peuvent vivre privés de contacts. Août 2010, on retrouve sur la mer le canot vide de Simon et peu de temps après, un corps échoué sur la plage, celui de Simon Quelen, le maire de la Clarté.


         Livre aux multiples voix comme celle de Paul, frère de Claire qui donne sa version de l’état d’esprit de sa sœur après la mort de Simon, de sa lente désagrégation, de son détachement des choses du monde. Intéressons-nous au titre : Les solidarités mystérieuses. Le pluriel évoque une multiplicité de solidarités : celle de Claire, enfant orpheline et de Mme Ladon, ce vieux professeur de musique qui prolongera sa vie dans le legs de sa maison et de ses biens à Claire. Solidarité de Paul avec sa sœur Claire lorsqu’il part à sa recherche après sa disparition et n’aura de cesse de lui redonner le goût de vivre. Solidarité mystérieuse qui unit Claire et Simon pendant toutes ces années alors qu’ils sont mariés chacun de leur côté mais ne cessent de s’aimer en secret. Solidarité dans cette mort mystérieuse de Simon que Claire prétend avoir suivie de loin, du haut du promontoire rocheux d’où elle le surveillait quotidiennement sur la mer. Solidarité mystérieuse également, celle de Paul et de Jean, les deux amants que l’on croise dans le roman. Jean, le prêtre  acceptera de donner la bénédiction lors de l’enterrement de Simon.
         Ce roman nous laisse une odeur de lande, de bruyère, de mer, de ressac, de cris d’oiseaux qui tournent sur les falaises, de vent qui siffle à nos oreilles. Les pages bruissent et font écho au vent qui cingle les marches taillées dans la falaise à pic qui descend vers la mer, là où se perd Simon dans l’élément liquide. Un beau roman en vérité.



Quelques passages relevés dans le livre :
(p. 195) «  Les femmes n’attendent même pas des hommes des maisons où s’ennuyer auprès d’eux et y vieillir. Les femmes ont besoin des hommes afin qu’ils les consolent de quelque chose d’inexplicable. »
(p.49) Propos de la vieille dame après son veuvage et sur sa solitude :
« J’aime énormément être seule. J’aime infiniment ces plages de silence où je ne suis qu’à moi. C’est incroyable quand j’y songe : j’ai aussitôt adoré être veuve. Je n’avais pas prévu une seconde que j’apprécierai à ce point la solitude. J’ai assisté à cela comme une spectatrice. A mon grand étonnement, mon deuil s’est transformé en grandes vacances… »
         Vous ne resterez pas insensible à la lecture de ce roman, même si vous n’entrez pas en sympathie avec tous les personnages. Bonne lecture.

                                                                     Josseline G.G.(écrit le 23/08/2013)

mardi 19 novembre 2013

L'Apparition (1874) de Gustave Moreau : commentaire de tableau



Etude du tableau L’Apparition (1874) de Gustave Moreau



Le mythe de Salomé tiré d’un épisode biblique à base historique (évangile de St Matthieu et St Marc) a alimenté l’art : peinture, sculpture, littérature et opéras. En 1874 L’Apparition appartient au cycle de Salomé du peintre symboliste Gustave Moreau. On y voit Salomé, fille d’Hérodias (ou Hérodiade), lascive et dénudée, désigner du doigt la tête coupée et en lévitation de saint Jean- Baptiste. A l’issue d’une danse voluptueuse devant Hérode Antipas, son beau-père, celui-ci lui avait proposé d’exaucer un de ses vœux. On sait que sa mère lui avait soufflé le souhait de la décapitation du précurseur du Christ. On verra en quoi ce tableau relève du sacré païen et chrétien et du symbolisme de la femme et du sacrifice.

I) Le sacré païen et chrétien mêlés

A) Le motif païen

- L’orientalisme qui était à nouveau en vogue à la fin du XIXe siècle se manifeste par le décor. La scène se passe dans un palais (l’Alhambra de Grenade aurait inspiré le peintre) d’inspiration hispano-mauresque avec des colonnes aux chapiteaux ornés d’arabesques et de créatures hybrides redessinées en blanc comme une broderie en filigrane.
- La tenue dénudée de Salomé, à peine dissimulée par des voiles transparents et des bijoux, l’assimile à une danseuse orientale, à une sorte de vestale tenant dans sa main droite le lotus blanc des vierges.
- Le garde, au deuxième plan à droite, appuyé sur son épée porte un keffieh blanc sur la tête et les épaules et une tunique rouge à ceinturon. On est bien dans une ambiance orientale.

B) Le motif chrétien

- Le cadre rectangulaire du tableau disposé verticalement, les lignes verticales des colonnes surmontées d’arcs ogivaux et plein-cintre, mélange roman et gothique, donnent à l’espace représenté une hauteur, une élévation grandiose et solennelle plus proche d’une cathédrale que d’un palais arabe ou un temple païen. Les motifs humains concentrés dans le tiers inférieur du tableau contribuent encore à dégager l’espace supérieur.
- Au premier plan au sol, des tapis orientaux font contraste par leur horizontalité. L’un à dominante rouge et verte sur lequel se trouve Salomé n’occupe que la partie gauche et divise le plan inférieur en deux parties égales : à gauche les couleurs vives et violentes associées à la luxure, à droite la blancheur irradiée par la tête du saint. La scène est déséquilibrée car Salomé n’occupe pas la position centrale mais le tiers gauche et son bras gauche tendu vers la tête de saint Jean-Baptiste déborde dans l’espace du saint, au centre des deux tiers restants.
- Derrière Salomé, dans la pénombre et le flou se tiennent sa mère Hérodias dans un lourd habit solennel et, sur un trône au-dessus d’elle, son époux Hérode Antipas coiffé de la tiare qui est aussi l’attribut des papes.

Ainsi le décor est un mélange de style et d’époque, entre la cathédrale, le palais hispano-arabe et le temple oriental. Les tenues vestimentaires sont elles aussi hybrides mais la scène est un épisode biblique.

II) Le symbolisme de la femme et du sacrifice

A) Salomé : une déesse sacrificatrice païenne ou la grande prostituée de Babylone dont parle la Bible ?

- Salomé de face, exposant son buste dénudé, visage farouche tourné vers la tête du saint, le désignant du doigt, bras gauche tendu, tenant haut le lotus sacré dans sa main droite, semble conjurer son ascension ou se défendre de son pouvoir. On peut aussi penser qu’elle suscite cette vision surnaturelle et terrifiante. C’est son rôle de sacrificatrice tandis que sa tenue impudique la classe dans la catégorie des courtisanes.
- Sa longue chevelure blonde qui flotte sur ses reins et le lotus blanc proche du lys royal la font ressembler au contraire à une reine ou à une Marie-Madeleine. Là encore le mélange des symboles brouille l’interprétation.
- Le garde qui lui fait face, séparé d’elle par l’apparition peut, avec son épée, figurer le bourreau de saint Jean-Baptiste. Mais son immobilité, comme celle des autres personnages du tableau en fait plutôt un figurant. C’est donc bien Salomé qui affronte l’apparition par la dynamique de sa posture et de son geste.

B) L’apparition

- Le visage du saint occupe quasiment le centre au tiers inférieur du tableau. De profil, il est face tournée vers Salomé. Une auréole de lumière avec des rayons entoure sa tête suppliciée et éclaire la scène sombre. Détail réaliste et horrible en contraste : du sang coule de son cou tranché. Pourtant, son expression est sereine et sa tête est en lévitation prête à s’élever dans l’espace supérieur, à moins qu’elle n’en vienne et ne s’apprête à hanter la conscience de Salomé en se rapprochant d’elle qui la chasse.
- La tête du saint est la réplique de celle du Christ : mêmes cheveux longs, même barbe. Le sacrifice du précurseur annonce celui de Jésus.
- La place qu’il occupe dans l’édifice semble être celle de l’autel et du Saint Sacrement. C’est donc en quelque sorte l’annonce de la mort et de la gloire du Christ, une ascension après le sacrifice. Salomé symboliserait alors le monde païen vaincu.

Ce tableau symboliste est composite et, en mélangeant les univers et les symboles, brouille le message. Le flou des motifs et les lignes blanches qui soulignent les colonnes accentuent cet effet de vague. Le spectateur est à la fois intrigué et horrifié par la vision de la tête en suspension. Il se dégage du tableau de la volupté et de la cruauté, du sublime et de l’horreur. On perçoit un combat entre la femme et l’homme, entre le trivial et le sacré, entre la chair et l’esprit. On a du mal à décider qui est vainqueur. Moreau reprendra de manière quasi obsessionnelle ce thème comme si, lui aussi, ne parvenait pas à expliquer sa fascination.

Voir d'autres peintures sur Salomé (et saint Jean-Baptiste) ICI
Consulter les représentations de Judith (et Holopherne) ICI
Pour la méthode du commentaire de tableau voir ICI

Cours de Céline Roumégoux