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samedi 22 janvier 2022

Alfred JARRY, Ubu roi, 1896, acte III, scène 2, Le faux procès des nobles

 

Alfred JARRY, Ubu roi, 1896, acte III, scène 2,

 Le faux procès des nobles

 



La grande salle du palais.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS & SOLDATS,
GIRON, PILE, COTICE, NOBLES enchaînés,
FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS.

Acte III, scène 2

PERE UBU : Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! ensuite, faites avancer les Nobles.
On pousse brutalement les Nobles.

MERE UBU : De grâce, modère-toi, Père Ubu.

PERE UBU : J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

NOBLES : Horreur ! à nous, peuple et soldats !

PERE UBU : Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervellera. (Au Noble.) Qui es-tu, bouffre ?

LE NOBLE : Comte de Vitepsk.

PERE UBU : De combien sont tes revenus ?

LE NOBLE : Trois millions de rixdales.

PERE UBU : Condamné !
Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.

MERE UBU : Quelle basse férocité !

PERE UBU : Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?

LE NOBLE : Grand-duc de Posen.

PERE UBU : Excellent ! excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? tu as une sale tête.

LE NOBLE : Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.

PERE UBU : Très bien ! très bien ! Tu n'as rien autre chose ?

LE NOBLE : Rien.

PERE UBU : Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?

LE NOBLE : Prince de Podolie.

PERE UBU : Quels sont tes revenus ?

LE NOBLE : Je suis ruiné.

PERE UBU : Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?

LE NOBLE : Margrave de Thorn, palatin de Polock.

PERE UBU : Ca n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?

LE NOBLE : Cela me suffisait.

PERE UBU : Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu ?

MERE UBU : Tu es trop féroce, Père Ubu.

PERE UBU : Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

LE GREFFIER : Comté de Sandomir.

PERE UBU : Commence par les principautés, stupide bougre !

LE GREFFIER : Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.

PERE UBU : Et puis après ?

LE GREFFIER : C'est tout.

PERE UBU : Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.
On empile les Nobles dans la trappe.
Dépêchez-vous plus vite, je veux faire des lois maintenant.

[…]

***********************************

Jouée pour la première fois le 10 décembre 1896 au Théâtre de Paris, Ubu roi est une pièce en cinq actes écrits en prose par le dramaturge français Alfred Jarry (1873 -1907). Ubu roi a d'abord été publié dans la revue parisienne Le Livre d'art en avril 1896.

L'histoire d'Ubu roi est celle d'Ubu, un officier du roi Venceslas de Pologne, qui prévoit d'assassiner ce dernier ainsi que tous les nobles avant de monter au pouvoir. Ubu s'allie au capitaine Bordure et tous deux planifient de passer à l'acte durant une revue. Malgré les réticences de la reine, le roi se rend à la revue et est tué comme prévu. Ubu accède donc au pouvoir, mais Bougrelas, le seul fils survivant du roi, est bien décidé à venger la mort de son père.

Il est possible qu'Alfred Jarry ait parodié le titre de la tragédie Œdipe roi de Sophocle. De nombreuses références à la pièce Macbeth de William Shakespeare sont également présentes tout au long de son texte.

Le personnage d'Ubu est inspiré de monsieur Hébert, professeur de physique au lycée de Rennes où Alfred Jarry a étudié. Il représentait pour ses élèves l'incarnation même du grotesque. Les aventures du « père Hébert », comme il était surnommé, faisaient l'objet de farces écrites par les lycéens.

Dans la scène 2 de l’acte III, Ubu se livre à une parodie de procès des nobles du royaume. C’est une sorte de farce tragique qui dénonce le despotisme qui va jusqu’au délire meurtrier.

 



I ) Une farce grotesque


A) Une situation absurde

Malgré de nombreux personnages dans la salle du palais, Ubu monopolise la parole et ne laisse place qu’à quatre interventions très courtes et sans effet. Celles de la mère Ubu qui tente de le calmer : « De grâce, modère-toi, Père Ubu. », « Quelle basse férocité ! » et « Tu es trop féroce, Père Ubu. » ainsi que l’appel au secours des nobles : « Horreur ! à nous, peuple et soldats ! », Il ne s’agit en aucun cas d’un procès équitable puisque les magistrats présents ne remplissent pas leur office et que le greffier ne sert qu’à consigner les biens volés par Ubu.

La situation est inversée par rapport à l’oppression classique car les victimes de la tyrannie des rois sont plutôt des gens du peuple et non des nobles. Il est d’ailleurs cocasse que ces derniers demandent de l’aide au peuple absent et aux soldats aux ordres d’Ubu.

Le motif du jugement expéditif et arbitraire donné par Ubu : « J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. » est invalidé par la condamnation du quatrième noble qui affirme : « Je suis ruiné. ». De plus, Ubu dévoile très vite que loin de l’enrichissement du royaume, il agit pour son enrichissement personnel : « Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. » Les adjectifs possessifs en capitales insistent sur son appropriation des biens des nobles.


B) Un personnage grotesque

La désignation « père Ubu » est péjorative et ridicule pour un roi. Le terme « père » est familier et « Ubu » ressemble à « hurluberlu », personne étourdie, écervelée qui se comporte avec extravagance. Par homophonie, on entend « eut bu » ce qui s’accorde bien avec ses manières de goinfre et d’ivrogne. Son nom le disqualifie d’emblée en tant que souverain.

Le discours d’Ubu est marqué par l’excès, l’exagération. On note un comique de répétition du complément de nom « à Nobles » : « la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! » Cela contribue à les déshumaniser et les assimiler soit à des animaux envoyés à l’abattoir (crochet et couteau), soit à des objets (caisse, livre).

L’utilisation de néologismes : « ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous » donne à l’exécution cruelle des nobles un aspect risible et donc dérisoire.

Ainsi, malgré la cruauté de ce jugement expéditif et injuste, les propos d’Ubu sont trop exagérés et incohérents pour entraîner la terreur tragique. Le grotesque et l’absurdité en font une farce « féroce » selon les mots mêmes de la mère Ubu. Cette scène a donc une tout autre fonction..


II) Critique du despotisme qui va jusqu’au délire tyrannique


A) Une parodie de procès

Ubu ne respecte pas la séparation des pouvoirs car il prend la place des magistrats qui deviennent des figurants avant d’être éliminés à leur tour.

La sentence précède la comparution des « coupables » : « je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. » Dès lors, l’interrogatoire n’est qu’un prétexte à étaler l’injustice et la rapacité d’Ubu.

La complaisance dans la description des tortures à venir «  je les passerai dans la trappe [...] on les décervellera » accentue le sadisme du personnage. Cependant, on remarque l’ambiguïté des propos qui sont utilisés au sens propre. Au sens figuré « passer à la trappe » est synonyme de disparition soudaine, d'oubli ou de mise à l'écart d'une personne ou d'une chose, de façon délibérée. « Décerveler » signifie au figuré, priver de ses facultés intellectuelles, ce qui rapproche ce terme de l’endoctrinement ou lavage de cerveau.

La cruauté d’Ubu lui fait oublier son motif premier qui est de s’emparer des biens des nobles puisqu’il condamne un noble ruiné et commet le délit de faciès : « Troisième Noble, qui es-tu ? tu as une sale tête. »

Tout cela caricature un pouvoir arbitraire où tous les motifs sont bons pour mettre à mort sans examen.


B) Dénonciation d’un roi fantoche

Sous l’aspect excessif et grotesque, on observe un processus totalitaire qui a pour caractéristique la bêtise. Les nombreux impératifs : « Apportez, faites avancer, amenez, passez les Nobles dans la trappe, dépêchez-vous plus vite »  précipitent l’action et la rendent irrévocable.

La juxtaposition de formules « officielles » comme : « J'ai l'honneur de vous annoncer » avec des expressions grossières comme « Répondras-tu, bouffre ? » dénote un personnage de basse extraction qui ne possède pas les codes de langage et est indigne de la fonction de roi.

On note la passivité des victimes et des témoins qui ne se révoltent pas ainsi que l’ironie tragi-comique de la vanité des nobles qui déclinent leurs titres et possessions, se jetant ainsi dans la gueule du loup, car il s’agit bien d’un procès de classe sociale mais pas pour la bonne cause, Ubu ne voulant les dépouiller que pour son propre compte et non par souci d’équité dans la répartition des richesses.

Nul n’échappera donc à la férocité vénale d’Ubu pris d’un délire sans borne de toute puissance et de prédation.


La pièce Ubu roi fut d’abord un spectacle de marionnettes et on retrouve dans cette scène les conventions du genre avec les exagérations, le mélange de niveaux de langue, les coups portés à des notables par un personnage issu du peuple comme dans Guignol. Cependant, au-delà du registre grotesque et absurde, le spectateur sent bien qu’il assiste à une dénonciation d’une dictature ignoble avec la complicité passive des témoins. Il découvre jusqu’où peut aller la folie meurtrière d’un homme et sa soif de pouvoir et d’argent. En ce sens, Jarry semble un visionnaire des horreurs à venir au XXème siècle avec les dictatures de droite et de gauche. Plus tard Le Procès de Kafka montrera la torture mentale d’être accusé sans en connaître le motif et dans Le roi se meurt de Ionesco, on découvrira que même les tyrans finissent par mourir.

samedi 27 novembre 2021

Le fils ingrat de Jacob et Wilhelm Grimm et la version longue française

LE FILS INGRAT. 

 Un jour, un homme était assis devant sa porte avec sa femme ; ils avaient devant eux un poulet rôti dont ils s’apprêtaient à se régaler. L’homme vit venir de loin son vieux père ; aussitôt il se hâta de cacher le plat pour n’avoir pas à en donner au vieillard. Celui-ci but seulement un coup et s’en retourna. A ce moment, le fils alla chercher le plat pour le remettre sur la table ; mais le poulet rôti s’était changé en un gros crapaud qui lui sauta au visage et s’y attacha pour toujours. Quand on essayait de l’enlever, l’horrible bête lançait sur les gens un regard venimeux, comme si elle allait se jeter dessus, si bien que personne n’osait en approcher. Le fils ingrat était condamné à la nourrir, sans quoi elle lui aurait dévoré la tête ; et il passa le reste de ses jours à errer misérablement sur la terre. 

Jacob et Wilhelm GrimmTraduction par Frédéric Baudry. Contes choisis des frères Grimm, L. Hachette, 1864 

 

Ce conte sur l'ingratitude du fils fait partie de la littérature orale, c'est en quelque sorte une suite et une variante de la parabole du fils prodigue Luc 15, 11-32.

 


 Retour du fils prodigue, par Pompeo Batoni.

 
Le fils ingrat.



Il y avait une fois deux personnes riches, mari et femme, qui n’avaient qu’un enfant, un fils, nommé Gwilherm. Comme il arrive souvent en pareil cas, c’était un véritable enfant gâté, à qui on ne refusait jamais rien. Il aimait le plaisir et la dépense, et était impatient de voir ses parents lui céder leurs biens et se réserver seulement une petite pension viagère. Tous les jours, il les importunait à ce sujet, leur représentant qu’ils vivraient plus heureux, quand ils n’auraient plus à s’occuper de rien, si bien qu’ils finirent par lui faire donation de tout ce qu’ils possédaient, moyennant une pension viagère, qu’il devait leur payer à termes convenus. Ils se retirèrent dans une vieille maison, au fond de la cour, pendant que leur fils occupait avec sa femme une belle maison neuve, bien meublée et parée.

Gwilherm menait joyeuse vie, et c’était continuellement chez lui festins, parties de plaisir et voyages. Il s’occupait peu de ses champs, de son bétail et de ses nombreux domestiques. Aussi, ces derniers faisaient-ils à peu près tout ce qu’ils voulaient. Comme bien vous pensez, les chevaux, les bœufs et les vaches étaient mal soignés, les champs négligés, et les moissons de plus en plus mauvaises tous les ans ; enfin, tout allait on ne peut plus mal. Voilà !...

Le père et la mère de Gwilherm, voyant cela, lui en firent souvent des représentations, au commencement, et voulurent s’occuper de mettre quelque ordre dans son ménage ; mais cela ne lui plaisait pas, et il finit par leur dire tout net de ne pas se mêler de ses affaires et de rester chez eux. Ils en éprouvèrent beaucoup de peine, et ils étaient malheureux de voir leur fils marcher si rapidement à sa ruine, sans qu’ils y pussent rien faire.

Gwilherm était presque toujours absent de chez lui, en voyage, en partie de plaisir, et sa femme comme lui. Ses rentes ne lui suffisaient déjà plus, et il vendait de temps en temps un bois, un moulin, une ferme, et son bien diminuait ainsi rapidement. Son père et sa mère ne reçurent bientôt plus leur pension régulièrement. Ils ne s'en plaignaient pourtant pas, et ils vivaient le plus économiquement possible. Mais l'argent vint à leur manquer complètement, et, comme ils exposaient leur situation à leur fils :

— Et qu'avez-vous besoin d'argent ? leur répondit-il ; désormais vous recevrez votre nourriture de ma maison, et une servante vous portera tous les jours ce dont vous aurez besoin ; vous n'aurez, par conséquent, aucune dépense à faire.

Les pauvres gens soupirèrent et se résignèrent, sans oser faire aucune observation. Mais ils avaient le cœur gros, et, à partir de ce jour-là, ils n'allèrent plus que rarement chez leur fils, où ils n'étaient pas vus avec plaisir. Bien !

A quelques jours de là, Gwilherm donna un grand repas, auquel il invita tous ses amis et compagnons de plaisirs, ainsi que les plus riches du pays ; mais il ne songea point à son père et à sa mère. Bien plus, on oublia de leur porter à manger ce jour-là. Ils voyaient de chez eux les invités, en tenue de gala, entendaient les rires et es joyeux propos des convives, et le parfum des mets arrivait même jusqu'à eux ; mais ils avaient beau attendre, personne ne venait leur rien apporter. Voyant cela, le père se rendit enfin à la maison de son fils, et, l’ayant rencontré dans un corridor, il lui expliqua pourquoi il était venu. Gwilherm lui répondit, d’un air affairé et mécontent :

— On n’a pas le temps de s’occuper de vous en ce moment ; retournez dans votre maison ; on vous portera quelque chose quand on aura le temps.

Et il s’en alla là-dessus.

Le pauvre vieillard resta un moment immobile et muet d’étonnement et de douleur, puis il retourna chez lui, triste et le cœur navré, et raconta à sa femme comment il avait été reçu par leur fils. Ils passèrent le reste du jour à pleurer. La nuit vint, sans qu’on eût songé à eux, et ils ne mangèrent point ce jour-là. Bien !

Cependant, une scène terrible se passait dans la salle du festin, et Dieu vengeait le père et la mère de l’ingratitude et de la dureté de cœur de leur fils. Celui-ci était à table avec ses invités ; tous les convives étaient gais, et riaient et causaient bruyamment. Comme il se préparait à découper un canard rôti sur le plat, le canard se changea soudain en un énorme crapaud, qui lui sauta au visage et s’y cramponna fortement. L’animal était horrible à voir, gonflé et humide de venin, la gueule grande ouverte, et les yeux rouges et brillants comme la braise. Tous les convives, saisis d'épouvante et d'horreur, se levèrent précipitamment de table et s'enfuirent. Gwilherm poussait des cris affreux et appelait ses amis à son secours ; mais tous s'éloignaient de lui avec horreur. Quand il essayait de se débarrasser avec ses mains du monstre hideux, il se mettait tout le visage en sang et souffrait horriblement. Alors, resté seul, il rentra en lui-même et se dit :

— Ceci est une punition de Dieu, pour la dureté avec laquelle j'ai traité mon père et ma mère. Dans ma maison, il y a un grand repas, et, à quelques pas d'ici, ils souffrent de la faim. J'ai bien mérité ce qui m'arrive !...

Il alla trouver le curé de sa paroisse, ayant toujours le crapaud collé sur son visage, et se confessa à lui. Le prêtre fit son possible pour exorciser le démon (car ce crapaud était un démon) et le forcer de lâcher prise ; mais ce fut en vain. Quand il récitait des prières et des oraisons, et aspergeait le monstre d'eau bénite, il se gonflait, ouvrait une gueule énorme et faisait souffrir horriblement sa victime, qui poussait des cris effrayants. Voyant cela, le prêtre dit à Gwilherm :

— Il vous faudra aller jusqu'à notre Saint-Père le pape, à Rome, car lui seul peut vous délivrer de ce démon.

Gwilherm prit alors la route de Rome, ayant toujours l’horrible bête collée sur sa figure. Partout où il passait, il excitait l’horreur et la frayeur de ceux qui le voyaient, et l’on s’éloignait de lui, et ce n’est qu’à grand’peine et à force d’argent qu’il pouvait se procurer nourriture et logement.

Arrivé à Rome, après beaucoup de mal, il alla immédiatement se jeter aux pieds du Saint-Père et lui fit sa confession. Le Pape l’écouta attentivement, puis il lui parla de la sorte :

— C’est pour vous punir de votre conduite envers votre père et votre mère que Dieu a permis ceci. Voici la pénitence que je vous propose, et si vous avez assez de courage pour l’accomplir, j’espère qu’il vous pardonnera et qu’il vous délivrera de ce démon qui, dans le cas contraire, ne vous quittera jamais et vous suivra jusque dans l’enfer, où il vous tourmentera encore. Écoutez-moi donc, mon fils : vous retournerez à présent auprès de votre père et de votre mère, pour vous jeter à leurs pieds et implorer leur pardon. Vous voyagerez toujours à pied et sans argent, en demandant l’aumône, et sans jamais rien manger que ce que vous devrez à la charité publique. Avant de pouvoir obtenir le pardon de Dieu, il faut que vous ayez celui de votre père et de votre mère. Allez, à présent, mon fils, et que Dieu vous assiste.

Gwilherm se releva alors, un peu consolé, et, avant de quitter Rome, il distribua tout son argent aux pauvres, puis il se remit en route vers son pays. Tous ceux qui le voyaient sur leur passage, avec son horrible bête sur la figure, s’éloignaient de lui avec frayeur, et, comme il n’avait plus d’argent, personne ne voulait lui donner l’hospitalité, ni à manger, et il couchait à la belle étoile et ne vivait que d’herbes, de racines et de quelques fruits sauvages qu’il trouvait dans les campagnes et dans les bois.

Enfin, après des privations et des souffrances inouïes, il arriva dans son pays, les vêtements en lambeaux, la barbe et les cheveux longs et incultes, maigre et décharné, comme un mort sorti de sa tombe au cimetière. Il alla se jeter aux pieds de son père et de sa mère, et les pria de lui pardonner. Les deux vieillards le reconnurent, malgré tout, et le pressèrent sur leur cœur, sans faire attention au crapaud. Alors l’horrible bête se détacha de sa figure, sauta à terre et disparut dans un trou de muraille.

Gwilherm, ses parents et sa femme vécurent ensuite ensemble, dans une union parfaite, et la richesse revint aussi avec l’ordre et l’amour filial.


(Conté par une fileuse de Pluzunet, Côtes-du-Nord,
nommée Anna Luër, 1872.)

Ce conte a été également recueilli en Allemagne par les frères Grimm.

 

 

dimanche 31 octobre 2021

"Toi mon enfant" et "Je vole" : chansons de Mike Brant et Michel Sardou

Quand les enfants quittent le nid familial

 


  
Toi, mon enfant
 
Toi mon enfant, tu vas grandir
Loin de chez nous tu vas partir
Ton au revoir les larmes aux yeux
Ça voudra dire sans doute adieu
Ne dis pas non, toi mon petit
Tu vas partir pour faire ta vie
Chercher l'amour et le trouver
Tu vas sûrement nous oublier
 
Oh non mon père ne dis pas ça
Je vais écrire tu verras
Au bout du monde, où que je sois
Je ne vous oublierai pas
Quoi qu'il arrive
 
Oh mon enfant, ta mère et moi
Nous vieillirons très vite sans toi
Nous revivrons mais en silence
Tous les printemps de ton enfance
Tu comprendras ce que je dis
Beaucoup plus tard, toi mon petit
Quand les enfants que tu auras
Te quitteront tu comprendras
 
Oh non mon père ne dis pas ça
Je partirai mais crois-moi
Toute ma vie, ma mère et toi
Je ne vous oublierai pas
Quoi qu'il arrive
 
Toi mon enfant, tu vas grandir
Loin de chez nous, tu vas partir
Ton au revoir les larmes aux yeux
Ça voudra dire sans doute adieu
Mais si plus tard, on ne sait pas
Un jour pour toi, plus rien ne va
Si tu es seul écoute-moi
Reviens chez nous, reviens chez toi
Reviens chez nous, reviens chez toi
 
Paroliers : Michel Jourdan / Mike Brant
1974 : Toi, mon enfant (face B de Viens ce soir)
 
 
 

 
Je vole
 
Mes chers parents, je pars
Je vous aime mais je pars
Vous n’aurez plus d’enfant, ce soir
Je n’ m’enfuis pas, je vole
Comprenez bien : je vole
Sans fumée, sans alcool
Je vole
Je vole


C’est jeudi, il est cinq heures cinq
J’ai bouclé une petite valise
Et je traverse doucement
L’appartement endormi
J’ouvre la porte d’entrée
En retenant mon souffle
Et je marche sur la pointe des pieds
Comme les soirs où je rentrais après minuit
Pour ne pas qu’ils se réveillent

Hier soir à table
J’ai bien cru que ma mère
Se doutait de quelque chose

Elle m’a demandé si j’étais malade
Et pourquoi j’étais si pâle
J’ai dit que j’étais très bien,
Tout à fait clair
Je pense qu’elle a fait
Semblant de me croire
Et mon père a souri

En passant à côté de sa voiture,
J’ai ressenti comme un drôle de coup
Je pensais que ce serait plus dur
Et plus grisant, un peu comme une aventure
En moins déchirant

Oh, surtout ne pas se retourner
S’éloigner un peu plus
Il y a la gare et après la gare,
Il y a l’Atlantique et après l’Atlantique...

C’est bizarre, cette espèce de cage
Qui me bloque la poitrine
Ça m’empêche presque de respirer
Je me demande si tout à l’heure
Mes parents se douteront
Que je suis en train de pleurer
Oh, surtout ne pas se retourner
Ni des yeux ni de la tête
Ne pas regarder derrière
Seulement voir ce que je me suis promis
Et pourquoi, et où, et comment

Il est sept heures moins cinq
Je me suis rendormi
Dans ce train qui s’éloigne un peu plus
Oh, surtout ne plus se retourner
Jamais

Mes chers parents, je pars
Je vous aime mais je pars
Vous n’aurez plus d’enfant, ce soir
Je n’ m’enfuis pas, je vole
Comprenez bien : je vole
Sans fumée, sans alcool
Je vole
Je vol.

Je n’ m’enfuis pas, je vole
Lala lala...
Je n’ m’enfuis pas, je vole
Comprenez bien : je vole  

Paroliers : Michel Sardou / Pierre Billon

1978 Album : Je vole

dimanche 30 mai 2021

La Jeune Veuve de La Fontaine et Les Deux Consolés de Voltaire : sujet corrigé, questions et invention sur l’apologue, le temps consolateur

 


La Jeune Veuve de La Fontaine, VI, 21 (1668)

La perte d’un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d’une année
Et la Veuve d’une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
C’est toujours même note et pareil entretien :
On dit qu’on est inconsolable ;
On le dit, mais il n’en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutôt par la vérité.
L’Époux d’une jeune beauté
Partait pour l’autre monde. A ses côtés sa femme
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler.
Le Mari fait seul le voyage.
La Belle avait un père, homme prudent et sage :
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l’heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;
Mais, après certain temps, souffrez qu’on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt.- Ah ! dit-elle aussitôt,
Un Cloître est l’époux qu’il me faut.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe.
L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d’autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,
Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :
Où donc est le jeune mari
Que vous m’avez promis ? dit-elle
.


Les Deux Consolés de Voltaire (1756)

Le grand philosophe Citophile disait un jour à une femme désolée, et qui avait juste sujet de l’être :  « Madame, la reine d’Angleterre, fille du grand Henri IV, a été aussi malheureuse que vous: on la chassa de ses royaumes ; elle fut près de périr sur l’océan par les tempêtes ; elle vit mourir son royal époux sur l’échafaud. — J’en suis fâchée pour elle, » dit la dame, et elle se mit à pleurer ses propres infortunes. 

« Mais, dit Citophile, souvenez-vous de Marie Stuart, elle aimait fort honnêtement un brave musicien qui avait une très belle basse-taille. Son mari tua son musicien à ses yeux ; et ensuite, sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Élisabeth, qui se disait pucelle, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir, après l’avoir tenue en prison dix-huit années. — Cela est fort cruel, dit la dame, » et elle se replongea dans sa mélancolie. 

 

« Vous avez peut-être entendu parler, dit le consolateur, de la belle Jeanne de Naples, qui fut prise et étranglée ? — Je m’en souviens confusément, dit l’affligée. 

— Il faut que je vous conte, ajouta l’autre, l’aventure d’une souveraine qui fut détrônée de mon temps, après souper, et qui est morte dans une île déserte. — Je sais toute cette histoire, répondit la dame. 

— Eh bien! donc, je vais vous apprendre ce qui est arrivé à une autre grande princesse à qui j’ai montré la philosophie. Elle avait un amant, comme en ont toutes les grandes et belles princesses. Son père entra dans sa chambre et surprit l’amant, qui avait le visage tout en feu et l’oeil étincelant comme une escarboucle ; la dame aussi avait le teint fort animé. Le visage du jeune homme déplut tellement au père, qu’il lui appliqua le plus énorme soufflet qu’on eût jamais donné dans sa province. L’amant prit une paire de pincettes et cassa la tête au beau-père, qui guérit à peine, et qui porte encore la cicatrice de cette blessure. L’amante, éperdue, sauta par la fenêtre et se démit le pied, de manière qu’aujourd’hui elle boîte visiblement, quoique d’ailleurs elle ait la taille admirable. L’amant fut condamné à la mort pour avoir cassé la tête à un très grand prince. Vous pouvez juger de l’état où était la princesse, quand on menait pendre l’amant. Je l’ai vue longtemps, lorsqu’elle était en prison; elle ne me parlait jamais que de ses malheurs. 

 

— Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je songe aux miens ? dit la dame. — C’est, dit le philosophe, parce qu’il n’y faut pas songer, et que, tant de grandes dames ayant été si infortunées, il vous sied mal de vous désespérer. Songez à Hécube, songez à Niobé. — Ah ! dit la dame, si j’avais vécu de leur temps ou de celui de tant de belles princesses, et si, pour les consoler, vous leur aviez conté mes malheurs, pensez-vous qu’elles vous eussent écouté ? » 

 

Le lendemain, le philosophe perdit son fils unique, et fut sur le point d’en mourir de douleur. La dame fit dresser une liste de tous les rois qui avaient perdu leurs enfants, et la porta au philosophe ; il la lut, la trouva fort exacte, et n’en pleura pas moins. Trois mois après, ils se revirent, et furent étonnés de se retrouver d’une humeur très gaie. Ils firent ériger une belle statue au Temps, avec cette inscription : A CELUI QUI CONSOLE.


Le temps passe, passe-le bien ! (patois provençal)

une devise sur un cadran solaire


Questions :


1) Notez les indications temporelles dans chacun des deux textes et établissez la chronologie narrative. Relevez des passages où il est question du temps. Comment le récit présente-t-il l’œuvre consolatrice du temps dans chaque apologue ?


Dans ces deux apologues (récit plaisant au service d’un enseignement moral), La Jeune Veuve de La Fontaine et Les Deux Consolés de Voltaire, les auteurs traitent du temps consolateur des peines et des chagrins. Dans les deux récits, la chronologie narrative (ou temps de la narration ou rythme du récit) est différente, alors que le temps de la fiction (ou durée de l’histoire racontée) est quasiment le même, à peu près trois mois. Nous verrons pourquoi et l’effet produit. Nous examinerons enfin comment l’œuvre du temps est présentée dans ces deux textes.

Alors que le texte de la Fontaine a un rythme progressif, celui de Voltaire est accéléré. Dans La Jeune Veuve, après la mort du mari de la jeune femme, un temps indéterminé s’écoule : (vers 22) « Il [le père] laissa le torrent couler ». Suit la consolation en paroles du père qui après « certain temps » (v30) promet de trouver un nouveau mari à sa fille. Deux mois sont ensuite résumés en sommaire (le mois « gai » le plus développé). Enfin, en chute, la demande de la fille vient clôturer cette histoire. La Fontaine a montré qu’avec l’aide du temps et d’un père aimant, une jeune femme peut retrouver goût à la vie.

Voltaire concentre l’action sur deux jours, le premier jour (c’est une scène dialoguée) Citophile cite pour consoler l’affligée des exemples de malheurs pris dans l’histoire ou l’actualité de son temps. Cela sans effet ! Or, le lendemain, le consolateur, frappé par un deuil, devient le consolé sur le même principe résumé. Suit une ellipse de trois mois avant que les deux personnages ne se retrouvent consolés par le temps. Le rythme est accéléré, on ne voit pas les étapes du temps mais juste le résultat. Voltaire ne s’intéresse pas au déroulement du temps et à ses  effets progressifs, il montre l’inefficacité de la consolation d’ordre général et impersonnelle.

 Citophile n’aime que citer sans s’intéresser à la femme en peine, alors que le père aime sa fille, a de l’expérience, de la patience et de la sagesse et l’a accompagnée avec le temps.

La Fontaine compare le temps à un oiseau (légèreté et mobilité) alors que Voltaire l’allégorise en statue (pesanteur et immobilité). L’un est optimiste et l’autre plutôt pessimiste.


 

2) Montrez que si les sujets abordés sont graves, le registre employé ne l’est pas.


Les deux textes ont un sujet tragique : la mort. Or, bien que le sujet soit tragique, le registre utilisé par les auteurs ne l’est pas. Il met à distance le drame et ses effets sentimentaux. La Fontaine utilise l’humour et la moquerie indulgente : « la bande des amours revient au colombier ». Quand à Voltaire, il utilise l’ironie c’est-à-dire une critique un peu sarcastique, grinçante. L’intention de ce dernier est donc de se moquer des « beaux-parleurs » d’où l’onomastique : Citophile (celui qui aime citer).  Les adjectifs en antiphrase dans l’exemple historique « sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Élisabeth, qui se disait pucelle, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir » marquent l’intention ironique du discours de Citophile. De même la phrase : "Elle avait un amant, comme en ont toutes les grandes et belles princesses" révèle une critique sociale. Puis, avec la mort du fils de Citophile et l’inversion des rôles, Voltaire disqualifie tout le discours de ce dernier.

La Fontaine veut instruire en amusant et faire une réflexion sur le temps  consolateur. C’est un moraliste tendre, malicieux et sage. Voltaire veut dénoncer les donneurs de leçons qui se délectent dans le récit des malheurs des autres (érudition historique ou commérage sur les contemporains) au lieu de faire parler leurs sentiments.  Il montre l’impuissance et la vanité des hommes face à leur destin et donc au temps qu’ils ne maîtrisent pas . C’est un philosophe satiriste et le spécialiste de l’ironie du siècle des lumières !


Sujet d’invention

Sujet : Rédigez un apologue sur le thème du temps consolateur. Vous choisirez entre la fable, en vers ou en prose, et le conte philosophique. Vous adopterez un ton plaisant tout en traitant d’évènements tragiques ou tristes.

 Addiction

 Chaque matin, chaque midi et chaque soir,

Elle l’embrasait à n’en plus pouvoir,

Si bien qu’alors ils devinrent

Intimes comme on ne le voit plus.

Mais, le jour où il dut s’en détacher,

Ses nuits devinrent noires, à s’en fâcher.

Il fut irritable, en journée,

Et seul, le soir, après manger,

À tel point qu’à maintes reprises,

L’idée de mourir le grise.

Pensant que le temps était son pire ennemi,

Qu’il ne pourrait jamais lui être permis

De poser à nouveau ses lèvres sur Son corps si fin,

Il prit la décision de L’oublier enfin.

Jour après jour, il modifia sa façon de vivre,

Celle dont, avant, il était ivre.

Progressivement son esprit s’habituait,

Comprenant que vivre sans Elle était un fait.

Alors, de nouveaux sens ont émergé,

Rendant plaisantes les balades en forêts,

Où il peut humer la douce odeur des orchidées,

C’est ainsi que le goût des choses est arrivé,

Et La Cigarette, il l’avait oubliée …

 

Matthieu, 1ière GEL (janvier 2009)



L’Arbre et La Belle

Dans une lointaine contrée,

Un homme et sa compagne s’aimaient sans compter.

Mais, un jour, la terrible Guerre éclata.

L’homme dut partir, mais ne revint pas.

Sa femme, éplorée, disait à qui voulait l’entendre

Qu’elle ne souhaitait plus que se pendre.

Un enfant passait par là et lui demanda la cause de son chagrin.

Elle lui répondit  que tenter de la consoler était vain,

Mais ce dernier, fort têtu en vérité,

Lui dit très justement  que ses larmes finiraient par s’épuiser.

Le lendemain, il revint, les larmes de la Belle n’avaient point tari.

C’est alors qu’il lui dit :

« Madame, je vous apporte ici les graines d’un grand chêne,

Plantez-le donc dans la terre même,

 

Vos larmes l’aideront sans nul doute à s’épanouir.

Mais, je dois aussi vous dire

Que, dans quelques années, je reviendrai

Vous pendre ou vous prendre suivant vos velléités. »

Pendant des années, la Belle revint au même endroit,

Elle pleura, pleura, et repleura,

Si bien qu’un jour, l’arbre avait atteint sa taille maximale

Et l’enfant d’autrefois, lui aussi, était devenu un bien beau mâle.

Il vint avec une corde et un tabouret,

Dans le cas ou la Belle n’aurait point renoncé.

Mais, lorsqu’ils se revirentleurs yeux étincelèrent

Et leurs cœurs, lançant des éclairs,

Dans les bras l’un de l’autre ils tombèrent.

C’est ainsi, qu’avec le temps, La Belle a oublié le mari,

Et avec son nouveau compagnon, elle vit en totale harmonie.

                  A l’ombre d’un beau chêne ...



Benjamin, 1ière GEL (janvier 2009)

dimanche 16 mai 2021

Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau Partie VI commentaire de la mort de Julie

 

Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761)

Jean-Jacques Rousseau

Sixième partie

La mort de Julie par Moreau le jeune (graveur : Lemire)

Lettre XI de M. de Wolmar à Saint-Preux (extrait)

"Le jeûne, la faiblesse, le régime ordinaire à Julie, donnèrent au vin une grande activité. « Ah ! dit-elle, vous m’avez enivrée ! après avoir attendu si tard, ce n’était pas la peine de commencer, car c’est un objet bien odieux qu’une femme ivre. » En effet, elle se mit à babiller, très sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu’auparavant. Ce qu’il y avait d’étonnant, c’est que son teint n’était point allumé ; ses yeux ne brillaient que d’un feu modéré par la langueur de la maladie ; à la pâleur près, on l’aurait crue en santé. Pour alors l’émotion de Claire devint tout à fait visible. Elle élevait un œil craintif alternativement sur Julie, sur moi, sur la Fanchon, mais principalement sur le médecin ; tous ces regards étaient autant d’interrogations qu’elle voulait et n’osait faire. On eût dit toujours qu’elle allait parler, mais que la peur d’une mauvaise réponse la retenait ; son inquiétude était si vive qu’elle en paraissait oppressée.

Fanchon, enhardie par tous ces signes, hasarda de dire, mais en tremblant et à demi-voix, qu’il semblait que Madame avait un peu moins souffert aujourd’hui... que la dernière convulsion avait été moins forte... que la soirée... Elle resta interdite. Et Claire, qui pendant qu’elle avait parlé tremblait comme la feuille, leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards attachés aux siens, l’oreille attentive, et n’osant respirer de peur de ne pas bien entendre ce qu’il allait dire.

Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela. Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit : « Il n’y a point là d’ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. » A l’instant Claire s’écrie en tendant à demi les deux bras : « Eh bien ! Monsieur !... le pouls ?... la fièvre ?... » La voix lui manquait, mais ses mains écartées restaient toujours en avant ; ses, yeux pétillaient d’impatience ; il n’y avait pas un muscle de son visage qui ne fût en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les yeux, la langue, reste un moment pensif, et dit : « Madame, je vous entends bien ; il m’est impossible de dire à présent rien de positif ; mais si demain matin à pareille heure elle est encore dans le même état, je réponds de sa vie. » A ce moment Claire part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l’embrasse, le baise mille fois en sanglotant et pleurant à chaudes larmes, et, toujours avec la même impétuosité, s’ôte du doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui, et lui dit hors d’haleine : « Ah ! Monsieur, si vous nous la rendez, vous ne la sauverez pas seule ! »

Julie vit tout cela. Ce spectacle la déchira. Elle regarde son amie, et lui dit d’un ton tendre et douloureux : « Ah ! cruelle, que tu me fais regretter la vie ! veux-tu me faire mourir désespérée ? Faudra-t-il te préparer deux fois ? » Ce peu de mots fut un coup de foudre ; il amortit aussitôt les transports de joie ; mais il ne put étouffer tout à fait l’espoir renaissant.

En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maîtresse guérie. Ils résolurent tout d’une voix de faire au médecin, si elle en revenait, un présent en commun pour lequel, chacun donna trois mois de ses gages, et l’argent fut sur-le-champ consigné dans les mains de Fanchon, les uns prêtant aux autres ce qui leur manquait pour cela. Cet accord se fit avec tant d’empressement, que Julie entendait de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de l’effet dans le cœur d’une femme qui se sent mourir ! Elle me fit signe, et me dit à l’oreille : « On m’a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité. »

Quand il fut question de se retirer, Mme d’Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes, fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit la Fanchon ; mais celle-ci s’indigna de cette proposition, plus même, ce me sembla, qu’elle n’eût fait si son mari ne fût pas arrivé. Mme d’Orbe s’opiniâtra de son côté, et les deux femmes de chambres passèrent la nuit ensemble dans le cabinet ; je la passai dans la chambre voisine, et l’espoir avait tellement ranimé le zèle, que ni par ordre ni par menaces je ne pus envoyer coucher un seul domestique. Ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu’il y avait peu de ses habitants qui n’eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.

J’entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m’alarmèrent pas ; mais sur le matin que tout était tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille. J’écoute, je crois distinguer des gémissements. J’accours, j’entre, j’ouvre le rideau... Saint-Preux !... cher Saint-Preux !... je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées, l’une évanouie et l’autre expirante. Je m’écrie, je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n’était plus."

 

                                                           La mort de Julie par Pinot (graveur : Brugnot)

 

C’est un roman épistolaire en six parties. Le titre fait référence à l’histoire d’Héloïse et Abélard qui s’est réellement passée au XIIe siècle. Héloïse était l’élève d’Abélard, tout comme la Julie de Rousseau l’a été de Saint-Preux. Le titre complet est long : Julie ou la Nouvelle Héloïse. Lettres de deux amants, habitants d’une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau. Cette œuvre fut publiée à Amsterdam en 1761. Dans les deux cas, le couple a eu une liaison interdite par la société : Héloïse par son oncle et Julie par son père. Julie a dû épouser M. de Wolmar mais Saint-Preux est devenu l’ami de la famille. Dans le passage qui nous intéresse (VI, lettre XI), Julie est à l’agonie car, après avoir sauvé son fils d’une noyade, elle a pris froid. M. de Wolmar relate à Saint-Preux les derniers moments de Julie. Nous verrons successivement le point de vue de M. de Wolmar, la peinture psychologique des personnages et la représentation de l’agonie et de la mort.

 

I) Un narrateur personnage plus observateur qu’acteur de la scène : M. de Wolmar

- Le « je » n’apparaît pas directement, il est implicite dans les pronoms personnels objet et toniques : « elle élevait un œil craintif … sur moi … elle me fit signe, et me dit à l’oreille ». Le rôle joué par M. de Wolmar est celui de témoin et de confident.

- On remarque l’utilisation des tournures impersonnelles pour le commentaire, ce qui équivaut encore à gommer les marques personnelles : « On eût dit toujours qu’elle allait parler … Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela ».

- On ne trouve trace d’aucune analyse ou mention d’émotions ou de sentiments personnels, seules les autres personnes sont observées.

- Enfin, il n’y a qu’une seule marque du destinataire : « Jugez de l’effet ». Encore que l’impératif utilisé puisse passer pour une convention. Pourquoi une telle discrétion ? Peut-être parce que M. de Wolmar est, vis-à-vis de Saint-Preux, dans une position délicate, il connaît les tendres liens qui existaient entre sa femme et ce dernier. Il joint d’ailleurs à sa lettre une missive de Julie destinée à Saint-Preux !

Le récit qui est fait ressemble à ce qu’on appelle « le récit historique » à la troisième personne, dans lequel le jugement personnel de l’auteur est soigneusement dissimulé. Cependant, la démarche même de M. de Wolmar est ambiguë, il ne veut pas se livrer mais il souhaite susciter des réactions chez son correspondant et pour cela il peint le comportement des autres témoins de la scène.

 

II) La peinture psychologique des personnages témoins

- On est frappé par l’importance du regard dans cet extrait : regard de l’observateur, celui de Claire, de Julie, de Fanchon, du médecin. Les yeux sont « craintifs » puis « pétillants d’impatience » chez Claire, ils brillent « d’un feu modéré par la langueur de la maladie » chez Julie, ils « examinent » chez le médecin, ils sont neutres chez Fanchon et M. de Wolmar. Le regard donne lieu d’abord à un échange muet puis à un spectacle douloureux pour Julie. Le non-dit est plus important que la parole car il évite l’artifice du langage mais si ce regard peut devenir communion des cœurs, il peut aussi, comme c’est le cas ici, faire souffrir.

- La gestuelle de cette scène est très importante et fait penser au théâtre et plus spécialement aux drames bourgeois à la manière de Diderot. L’outrance des gestes de Claire qui « part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l’embrasse » et l’empressement de la maisonnée à connaître et à espérer un bon diagnostic du médecin montrent les sentiments et émotions en représentation. Claire, la vive, s’oppose à Julie, la douce, selon l’objectif de Rousseau : « J’imaginais deux amies. Je fis l’une brune et l’autre blonde, l’une vive et l’autre douce ».

- Les rôles sociaux sont également significatifs et sont vus dans les qualités qu’ils confèrent : l’amie aimante et attentive, le médecin humain et compétent, la servante et les autres domestiques, dévoués et attentionnés, le mari digne et calme, confident raisonnable de sa femme. Rousseau croit à la générosité du peuple et pense que les rapports entre maîtres et valets doivent reposer sur l’estime mutuelle. Tous les sentiments sont réunis pour faire un touchant tableau de famille et inspirer la compassion au lecteur, mais Saint-Preux goûte-t-il la scène qui lui est peinte, lui qui n’a rien pu faire ou donner à Julie, du fait de son absence ? Ce dévouement général n’est-il pas pour lui un reproche implicite ?

- Enfin, il y a un aspect surprenant dans la psychologie de tous ces gens : ils semblent tous croire au pouvoir de l’argent ou des bijoux à pouvoir guérir Julie. Claire offre une bague au médecin et les domestiques de l’argent. Leur douleur leur donne des réflexes bien matérialistes. Est-ce volontaire de la part de Rousseau qui pense que l’argent a corrompu l’homme ? Mais se défaire de ses biens est aussi un acte chrétien.

Le comportement de tous ces personnages est bon, tout comme leur fond moral ; cette idéalisation psychologique est une des attitudes possibles devant la mort.

 

               Claire voile Julie morte

Analyse de l’image :
    Alors qu’une foule s’est rassemblée devant la maison des Wolmar en croyant que Julie n’était pas encore morte, Claire dépose sur le visage de son amie, morte depuis trente-six heures, un voile brodé d’or et de perles que Saint-Preux lui avait rapporté des Indes. Elle maudit quiconque oserait le lever. Cette estampe insérée dans le corps du texte  fait suite à l’illustration pleine page qui illustrait la veillée funèbre.

 

III) La vision de l’agonie et de la mort

La mort est acceptée par Julie, observée par son mari et le médecin et redoutée par tous les autres.

- Le réalisme des termes médicaux, de l’examen clinique du médecin : « Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit : « Il n’y a point là d’ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. » et l’apparente neutralité de l’époux tendent à banaliser la maladie, mais la force de l’inquiétude de Claire la dramatise au contraire.

- L’agonie est un spectacle quasi public ici car les témoins sont nombreux et la mourante ne peut s’exprimer librement, elle chuchote à l’oreille de son mari, non pas des propos tendres, mais une remarque fataliste : « On m’a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité. ». Elle ne bénéficie pas, non plus, du calme et de l’apaisement auxquels elle aurait normalement droit. Ainsi la mort est-elle associée à la sensibilité qui imprègne toute la scène qui est une des caractéristiques de la psychologie de Julie et qui est source de souffrance morale.

- La mort, elle-même de Julie est totalement euphémisée : « Elle n’était plus » après l’ellipse de la nuit où les amies de Julie et ses domestiques la veillent tandis que le mari précise : « je la passai dans la chambre voisine ». L’affolement de M. de Wolmar est bien tardif, rendu par un présent de narration et une accumulation de verbes d’action et de déplacement : « J’accours, j’entre, j’ouvre le rideau... ». La seule marque de son émotion réside dans l’apostrophe à l’amant : « Saint-Preux !... cher Saint-Preux !... ». C’est dire l’impuissance du mari qui, même au moment de la mort de Julie, est en quelque sorte dépossédé d’elle par les autres !

 

La prédominance de l’affectivité associée à la vertu suggérée masque la passion qui pourtant affleure dans le texte, même si elle est jouée par des seconds rôles de substitution. Le pathétique est mimé par des personnages secondaires et le recul de l’héroïne lui prête un caractère illusoire. Cette fin idéalisée est peut-être édifiante, non pas à cause du recours à la religion qui n’est pas présente dans ce passage, mais du fait de la morale implicite : mourir dignement et la conscience tranquille est le fruit de la vertu. Pourtant ce récit fait par le mari à l’amant a un arrière goût un peu pervers et la dernière lettre de Julie jointe à celle du mari où elle lui avoue n’avoir cessé de l’aimer : « trop heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit de t’aimer toujours sans crime » annule en quelque sorte, ou atténue considérablement, la portée moralisatrice de cette mort. Le thème de l’amour éternel et de l’union mystique est ainsi suggéré ; cependant, un lecteur moderne pourra préférer l’intimité tragique de la fin de Manon Lescaut et le côté exclusif et entier de des Grieux.

 

Rousseau par Quentin de La Tour (1764)

Montmorency, Musée Jean-Jacques Rousseau

 



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