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mercredi 22 mai 2013

Delphine (1802) de Germaine de Staël : commentaire


Extrait de la fin de Delphine (1802) de Germaine de Staël

« La longueur et la fatigue de la route faisaient disparaître la pâleur de Delphine ; ses yeux avoient une expression dont rien ne peut donner l'idée ; les sentiments les plus passionnés et les plus sombres s'y peignaient à la fois ; et, malgré les douleurs cruelles qu'elle commençait à sentir, et qu'elle tâchait de surmonter, sa figure était encore si ravissante, que les soldats eux-mêmes, frappés de tant d'éclat, s'écriaient : - Qu'elle est belle ! et baissaient, sans y songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Léonce entendit ce concert de louanges, et lui-même, enivré d'amour, il prononça ces mots à voix basse : - Ah Dieu ! que vous ai-je fait pour m'ôter la vie, le plus grand des biens avec elle ? Delphine l'entendit. - Mon ami, reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions maintenant à l'existence ; nous ne voyons plus que des biens dans ce que nous perdons, et nous oublions, hélas ! combien nous avons souffert ! Léonce, je t'aimais avec idolâtrie, et cependant, du jour où l'ingratitude de l'amitié me fut révélée, je reçus une blessure qui ne s'est point fermée. Léonce, des êtres tels que nous auraient toujours été malheureux dans le monde, notre nature sensible et fière ne s'accorde point avec la destinée ; depuis que la fatalité empêcha notre mariage, depuis que nous avons été privés du bonheur de la vertu, je n'ai pas passé un jour sans éprouver au cœur je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m'oppressait sans cesse.

[Ah ! N'est-ce rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l'âge où l'on aurait peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est grand et noble, en nous rendant témoins de la prospérité du vice et et du malheur des gens de bien !]

 Vois dans quel temps nous étions appelés à vivre, au milieu d'une révolution sanglante, qui va flétrir pour longtemps la vertu, la liberté, la patrie ! mon ami, c'est un bienfait du ciel qui marque à ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous séparait, tu n'y songes plus maintenant, il renaîtrait si nous étions sauvés ; tu ne sais pas de combien de manières le bonheur est impossible. Ah ! n'accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets ; mais ils ne sont pas les plus malheureux de ses enfants, ceux qui s'endorment ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette époque de la vie où le cœur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel.

 Ces douces paroles avoient attendri Léonce, et pendant quelques moments il parut plongé dans une religieuse méditation. Tout à coup, en approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une marche, hélas ! bien connue de Léonce et de Delphine. Léonce frémit en la reconnaissant : - O mon amie ! dit-il, cet air, c'est le même qui fut exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Mathilde. Ce jour ressemblait à celui-ci. Je suis bien aise que cet air annonce ma mort. Mon âme a ressenti dans ces deux situations presque les mêmes peines ; néanmoins je te le jure, je souffre moins aujourd'hui. Comme il achevait ces mots, la voiture s'arrêta devant la place où il devait être fusillé. Il ne voulut plus alors s'abandonner à des sentiments qui pouvaient affaiblir son cœur. Il descendit rapidement du char, et s'avança en faisant signe à M. de Serbellane de veiller sur Delphine. Se retournant alors vers la troupe dont il était entouré, il dit, avec ce regard qui avait toujours commandé le respect : - Soldats, vous ne banderez pas les yeux à un brave homme ; indiquez-moi seulement à quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au cœur ; il est innocent et fier, ce cœur, et ses battements ne seront point hâtés par l'effroi de la mort. Allons. Avant de s'avancer à la place marquée, il se retourna encore une fois vers Delphine ; elle était tombée dans les bras de M. de Serbellane, il se précipita vers elle, et entendit M. de Serbellane qui s'écriait : - Malheureuse ! elle a pris le poison quelle m'avait demandé pour Léonce ; c'en est fait, elle va mourir ! »

Commentaire
de Delphine
de Mme de Staël, 1802


Germaine de Staël (1766-1817) est une pionnière du mouvement romantique. Elle a contribué à faire connaître la littérature romantique allemande et en particulier Goethe et les fameuses Souffrances du jeune Werther qui avaient provoqué une vague de suicides en Europe. Dans Delphine en 1802, un roman épistolaire, elle narre l'histoire de deux personnages dont l'amour ne peut aboutir ; d'une part, parce que Léonce est déjà marié à Mathilde, et d'autre part, car Delphine est une amie de Mathilde qu'elle ne peut pas trahir. Cependant, il y a bien d'autres obstacles, y compris ceux que les protagonistes refusent de franchir. Dans cet extrait de la fin du roman, Delphine se suicide devant Léonce, son amant, qui devait être fusillé car il a rejoint l’armée des émigrés : fait prisonnier, il est condamné à mort. On verra en quoi cette scène relève d'un drame romantique. D'abord, on s'attachera aux caractéristiques du roman d'amour, puis on examinera l'atmosphère tragique de cette scène finale.

I- Un roman d'amour

A) L'exaltation des sentiments

  • Ce passage alterne narration et dialogue. En effet, les personnages s'expriment essentiellement au discours direct ce qui contribue à rendre le récit plus vivant. De même l'abondance d'exclamations appuyées d'interjections intensifient l'exaltation des sentiments : « Hélas ! Combien nous avons souffert ! » ou encore « Ah ! Dieu ! ». De plus, les deux personnages s'interpellent directement l'un comme l'autre : « « mon ami » ou « Oh! mon amie ! ».

  • Le lien amoureux réciproque est clairement évoqué. Léonce éprouve beaucoup d'amour pour Delphine : on le voit avec l'exagération : « lui-même enivré d'amour ». De même, Delphine aime Léonce de manière hyperbolique : « Léonce je t'aimais avec idolâtrie ». Cependant, on remarque que sa déclaration passionnée est énoncée au passé. Cela traduit un malaise profond qui altère ses sentiments.

  • En effet, on a en parallèle l'évocation de la douleur et de la souffrance. Delphine exprime sa douleur à Léonce par le biais d'une image : « je reçus une blessure qui ne s'est point fermée ». Symboliquement, elle explique que son chagrin persiste et que sa peine est intense. Il semble qu'elle ne parvienne pas à décrire autrement sa souffrance car elle est en proie à une indescriptible douleur : « je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m'oppressait sans cesse » (insistance avec le parallélisme).

B) Des personnages exemplaires

  • Delphine est l'héroïne éponyme de ce roman. Elle est présentée comme une jeune femme dont « [l]a figure était si ravissante qu'elle ravit n'importe qui ». L'exclamation unanime des soldats : « Qu'elle est belle ! » insiste sur sa beauté physique. Elle envoûte et subjugue son entourage : outre les soldats qui sont « frappés de tant d'éclat », Léonce accorde autant d'importance à sa vie qu'à celle de Delphine : « la vie, le plus grand des biens avec elle » (exagération avec le superlatif).

  • Le caractère exceptionnel de Delphine est également transcrit par son éloquence et dont les « douces paroles » parviennent à plonger Léonce « dans une religieuse méditation ». D'autres termes religieux sont inclus dans sa tirade : « hommage digne du Ciel », « bienfait du Ciel », « vertu », « Providence ». Ainsi, ses paroles paraissent semblables à celles d'une sainte. D'ailleurs, elle s'attribue comme à Léonce, un statut à part des autres quand elle dit : « des êtres tels que nous », « notre nature sensible et fière ».

  • Léonce est également grandi dans ce passage . Il fait preuve d'une grande dignité et d'un courage chevaleresque face à sa mort prochaine. Sa vaillance se traduit par des impératifs qu'il adresse aux soldats qui doivent le fusiller : « indiquez-moi », « visez-moi au cœur ». D'autre part, les phrases négatives qu'il emploie montrent qu'il n'a pas peur d'affronter la mort : « vous ne banderez pas les yeux », « ses battements ne seront point hâtés par l'effroi de la mort ». On est donc dans le registre épique.

    Ainsi, ce roman met en scène du sublime et de l'héroïque avec des personnages exemplaires par les nombreuses qualités notamment la beauté, l'éloquence, l'esprit et la vertu religieuse pour Delphine et la dignité et le courage pour Léonce. Cette histoire d'amour impossible où les sentiments sont exaltés va se terminer de manière dramatique.

    Germaine de Staël par Gérard (1817)
II- Une atmosphère tragique

    A) Le poids de la fatalité et les obstacles


  • L'importance d'une fatalité pesant sur les deux personnages est clairement évoquée ; « la fatalité empêcha notre mariage ». Delphine présente en effet une certaine forme de fatalisme et n'accorde plus aucune importance à la vie. Pour elle, « le bonheur est impossible » car « des êtres tels qu'[eux] auraient été malheureux dans le monde ». Dans cette phrase, le conditionnel nous donne déjà la perspective du suicide de Delphine qui est en proie au mal-être.

  • Les deux personnages sont soumis à une forme de malédiction divine : « Ah! Dieu ! Que vous ai-je fait pour m'ôter la vie ». Chez Léonce, on ressent un sentiment d'injustice. En revanche, Delphine semble l'accepter plus facilement : « Ah ! N'accusons point la Providence ! ».

  • L'ironie du sort est aussi une forme de fatalité : « cet air c'est le même qui fut exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Mathilde ». Ces deux situations correspondent aux souvenirs les plus pénibles pour les deux amants. Ainsi, ils sont soumis à l'intrusion d'obstacles sociaux : outre le mariage de Léonce avec Mathilde, Delphine est blessée par « l'ingratitude de l'amitié ».


    B) Une destinée funeste dans un monde cruel (contexte historique)


  • La mort paraît nécessaire à Delphine qui préfère mourir plutôt que de vivre à l'époque de la Révolution. Sa réprobation de la Révolution est clairement exprimée : « Vois dans quel temps nous étions appelés à vivre « . Elle qualifie aussi la Révolution de « sanglante » et l'accuse de l'altération de grandes valeurs comme « la vertu, la liberté, la patrie ». Elle crée un contraste entre cette époque qui lui fait ressentir de la répulsion et leur âge encore tendre où «  le cœur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel ».

  • On peut voir que ce passage fait office d'un véritable cheminement vers la mort : la phrase « la longueur et la fatigue de la route » est polysémique. Le mot « route » peut être équivalent à la route où elle circule comme à une voie vers la mort prochaine qu'elle a préméditée. D'où l'évocation de « sentiments sombres » au départ. Par ailleurs, le lexique de la mort est omniprésent : « terme de notre vie », « exécuter », « une mort », « l'effroi de la mort ». Enfin, « la voiture s'arrêta devant la place où [Léonce] devait être fusillé ».  On n'assiste pas à la mort de Léonce mais bien à celle de Delphine.

  • La mort de Delphine est un véritable coup de théâtre pour Léonce mais aussi pour les lecteurs. Elle est annoncée d'une part par le regard de Léonce : « elle était tombée », et d'autre part, par l'exclamation de M. de Serbellane : « Malheureuse! Elle a pris le poison […] c'en est fait, elle va mourir ». Cette dernière phrase relève du registre tragique à cause de la mort soudaine, mais aussi du pathétique du fait de la pitié que le lecteur éprouve avec le « c'en est fait elle va mourir » où le futur proche traduit l'imminence du drame.

    Ainsi, ce roman d'amour illustre bien un drame romantique. En effet, toutes les caractéristiques sont présentes : le thème de l'amour contrarié et interdit, l'exaltation des sentiments, les personnages exemplaires, le contexte historique avec la Révolution et la religion. Cette scène s'achève de manière pathétique et le drame prend la grandeur d'une tragédie. Par ailleurs, Germaine de Staël met en scène le personnage de Delphine pour grandir la figure féminine qui n'obtient pas assez d'importance même à la Révolution. Les personnages de cette œuvre rejoignent les amants mythiques comme Roméo et Juliette dans la célèbre pièce de Shakespeare où les deux jeunes gens se donnent la mort par le poison.

    Hind (1S1) mai 2013

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samedi 11 mai 2013

Commentaire de Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre 6 (1762)


Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre 6 (1762)



     "Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait s'il ne changeait sa manière d'être.
     Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n'ont plus d'autre moyen pour se conserver que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l'emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
     Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs: mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu'il se doit ? Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s'énoncer en ces termes:
     "Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant." Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.
     Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues; jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
     Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. Car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
     De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être et nul associé n'a plus rien à réclamer : car s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant en quelque point son propre juge prétendrait bientôt l'être en tous, l'état de nature subsisterait et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine.
     Enfin chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a.
     Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants: Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.[…]"

Depuis son discours sur l’inégalité (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, écrit en 1755), Rousseau s’intéresse aux différences entre l’homme naturel (le bon sauvage) et l’homme civil (corrompu par la société) qui a dû se constituer en société pour survivre, à cause de diverses vicissitudes survenues au fil du temps. Selon lui, l’homme sauvage se suffit à lui-même et est « sujet à peu de passions » n’ayant pas besoin des autres. Il ne connaît ni la guerre ni la propriété et se contente de s’occuper de sa propre conservation. Il en est autrement de l’homme social qui doit s’accommoder de ses semblables et trouver un système politique pour concilier des intérêts multiples et vivre en bonne intelligence. En 1762, paraît Du contrat social ou principes du droit politique, essai de philosophie politique, dans lequel le citoyen de Genève, Rousseau, expose que le seul pouvoir politique légitime repose sur la volonté du peuple. Dès lors, il s’agit de définir les modalités de ce pouvoir. Dans le livre I, au chapitre 6, Rousseau propose ce qu’il nomme « le pacte social ». Nous examinerons en quoi consiste ce pacte. Nous verrons le mode de raisonnement adopté pour exposer le sujet et ses difficultés, puis les clauses et les principes fondamentaux de ce contrat.

I) Un raisonnement explicatif pour décrire le passage de l’état de nature à l’état social

A) De la nature à la société civile : exposé des causes et de leurs conséquences

- Rousseau part d’une hypothèse explicative personnelle, marquée par l’emploi du « je » : « Je suppose les hommes … » qui prend, comme principe de départ, un état de nature en péril : « Alors cet état primitif ne peut plus subsister ». Le vocabulaire de la menace : « obstacles, nuisent, périrait » et la tournure négative (ne … plus) marquent le danger pour sa survie de l’homme primitif, s’il persiste à vivre isolé de ses semblables. Rousseau s’en tient à des généralités, sans décrire la nature des « obstacles » rencontrés, c’est un philosophe et non un ethnologue !

- La conséquence de leur état de faiblesse individuelle pousse donc les hommes primitifs à se rapprocher. Mais cette « agrégation » ou « somme de forces » n’est qu’un premier état de la société. Rousseau insiste, par la répétition des termes, sur cette sorte d’assemblage d’hommes, constitué uniquement pour faire face à la résistance des obstacles naturels (par exemple, on peut imaginer des catastrophes, des maladies, des disettes).

- A ce stade de son raisonnement, Rousseau pose, avec une question rhétorique, le problème épineux de la préservation de la force et de la liberté individuelles, jusqu’alors indispensables à la conservation de chaque homme : « comment les engagera-t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu'il se doit ? ».

- La réponse « théorique » est donnée aussitôt : il faut « trouver une forme d’association » qui garantisse la sécurité et les biens de chacun, tout en préservant la liberté individuelle. Sans plus de détails, Rousseau annonce une solution imparable : le contrat social. On voit bien que sa préoccupation majeure est cette indépendance, cette liberté originelle, qui risque d’être compromise dès lors qu’un groupe social se forme.

B) Les clauses ou conditions du contrat

- Avant de définir les clauses, Rousseau pose le principe du respect absolu de celles-ci sous peine de nullité du contrat : « Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet ». Les mêmes conditions doivent s’appliquer partout et par tous : « elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues; jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits ». Il pose comme préalable l’indispensable volonté de chacun de respecter les conditions du contrat et d’entrer en société, ou de les  bafouer et de retourner à l’état de nature. C’est à prendre en totalité ou à laisser !

- Pourtant, Rousseau ne se donne pas la peine d’énumérer une série de conditions comme on pouvait s’y attendre car il affirme : « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». L’engagement est total et identique pour tous, ce qui conduit à l’égalité et « enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à personne » chacun conserve sa liberté ipso facto. Remarquons au passage les termes antithétiques (chacun, tous, personne, se donnant, ne se donne) et le sens de la formule, presque du slogan politique !

Il ne s’agit pas pour Rousseau dans ce chapitre de détailler les contenus mais d’en indiquer l’esprit : l’individu doit s’impliquer dans le contrat et le respecter et en retour il obtiendra l’assistance de la communauté.


II) Les principes fondamentaux du contrat

A) Egalité, sécurité, liberté

- L’égalité garantit la solidité du pacte et empêche tout abus tyrannique. Rousseau insiste sur ce concept : « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres ». Plus loin il montre qu’aucun privilège ne doit venir ruiner ce principe d’égalité au risque de faire échouer le contrat : « car s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant en quelque point son propre juge prétendrait bientôt l'être en tous »

- La sécurité concerne celle des biens et des personnes et l’association est profitable à tous et à chacun : « comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a ». C’est gagnant, gagnant » ! Le lexique devient ici économique (cède, gagne, perd, conserver).

- Mais c’est surtout le principe de liberté qui est mis en avant, et c’est même, comme on l’a vu, la condition sine qua non du contrat où chacun doit pouvoir concilier liberté individuelle et association collective afin que « chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ». Mais cette liberté n’est plus la liberté de l’homme à l’état de nature mais la « liberté conventionnelle », c’est-à-dire limitée individuellement dans l’intérêt général.

B) La notion de peuple souverain

- Rousseau insiste sur la primauté de l’intérêt général qui doit l’emporter sur l’intérêt particulier. Les collectifs  (« la communauté, tous ») doivent supplanter les individualismes (« chacun » avec cinq occurrences au moins).

- Mais l’idée majeure c’est, en matière de politique, l’expression de la volonté générale, dans la perspective d’une démocratie directe participative. La formule finale en italique est claire sur ce point : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».C’est le peuple souverain qui gouverne sans intermédiaire. Sur le plan philosophique et même spirituel, c’est l’idéal de l’unité primordiale retrouvée !

Contrairement aux sarcasmes de Voltaire et peut-être à ses craintes, Rousseau n’est pas contre la société civilisée et pour un retour à la vie sauvage. Au contraire, il envisage une nouvelle forme de gouvernement plus juste et totalement démocratique. Il ne refuse pas, non plus, la propriété privée. Les hommes des Lumières n’avaient pas franchi le pas, préconisant des monarchies parlementaires, voire fréquentant des « despotes éclairés ». Bien sûr, Rousseau se rendait compte que son système ne pourrait être viable que dans des petits états et non dans des grands pays. Dans ce chapitre essentiel du Contrat social, après avoir expliqué la nécessité et l’intérêt pour les hommes de s’associer par un contrat qui préserve une forme de liberté, Rousseau proclame le peuple souverain et responsable, et l’égalité en droits et en devoirs de tous les hommes. C’est bien de Rousseau que s’inspirera la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.




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Dissertation sur l'apologue


Sujet : la forme de l’apologue vous semble-t-elle efficace pour défendre une opinion ?

La fable, la parabole, le conte philosophique, le récit utopique et même le mythe : autant de formes différentes de l’apologue, qui est un récit plaisant en vers ou en prose, qui illustre une leçon ou une morale. Le lecteur a toujours plaisir à réfléchir à partir d’une histoire plutôt que de lire un austère traité de morale ou de philosophie. Cependant, on peut se demander si l’apologue est efficace pour défendre une opinion. On verra ce qui peut attirer le lecteur et la nature des enseignements qu’il trouve dans ce genre littéraire. On en montrera aussi les limites et qu’il existe d’autres genres tout aussi attractifs et efficaces.

I) Un récit plaisant

A) Par la nature variée des actants

- Le regard étranger qui dépayse et amuse en montrant nos travers sociaux sous un angle cocasse est un bon moyen d’attirer le lecteur. C’est le cas dans les contes philosophiques de Voltaire. Ainsi Babouc ou Candide sont des étrangers ou des naïfs qui découvrent les défauts de la société de leur temps et s’offusquent de la barbarie des guerres, du scandale de l’esclavage, de la saleté des villes, entre autres.
- Les animaux ou les végétaux sont choisis aussi pour incarner des types sociaux ou psychologiques. La Fontaine se sert du lion pour critiquer le roi ou du renard pour cibler les hypocrites et les flatteurs et mettre en garde contre leurs agissements. Marie de France (XIIe siècle) dans L’assemblée des lièvres  montre qu’il est bien vain d’aller trouver son bonheur ailleurs que chez soi.
- Les personnages magiques des contes de fées figurent le bien ou le mal comme la fée et la sorcière. Les objets aussi sont symboliques et peuvent illustrer une leçon, comme la statue d’or et de boue que fait fabriquer Babouc dans Le monde comme il va de Voltaire et qui représente la société avec ses qualité et ses défauts.

B) Par les péripéties qui tiennent en haleine ou amusent

- Les apologues prennent souvent la forme du récit d’apprentissage ou d’initiation. Ainsi le héros est envoyé en mission et doit vaincre des obstacles et en ressortir fortifié. Que ce soit un adulte ou un enfant, il découvre, déjoue des pièges, réfléchit et redresse des situations injustes. Le petit Poucet de Perrault, le plus faible de la fratrie va trouver le moyen de sauver ses frères et leur faire retrouver le chemin de la maison grâce à sa débrouillardise. Candide se retrouve dans des situations rocambolesques ou dangereuses et va finalement découvrir le secret du bonheur dans le travail et une petite communauté solidaire.
- La saynète croquée par un fabuliste comme Florian (XVIIIe siècle) dans Le Chat et le miroir, après un début piquant : « Sur une table de toilette, ce chat aperçut un miroir », nous donne à voir les contorsions comiques d’un chat, obstiné à découvrir les secrets d’un miroir. Il se résigne enfin à en abandonner le mystère qui le dépasse et à retourner à un domaine à sa portée, à savoir les souris !
- Les récits utopiques présentent des sociétés idéales qui sont tout le contraire des sociétés existantes, que ce soient Utopia de Thomas More ou La Cité du soleil de Campanella.
Par leur brièveté, leur fantaisie, leur charge comique, les apologues plaisent au lecteur et l’instruisent. Les registres utilisés comme le merveilleux ou l’ironie voilent la plate réalité et actionnent l’imagination et la réflexion.

Lilypad, une cité flottante et écologique | © Vincent Callebaut Architectures

II) Les enseignements des apologues

A) Développer la réflexion individuelle

- En montrant les défauts de l’homme ordinaire, les apologues invitent à les corriger. Ainsi le fort, comme le chêne, dans la fable de La Fontaine, aura intérêt à prendre exemple sur le roseau faible et à plier pour ne pas se rompre.
- Les grands de ce monde devraient bien se souvenir : « qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi » ainsi que le découvre sire lion dans Le Lion et le Rat de la Fontaine.
- Les leçons de sagesse abondent pour tous, comme l’aphorisme du bon Turc dans Candide : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin »

B) Favoriser l’esprit critique collectif

- Proposer une cité idéale, c’est montrer les défauts du temps concerné et inciter à transformer la société. L’Eldorado de Candide concentre l’idéal des Lumières où les prisons et les tribunaux sont remplacés par un imposant palais des sciences et où le roi est débonnaire et accessible à ses sujets.
- Les contre-utopies des temps modernes mettent en garde contre les dérives perverses des sciences poussées à l’extrême comme Dans le meilleur des mondes de Huxley où la génétique a pris le pouvoir et la liberté des hommes.
- Parfois les fables contribuent à la concorde sociale. Ainsi la fable d’Esope où se disputent l’estomac et les pieds, reprise par La Fontaine dans Les membres et l’estomac (Fables, III, 2), montre que le corps humain comme le corps social a besoin de « travailleurs » (les membres) et de « directeurs » (l’estomac) pour pouvoir fonctionner. On raconte qu’au Ve siècle av. J.-C., cette fable arrêta une rébellion du petit peuple contre la noblesse romaine !

Critiquer et proposer, poser des questions et apporter des réponses : voilà les objectifs des apologues. Ils font appel à l’imagination, la sensibilité, l’émotion, le rire et surtout à la réflexion. Tous sont didactiques et couvrent tous les domaines : moral, politique, social, philosophique, religieux. Cependant ils ont des limites et certains autres genres littéraires peuvent être tout aussi efficaces, voire plus.

III) Les limites des apologues et les autres moyens de défendre une opinion

A) Les limites

- Certaines morales contenues dans les fables peuvent ne pas être si compréhensibles que cela, surtout pour les enfants. Rousseau l’avait montré dans L’Emile et écrivait « on achète l'agrément aux dépens de la clarté ». Il en est de même quand les auteurs usent de l’ironie et de l’allusion : certains lecteurs auront du mal à décrypter le message subtil et feront même des contresens.
- Rousseau, encore, reprochait aux fables leur morale ambiguë, pas si morale au fond. Prenant l’exemple de La Cigale et la Fourmi, il déplorait que ce récit encourage l’enfant à être « avare et dur » et en plus, en prenant plaisir « à railler dans ses refus » de charité. Il conclut en disant que « au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon ». Platon, bien avant lui, déconseillait de lire Homère à cause des mauvais exemples véhiculés par les mythes.
- Enfin, quelques apologues reflètent l’idéologie de leur temps ou propagent des idées conservatrices, caricaturales ou choquantes. Candide n’échappe pas à un certain manichéisme et la caricature de la philosophie de Leibniz frise la mauvaise foi. Certaines utopies font la part belle au pouvoir d’une élite qui peut devenir tyrannique comme dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac où les enfants prennent le pouvoir sur les parents et où « la virginité est un crime » !

B) Des formes littéraires concurrentes de l’apologue

- Le théâtre est une excellente tribune pour diffuser des idées. Marivaux l’avait bien compris en mettant en scène dans L’Ile des esclaves l’inversion des rapports sociaux entre maîtres et valets pour montrer, non pas qu’il fallait faire la révolution, mais que seul le hasard de la naissance ou de la vie  nous attribuait une condition et qu’il fallait être juste et raisonnable et ne pas abuser de ses avantages.
- La nouvelle et le roman peuvent avoir valeur d’apologue avec plus de finesse et de profondeur psychologique. Les Contes normands de Maupassant, La Métamorphose de Kafka ou Le baron perché de Calvino présentent tous les rapports conflictuels au sein de la famille ou du groupe social de manière imagée ou réaliste. Grégoire Samsa métamorphosé en cafard  chez Kafka n’existe plus pour ses proches et devient objet de répulsion et de rejet alors que le baron de Calvino fuit sa famille pour s’établir définitivement dans les arbres pour conquérir sa liberté.
- Enfin l’essai ou la lettre ouverte comme l’article J’accuse de Zola prennent clairement positon et usent d’une argumentation directe et claire qui ne laisse aucun doute sur les positions de l’auteur. C’est le cas du Traité de la tolérance de Voltaire ou du Contrat social de Rousseau.

L’apologue par sa diversité et sa souplesse se prête bien à la diffusion des idées, opinions et réflexions de toutes natures. Le récit est court, captivant et va à l’essentiel. On use de persuasion pour rallier le lecteur à une opinion. On s’intéresse aussi bien à la morale privée qu’à l’éthique sociale, politique ou religieuse. On critique une conduite ou une société et on propose des remèdes. Mais la distanciation, provoquée par le masque de la fiction et des registres fantaisistes, nuit à l’identification, parfois brouille même le message qui est mal compris par le lecteur. Une représentation théâtrale lèvera mieux les doutes et touchera une assemblée plus nombreuse. L’argumentation directe de l’essai ou l’approfondissement psychologique du roman et de la nouvelle longue seront plus clairs mais demanderont plus d’efforts au lecteur. Socrate, lui, préconisait le dialogue où les questions étaient plus importantes que les réponses. L’art de la conversation qui était, avant, l’apanage des Français semble pourtant prendre une forme moderne et se généraliser dans les forums sur Internet. Comme quoi exprimer des idées et les faire partager est toujours d’actualité.

Corrigé de Céline Roumégoux

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vendredi 10 mai 2013

Commentaire de Gnathon de La Bruyère


 Jean de La Bruyère, Les Caractères, "De l’homme" (1688)

     

"Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service : il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces mal propretés dégoûtantes, capables d’ôter l’appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d’établissement, et ne souffre pas d’être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceuxd’autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre humain."



1 son propre : sa propriété.
2 viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.
3 manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.
4 râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.
5 écurer : se curer.
6 une manière d’établissement : il fait comme s’il état chez lui.
7 pressé : serré dans la foule.
8 prévenir : devancer.
9 hardes : bagages.
10 équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).
11 réplétion : surcharge d’aliments dans l’appareil digestif.


Vous commenterez le texte de La Bruyère 

Comme toujours, il faut trouver un plan judicieux. Posez-vous les trois questions essentielles qui permettent d’avoir une vue d’ensemble : Quel est le sujet du texte ? Quelle est la forme dominante ? Quel est son sens ? Ce qui se résume à : Quoi ? Comment ? Pourquoi ?
Le sujet est un portrait "chargé" de Gnathon, stéréotype du privilégié sans gêne, égoïste et glouton.  La forme est celle du portrait, c’est-à-dire de la  description, au présent d’habitude qui prend une valeur de présent de vérité générale. Le sens est la satire par la caricature pour dénoncer la conduite détestable des nobles qui ne se comportent pas en "honnêtes hommes". Pour le plan, on peut partir de la surface du texte pour analyser au plus profond. D’abord, c’est un document d’époque qui retrace les habitude de vie des nobles au XVIIième siècle, ensuite c’est le portrait caricatural d’un mal élevé, enfin c’est la dénonciation des moeurs d’une époque et au delà d’une certaine mentalité universelle.

I) Le tableau d’une époque : la noblesse du grand siècle

A) Les lieux sociaux et les coutumes

Ce texte est une description, un portrait d’un type humain et social dans un milieu privilégié. Malgré l’absence de dialogue, l’évocation est vivante grâce à la peinture de scènes prises sur le vif et à un rythme alerte dû à des phrases courtes ou bien cadencées dans les énumérations des faits et gestes de Gnathon.
- Les lieux évoqués où la bonne société se retrouve sont la table, le sermon (l’église), le théâtre, les voyages en carrosse avec halte dans les hôtelleries. On remarque qu’il n’est jamais question de lieu d’intimité ou de travail. On observe aussi que c’est la table qui occupe la plus grande partie du texte car c’est le lieu social français par excellence à cette époque dans la haute société.
- Les coutumes que l’on peut découvrir en inversant les pratiques de Gnathon : il y a des places d’honneur à table, les repas réunissent une grande compagnie, il y a plusieurs services, il n’est pas de bon goût de se servir des mains pour  manger mais il convient d’utiliser des couverts. Des codes de savoir-vivre s’appliquent donc à table dans la société raffinée du siècle de Louis XIV. Les nobles ont des valets à leur service, donnent des ordres aux hôteliers, aux responsables de théâtre et même au clergé. C’est donc une société de privilèges qu’observe La Bruyère, lui-même issu de la bourgeoisie et victime de la morgue et de la dépravation des grands qu’il a dû servir, en particulier les Condé.

B) Les protagonistes

- Ce qui frappe c’est l’omniprésence de Gnathon dont l’étymologie grecque signifie mâchoire. Il est sujet de presque tous les verbes. Il est nommé par une caractéristique physique, signe d’un caractère glouton qui devient une sorte de prénom grec à fonction ironique.
- Ceux qui l’entourent sont plongés dans l’anonymat et les désignations générales : "la compagnie, les conviés, plusieurs, tout le monde "...
- On est étonné de constater que personne ne s’oppose à Gnathon et que tout le monde se contente de ses restes et subit ses mauvaises manières. C’est donc une société qui a l’habitude de voir ce type de comportement et qui ne réagit pas, soit par politesse, soit par hypocrisie, soit par lâcheté, soit pour les trois raisons ensemble. Cependant, il n’est pas douteux que le lecteur, lui, réagit !
Dans une société où le paraître est essentiel, Gnathon affiche son mépris des conventions et de la plus élémentaire des politesses. Son attitude n’a rien de rebelle, c’est juste celle d’un goujat et  l’espèce semble être répandue.


II) La caricature comme satire


A) Un glouton

- Il accapare la nourriture : " il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service". Le vocabulaire de la possession est ici associé à celui de la nourriture.
- Il mange avec voracité : "il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire". Cette accumulation de verbes d’action qui débute par une variation sur le verbe "manier" tend à mimer la goinfreie de Gnathon qui se livre à un véritable carnage, bien souligné par  le préfixe de destruction "dé".

B) Un mal élevé

- Ses manières sont grossières. " Il ne se sert à table que de ses mains", ce qui est contraire au bon usage. Pire, "le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe", ce que La Bruyère qualifie de "malpropretés dégoûtantes". La description de ses mauvaises manières donne lieu à des saynètes prises sur le vif qui achèvent de dévaloriser le personnage :"s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger". La comparaison avec un râtelier assimile Gnathon à un animal de ferme. Ses mimiques le transforment en bouffon.
Le portrait de Gnathon est donc très chargé et l’auteur accumule les traits accablants qui transforment ce portrait en caricature, ce qui apparente ce texte au registre épidictique du blâme. On a du mal à imaginer un tel sans gêne et, surtout, la passivité des autres convives nous étonne, voire nous révolte, ce qui est, bien sûr, l’effet recherché par l’auteur. Cependant, Gnathon, bien que représentatif de son époque, incarne un type universel.


III) La dénonciation d’un type social : l’égocentrique

A) Un égoïste, égocentrique



- Il méprise les autres et les tient pour quantité négligeable : "Gnathon ne vit que pour soi et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point".
-  L’emprise qu’il exerce sur les gens se traduit dans l’utilisation des figures d’amplification comme le superlatif : "la meilleure chambre, le meilleur lit" ou dans la reprise du pronom "tout" : "il tourne tout... tout ce qu’il trouve...".
- Il ne se préoccupe que de lui-même : "ne connaît de maux que les siens ...n’appréhende que la sienne (de mort)". La succession de restrictifs est significative de son égocentrisme.


B) Un prédateur

- La chute du texte "l’extinction du genre humain" montre bien que l’attitude de Gnathon dépasse son seul égoïsme et  une forme de misanthropie pour mettre en danger, en quelque sorte, la société des hommes. Sa voracité à table et sa mainmise sur les droits des autres (à table, au théâtre, au sermon, dans les hôtelleries) en font une sorte de dangereux prédateur que la caricature édulcore.
- Le présent de vérité générale transforme Gnathon en type universel, non limité à l’époque de La Bruyère, ce qui le rend plus redoutable car il n’y a que le contexte qui a changé.


Ce portrait ne se limite donc pas à la peinture d’un goinfre doublé d’un malotru, c’est aussi le contraire de "l’honnête homme" du grand siècle qui se comporte comme un animal et qui impose sa déchéance à la bonne société qui admet cette situation sans réagir. La politesse ne se réduit donc pas seulement à des codes sociaux  mais est représentative du respect donné aux autres et l’enfreindre, c’est porter atteinte à la dignité des hommes. Cela montre donc que la contamination gagne du terrain et que l’ordre social est décadent et va à sa perte. On peut dire que La Bruyère dénonce à la fois un travers de l’être humain mais surtout le type de l’aristocrate indigne qui préfigure la ruine d’une société de privilèges. La notion de respect dû aux autres s’approche des droits de l’homme.

Voir aussi Le festin de l'oie dans L'Assommoir de Zola


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mercredi 8 mai 2013

Sonnet à Caliste de Malherbe

Sonnet à Caliste de Malherbe


François de Malherbe (1555-1628)


Sonnet à Caliste

Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle :
C’est une oeuvre où Nature a fait tous ses efforts,
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors,
S’il n’élève à sa gloire une marque éternelle.

La clarté de son teint n’est pas chose mortelle :
Le baume est dans sa bouche et les roses dehors
Sa parole et sa voix ressuscitent les morts,
Et l’art n’égale point sa douceur naturelle.

La blancheur de sa gorge éblouit les regards ;
Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards,
Et la fait reconnaître un miracle invisible.

En ce nombre infini de grâces et d’appas,
Qu’en dis-tu ma raison ? crois-tu qu’il soit possible
D'avoir du jugement, et ne l’adorer pas ?



Portrait d’une jeune femme au collier de perles
Huile sur panneau signée Honthorst et datée 1644.
Gerrit Van Honthorst
Né en 1590, Mort en 1656
Ecole Hollandaise XVIIe siècle


François de Malherbe (1555-1628), poète de cour officiel de Henri IV,  a, selon les mots de Boileau "réduit la Muse aux règles du devoir". C’est dire que ce poète a le souci de la clarté, de la régularité toute classique et est donc considéré comme le chef de file du courant classique. Dans son recueil 
Les Délices de la poésie française, on trouve Un sonnet à Caliste (1620) composé en l’honneur de la vicomtesse d’Auchy avec qui il a eu une liaison malheureuse. Ce poème, bien que né d’une expérience personnelle, est le modèle même de l’idéal classique fait de mesure et de raison. On verra comment Malherbe dans cet éloge proche du blason conserve une retenue qui ressemble plus à un exercice de style impersonnel et à une célébration du concept de beauté classique qu’à un cri d’amour spontané.


I) L’éloge traditionnel de la beauté sous forme de blason

A) Un idéal esthétique: la beauté

- Le vocabulaire de la beauté est omniprésent : "beau ... belle" (v.1), "grâces ...appas" (v.12)

- Il est associé au lexique de l’admiration et du compliment : "tant de trésors" (v.3), "miracle visible" (V.11), "éblouit les regards" (v.9) et aux hyperboles : "nombre infini de grâces" (v.12), "il n’est rien de si beau" (v.1).

- La "Nature" est personnifiée sous la forme d’une allégorie et est présentée comme l’auteur du chef d’oeuvre qu’est Caliste, supplantant toute oeuvre d’art : "C’est un oeuvre où Nature a fait tous ses efforts" (v.2), "Et l’art n’égale point sa douceur naturelle"(v.8).

- Le rythme binaire (avec césure à l’hémistiche) des trois premières strophes marque l’équilibre de cette beauté toute classique et la maîtrise du poète qui ne se laisse pas déborder par son admiration ! Le sonnet est d’ailleurs tout à fait classique : utilisation des alexandrins, disposition des rimes ABBA ABBA, CCD EDE.
  • Caliste (en grec Καλλιστώ / Kallistố, de καλλίστη / kallístê, « la plus belle) est donc l’incarnation d’un idéal de la beauté fait d’équilibre et d’harmonie, correspondant aux canons de la beauté des femmes de l’époque. Son corps est cependant évoqué, bien que de manière très stylisée.
B) Un blason pudique

- Le corps de la femme est décrit dans ses charmes traditionnels : le teint clair; "les roses" des joues ; l’haleine fraîche : "le baume est dans sa bouche" ; sa gorge blanche ; ses yeux pleins d’amour et sa parole magique.

- Le recours à la comparaison mythologique "Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards" et à la métaphore déjà utilisée par Ronsard (cf. Mignonne,allons voir si la rose) "et les roses dehors" ne singularise en rien Caliste et on aurait bien du mal à se la représenter !

- C’est une idole païenne qui est ainsi célébrée : "La clarté de son teint n’est pas chose mortelle", "Sa parole et sa voix ressuscitent les morts", elle est oeuvre de Nature qui n’est pas assimilée ici à Dieu et on peut donc "l’adorer". 
  • Ce sonnet au registre épidictique, bien qu’inspiré par des sentiments personnels et une femme réelle, paraît bien impersonnel et proche de l’exercice de style.
II) Un exercice de style et d’esprit

A) Un poème impersonnel : un exercice de style

- Aucune apostrophe ou adresse quelconque à Caliste : elle est d’abord nommée par son prénom et désignée à la troisième personne du singulier. Le pronom sujet "elle" n’est jamais utilisé. Il est, dans les trois premières strophes, remplacé par ses attributs physiques : "sa gloire", "son teint", sur le mode descriptif.

- Le poète en appelle à "notre âge ingrat" pour "élever à sa gloire une marque éternelle" : elle est donc désignée à l’admiration générale et non pas exclusive du poète amoureux !

- "les regards" de tous sont éblouis par sa beauté.

- Dans les trois premières strophes, nulle énonciation personnelle du poète qui, de surcroît, emploie un présent de vérité générale, presque d’immortalité.
  • Ce poème n’est pas adressé directement à Caliste, c’est un éloge public qui a des accents étrangement funèbres : ainsi "mortelle" et "morts" à la rime produisent un effet sinistre. Si on y ajoute "la clarté du teint, le baume de sa bouche et la blancheur de la gorge", on pourrait songer à l’évocation d’une jeune morte. On ne peut s’empêcher de penser que le poète aurait pu trouver un autre compliment que celui de la "voix qui ressuscite les morts !"
B) Un raisonnement logique : un exercice d’esprit

- Le premier vers est un postulat comme une vérité générale incontestable : "Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle".

- Les deux quatrains et le premier tercet en sont la démonstration descriptive.

- le dernier tercet en est l’aboutissement. Là, seulement, le rythme est un peu bousculé par le rejet : "Qu’en dis-tu ma raison ?" et le contre-rejet : "Crois-tu qu’il soit possible". Ces deux questions oratoires qui s’adressent à la raison (et non au cœur !) du poète, disent la conséquence logique des effets de la beauté sur les sentiments du poète qui se garde bien pourtant d’associer le verbe adorer à son "je" et à la forme affirmative : "crois-tu qu’il soit possible d’avoir du jugement, et ne l’adorer pas ?"
  • Il est clair que Malherbe se tient à distance de son sujet, par pudeur, par rancune pour avoir été jadis éconduit par la dame ou seulement parce que au XVIIe siècle "le moi est haïssable" ?

Ce sonnet se plie au topos de l’éloge de la beauté féminine mais le corps de la femme est idéalisé et elle est exposée à l’admiration générale. L’implication du poète est purement intellectuelle et il semble plus préoccupé de faire de son sonnet une oeuvre d’art classique que de séduire la dame et de dévoiler son cœur  On est loin de Ronsard "fou d’amour" ou de la fascination de Baudelaire pour sa beauté en marche ou encore d’Apollinaire dont l’érotisme se lit dans ses métaphores cavalières et militaires !





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