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mercredi 18 mars 2015

Affiche spectacle Andromaque, compagnie Viva : commentaire d'image



Lecture d’image : l’affiche de la pièce Andromaque de Racine
pour le spectacle de la compagnie Viva en 2015

Giorgio de Chirico peint en 1917  Hector et Andromaque, peinture métaphysique représentant le couple mythique sous forme de mannequins serrés l’un contre l’autre au moment des adieux. C’est peut-être cette peinture célèbre qui a inspiré Anthony Magnier, le concepteur de l’affiche du spectacle de la compagnie Viva, pour la pièce Andromaque de Racine jouée en 2015. On y voit en effet, les deux personnages féminins principaux Andromaque et Hermione, la première sous la forme d’un mannequin et la seconde incarnée par une femme bien réelle.

Chirico Andromaque et Hector (1917)

Affiche Andromaque Compagnie Viva (2015)
Compagnie Viva
Dossier du spectacle ICI 

et la vidéo de présentation ICI

On s’interrogera sur le sens de cette affiche. On montrera son étrangeté et ses transgressions des codes de la bienséance classique puis son symbolisme bien en rapport avec le sens profond de la pièce de Racine.

samedi 14 mars 2015

Andromaque (1667) de Jean Racine, acte IV scène 3, Hermione incite Oreste au crime : commentaire littéraire



Andromaque (1667) de Jean Racine, acte IV scène 3

Dialogue entre Hermione et Oreste : incitation au crime

ORESTE, HERMIONE, CLÉONE.

ORESTE.
Ah ! Madame, est-il vrai qu'une fois
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
Ne m'a-t-on point flatté d'une fausse espérance ?
Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
Veulent...

HERMIONE.
Je veux savoir, Seigneur, si vous m'aimez.

ORESTE.
Si je vous aime ? O Dieux ! Mes serments, mes parjures,
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?

HERMIONE.
Vengez-moi, je crois tout.

ORESTE.
Hé bien ! Allons, Madame :
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
Vous, la place d'Hélène, et moi, d'Agamemnon.
De Troie en ce pays réveillons les misères,
Et qu'on parle de nous ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.

HERMIONE.
Non, Seigneur, demeurons :
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
Quoi ! De mes ennemis couronnant l'insolence,
J'irais attendre ailleurs une lente vengeance,
Et je m'en remettrais au destin des combats,
Qui peut-être à la fin ne me vengerait pas ?
Je veux qu'à mon départ toute l'Épire pleure.
Mais, si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
Tous vos retardements sont pour moi des refus.
Courez au temple. Il faut immoler...

ORESTE.
Qui ?

HERMIONE.
Pyrrhus.

ORESTE.
Pyrrhus, Madame ?

HERMIONE.
Hé quoi ! Votre haine chancelle ?
Ah ! Courez, et craignez que je ne vous rappelle.
N'alléguez point des droits que je veux oublier ;
Et ce n'est pas à vous à le justifier.

ORESTE.
Moi, je l'excuserais ? Ah ! Vos bontés, Madame,
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
Vengeons-nous, j'y consens, mais par d'autres chemins.
Soyons ses ennemis, et non ses assassins.
Faisons de sa ruine une juste conquête.
Quoi ! Pour réponse, aux Grecs porterai-je sa tête
Et n'ai-je pris sur moi le soin de tout l'État
Que pour m'en acquitter par un assassinat ?
Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s'explique,
Et qu'il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu'il règne, et qu'un front couronné...

HERMIONE.
Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné ?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
Demande une victime à moi seule adressée ;
Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé ;
Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l'aimai ?
Je ne m'en cache point : l'ingrat m'avait su plaire,
Soit qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père,
N'importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
Malgré mes voeux, Seigneur, honteusement déçus,
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain :
S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.

ORESTE.
Hé bien ! Il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
Il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse ?
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
Quel chemin jusqu'à lui peut conduire mes coups ?
A peine suis-je encore arrivé dans l'Épire,
Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
Vous voulez qu'un roi meure, et pour son châtiment
Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment.
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l'opprime !
Laissez-moi vers l'autel conduire ma victime,
Je ne m'en défends plus ; et je ne veux qu'aller
Reconnaître la place où je dois l'immoler.
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l'attaque.

HERMIONE.
Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque.
Dans le temple déjà le trône est élevé ;
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
Enfin qu'attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
Sans gardes, sans défense, il marche à cette fête ;
Autour du fils d'Hector il les fait tous ranger ;
Il s'abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous malgré lui prendre soin de sa vie ?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m'ont suivie ;
Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
Elle épargne à regret l'époux d'une Troyenne.
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
Revenez tout couvert du sang de l'infidèle ;
Allez :
en cet état soyez sûr de mon coeur.

ORESTE.
Mais, Madame, songez...

HERMIONE.
Ah ! C'en est trop, Seigneur.
Tant de raisonnements offensent ma colère.
J'ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
Qu'il veut toujours se plaindre et ne mériter rien.
Partez :
allez ailleurs vanter votre constance,
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus,
Et c'est trop en un jour essuyer de refus.
Je m'en vais seule au temple, où leur hymen s'apprête,
Où vous n'osez aller mériter ma conquête.
La, de mon ennemi je saurai m'approcher :
Je percerai le coeur que je n'ai pu toucher ;
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
Et, tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux
De mourir avec lui que de vivre avec vous.

ORESTE.
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
Madame :
il ne mourra que de la main d'Oreste.
Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
Et vous reconnaîtrez mes soins, si vous voulez.

HERMIONE.
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.

La famille maudite grecque des Atrides fait peser sur sa descendance un terrible atavisme : un penchant irrépressible pour la violence, la jalousie et le crime. Il en est ainsi pour Oreste qui a assassiné sa mère et l’amant de cette dernière pour venger le meurtre de son père Agamemnon. Sa cousine germaine Hermione, fille d’Hélène qui a provoqué la guerre de Troie, n’est pas épargnée par le germe meurtrier. Dans Andromaque (1667) de Racine, à l’acte IV scène 3, elle incite Oreste qui l’aime à tuer Pyrrhus à qui elle était promise et qui va épouser Andromaque, veuve d’Hector le Troyen. Ces enfants de l’après guerre de Troie oublient totalement leurs devoirs à l’égard de leurs ancêtres et la gloire politique et militaire de leur nation pour se laisser dériver dans la violence de leurs passions amoureuses jusqu’à s’autodétruire, faute d’idéal ou d’espérance dans un monde qui ressemble à un champ de ruines. On observera comment, dans ce dialogue, Hermione s’y prend pour inciter Oreste au crime. D’abord, on examinera comment elle parvient à le déstabiliser sur le plan émotionnel et sentimental, puis comment elle le manipule pour le convaincre et le persuader d’éliminer Pyrrhus.

Andromaque par la Comédie-française 
Clément Hervieu-Léger, Oreste et Léonie Simaga, Hermione
Photographie de Philippe Gromelle/Les Chorégies d'Orange. juin 2011