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vendredi 15 février 2013

Un héros de roman peut-il être médiocre ? Dissertation


Un sujet de dissertation traité sur le personnage de roman : 

un personnage médiocre peut-il être le héros d'un roman ?



Dissertation

Sujet : Un personnage médiocre peut-il être héros de roman ?

Appréciations :

Bonne dissertation, bien synthétique. Les termes du sujet sont habilement expliqués dès l’introduction. Le plan, bien qu’en deux parties, est acceptable car les arguments sont bien illustrés à l’aide d’exemples bien choisis. Cependant, on peut regretter que les personnages qui incarnent une thèse philosophique, comme ceux de Camus ou de Sartre, ne soient pas exploités. Il aurait été souhaitable de mentionner et d’expliquer « la disparition du personnage » dans le Nouveau Roman des années 1950/1970. Enfin, la tendance actuelle au foisonnement des genres et le retour au héros de gloire ou de l’autofiction auraient pu être abordés, justifiant ainsi une troisième partie. Dernière remarque, il faut éviter de citer d’autres exemples dans la conclusion, surtout n’appartenant pas au genre que l’on examine. Malgré ces réserves, cette copie est excellente ! Ce serait un bonheur à l’examen ! Bravo !

      
A l’origine, depuis l’Antiquité, le roman est un récit contant les aventures merveilleuses ou fabuleuses de héros légendaires ou idéalisés. Si un héros est aujourd’hui perçu comme le personnage principal d’une histoire, les héros étaient alors d’un courage inégalable et accomplissaient des exploits remarquables. A l’opposé de tels modèles, on peut voir le personnage médiocre, à savoir moyen, plutôt en dessous de la moyenne, qui n’a donc rien d’extraordinaire, par ce qu’il est et ce qu’il fait. Mais si le roman est devenu avec le temps une œuvre d’imagination qui présente et fait vivre simplement des personnages, fait connaître leur destin et leurs aventures, un personnage médiocre ne peut-il pas être le héros d’une telle œuvre ?
Nous essaierons d'apporter une réponse en deux temps ; tout d'abord nous étudierons les avantages qu'offre l'utilisation de héros emblématiques, puis nous montrerons que le personnage médiocre sied parfaitement à un certain type de roman.

       Le roman a besoin de héros exemplaires, afin d’illustrer des rêves et des idéaux, et d’inculquer des valeurs morales et sociales au lecteur, et de créer des aventures extraordinaires.
    Les héros mythiques et légendaire illustrent généralement des valeurs telles la détermination et le courage, l’intrépidité et la bravoure. Ulysse, héros de L’Odyssée de Homère (VIIème siècle avant J.-C.), présente toutes ces qualités au cours de son périple pour rentrer à l’île d’Ithaque où sa femme  Pénélope l’attend. Partant vainqueur de la guerre de Troie, il a un statut de conquérant, de héros de guerre. Commence alors son voyage : de nombreux obstacles se dressent devant lui, obstacles naturels ou commandés par les dieux,  obstacles qu’il brave et vainc armé de courage et de volonté, d’esprit et d’habileté. C’est ainsi le récit d’un combat épique mené par un héros exceptionnel et dont la force peu commune et les aventures extraordinaires exaltent, transcendent le Moi du lecteur : on nous présente un personnage héroïque par ce qu’il accomplit, et par ses qualités humaines, voire surhumaines.
     Au-delà du rêve et de l’exaltation, l’auteur peut chercher à transmettre un message, une opinion à travers son personnage. Rabelais, contrairement à de nombreux de ses contemporains, n'écrit pas en langue latine. Il utilise la langue barbare, s’adresse au peuple peu instruit et lui transmet son idéal humain : un homme libre, généreux, pacifiste, mais également cultivé et sage. Ainsi il présente deux oeuvres qui traverseront l'Histoire littéraire : Gargantua (1534) et Pantagruel (1532). Derrière un langage grossier et un ton léger, Rabelais peint le tableau de ces personnages tels que devraient l'être l'ensemble de l'Humanité à son goût. Ceux-ci débordent de qualités et ne présentent aucun défaut, on assiste alors à des histoires épiques qui font de leur héros des hommes parfaits.
     Cette perfection et cette situation peuvent également être atteintes à partir de peu de moyens. Dans Zadig ou la Destinée de Voltaire (1747), le héros est simple, bien que cultivé et respectueux, mais confrontés à de nombreuses mésaventures, sa persévérance et son courage sont mis à l’épreuve. A la recherche du bonheur, il s’instruit, cultive sa curiosité et offre ses conseils à ceux qui en ont besoin ; il finit reconnu de tous, roi de Babylone. Contrairement aux héros mythologiques, il construit lui-même sa voie, ses aventures surviennent, engendrées par les qualités qu’il développe, et atteint le prestige. Il est finalement héros malgré lui.

     L’emploi de tels personnages vertueux semble incontournable pour donner son sens au roman. Cependant, de nombreux auteurs n’ont pas hésité à mettre en scène des antihéros, médiocres personnages, particulièrement depuis le XIXème siècle. Ce choix vise généralement à se rapprocher de la réalité, et peut également adresser un message ou exprimer  une opinion. Une telle œuvre est alors également porteuse de caractéristiques de son époque. En 1857 paraît le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert, dont l’héroïne reste aussi célèbre que l’ouvrage ; et pourtant Emma Bovary est un personnage  médiocre, qui rêve d’une vie exaltante de conte de fées qu’elles lisait dans son enfance, mais se retrouve mariée à un homme qui ne la satisfait en aucun point, malgré sa situation aisée. Flaubert dénonce ainsi à travers ce roman sans grandes péripéties ni aventures trépidantes les « mœurs de province », par l’intermédiaire d’un personnage bien peu attachant. Madame Bovary stigmatise les stéréotypes féminins de la bourgeoisie de l’époque.
     Pour sa part, Zola place la médiocrité de ses héros au service de sa thèse sur l’incidence de l’hérédité et du milieu sur le destin de ses personnages. Ainsi, dans L’Assommoir, l’alcool précipite Gervaise dans la déchéance, et sa fille Nana ne connaîtra pas un meilleur sort. Tout au long de ses romans, Zola met l’accent sur les défauts de ses héros. Il met aussi en scène la cruauté, comme dans Thérèse Raquin où les deux amants assassinent le mari afin d’atteindre un hypothétique bonheur qui restera inaccessible. Ses personnages subissent leur destin plus qu’ils ne le maîtrisent, comme ils subissent le poids de la société et de la condition humaine. Cette dernière est révélée médiocre à travers le réalisme de Zola.
     Lorsqu’elle est poussée à son paroxysme, la médiocrité révèle chez Céline l’absurdité de l’existence. Dans Voyage au bout de la nuit, Ferdinand Bardamu que rien ne prépare à devenir un héros est précipité dans les bassesses humaines, et avance de déception en déception du fait du destin qu’il est amené à vivre. Aux brillantes qualités du héros grec, Céline répond par la vilenie de son antihéros. Sachant que son roman est en partie autobiographique, son ouvrage n’en est que plus pessimiste sur la nature humaine et sur notre monde. Son défaitisme peut alors nous amener à devenir plus lucide, et prendre du recul face à l’enrôlement. Il nous présente un personnage broyé par son destin, comme la plupart des héros médiocres.

     On conçoit donc que le héros de roman doive être exemplaire en tout point afin d’illustrer et transmettre des qualités et des valeurs humaines. Cependant, le héros médiocre est utilisé dans le roman par de grands auteurs dans un souci de réalisme et permet de faire ressortir une réalité de façon plus criante, et « dénoncer les vices de son siècle » selon la formule de Molière justifiant la mise en scène de médiocrité dans sa pièce Tartuffe. De plus, lorsque le héros est rendu attachant par son auteur (comme dans le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel), sa médiocrité nous aide à accepter nos failles et être plus tolérant envers nous-même et nos pairs. Et si, comme disait Zola dans Deux définitions du roman, « le premier homme qui passe est un héros suffisant », le simple fait de vivre ne serait-il pas un acte d’héroïsme ?

Ingrid  (1ière S3)


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Commentaire du Madrigal pour Hélène de Ronsard


Madrigal pour Hélène de Ronsard..




Madrigal in Sonnets pour Hélène (1578) de Pierre de Ronsard (1524-1585)

Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuit
Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu'adorer et servir la beauté qui me nuit :

Si c'est aimer de suivre un bonheur qui me fuit,
De me perdre moi-même, et d'être solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire
Pleurer, crier merci, et m'en voir éconduit :

Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en moi-même,
Cacher d'un front joyeux une langueur extrême,
Sentir au fond de l'âme un combat inégal,
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :

Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal !
Si cela c'est aimer, furieux, je vous aime :
Je vous aime, et sais bien que mon mal est fatal :
Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.


Léonard de Vinci (1452-1519)
La Dame à l'hermine
Huile sur panneau - 54 x 39 cm
Cracovie, Czartoryski Muzeum


Ronsard, le fondateur de la Pléiade, a 54 ans lorsqu'il rencontre la jeune Hélène de Surgères, demoiselle de compagnie à la cour de Catherine de Médicis. Elle vient de perdre durant la guerre civile, le capitaine Jacques de la Rivière, dont elle était éprise. La reine invite Ronsard à la consoler. Il lui composera les sonnets restés si célèbres. Dans ce madrigal 
rédigé en 1578, dont l’incipit est « Si c’est aimer, Madame … », il lui fait une déclaration d’amour inspirée de la tradition de l’amour courtois. Reprenant le topos du « fou d’amour » médiéval, il va évoquer ses souffrances d’amoureux dédaigné en idéalisant sa dame, avant d’oser lui avouer sa flamme. Nous examinerons d’abord l’expression du sentiment amoureux, puis  la difficulté à l’exprimer par des mots.

 * madrigal : courte poésie galante

I) Le fou d’amour

A) Les symptômes du mal d’amour

 - Le vocabulaire de la souffrance est omniprésent et appartient au lexique de la maladie : langueur (vers 10), fièvre (vers 12), souffrir (vers 7), furieux = pris de folie (vers 14).
- Les contradictions de l’état amoureux sont marquées par des antithèses qui montrent le déséquilibre qui mène à la folie : « Bonheur qui me fuit » (vers 5), « front joyeux et langueur extrême » (vers 10), « chaud, froid » (vers 12).
- L’intensité des sensations et des sentiments se révèle dans les procédés d’amplification : les adjectifs hyperboliques comme « furieux » accentué par la diérèse, « «fatal », « extrême » ou encore par l’accumulation d’infinitifs comme « rester, songer, penser […] oublier et ne vouloir ».
- Les anaphores « Si c’est aimer » au début des trois premiers quatrains miment l’aspect obsessionnel et répétitif des atteintes de ce mal d’amour.

  •        C’est donc un amoureux souffrant et sans espoir qui s’exprime et quand on songe à la différence d’âge entre les deux personnes, on peut penser à une sorte de chant du cygne du poète. La dame aimée, si inaccessible, est d’ailleurs fort peu évoquée dans le poème, comme si l’idéalisation la rendait encore plus lointaine.

B) La femme idéalisée

 - Les termes traditionnels du « service d’amour » (on l’appelle fin’amor en langue d’oc, ce qui veut dire « amour parfait » ou « amour sublimé ») sont repris grâce aux termes « adorer et servir ». On note que le vocabulaire chevaleresque se combine ainsi avec celui du culte religieux.
- Le seul éloge de la dame aimée est « euphémisé » par la métonymie « servir la beauté » comme si le poète, par pudeur, n’osait évoquer les charmes physiques de la femme et la considérait plus comme l’incarnation du concept de la beauté.
- Il s’adresse à elle de manière fort respectueuse par l’apostrophe « Madame », en apposition et avec une majuscule à l’initiale et par le vouvoiement : « vivre en vous ».
- Le poète s’efface aussi dans les trois premiers quatrains où son « moi » n’apparaît qu’en position objet : « qui me nuit » ou « me perdre ».

  •     La femme aimée est donc peu incarnée, comme si elle était plus un fantasme qu’un être de chair qu’il faut conquérir en « un combat inégal » et « fatal », deux termes à la rime pour en marquer l’importance.

II) Une déclaration paradoxale

 A) Parler ou se taire ?

- La déclaration d’amour réitérée (« je vous aime »),au quatrième quatrain, est encadrée par le silence : « me taire » à la rime, au vers 7 et « muette », le dernier mot du madrigal.
- Les verbes d’expression « parler » et « dire » qui accompagnent l’aveu sont associés l’un à une confession honteuse, l’autre à l’incapacité à s’exprimer avec des mots : « Le cœur le dit assez, mais la langue est muette ».
- Les autres marques de communication s’apparentent au cri : « Pleurer, crier merci » ; comme si les sentiments ne pouvaient se transmettre par le verbe (l’intellect) mais seulement par les émotions liées au corps et au cœur.

    Il est étonnant et paradoxal que le poète écrive seize vers pour se résoudre à se taire ou à proclamer l’inutilité de la parole et de l’écriture. C’est à une communion des âmes qu’il aspire d’où la honte d’avoir formulé l’aveu d’amour qui ainsi se matérialise. 

B) L’aveu retardé et refoulé

- Le poème est constitué de quatre quatrains en alexandrins et de deux phrases ! Les trois premiers quatrains commencent par une hypothèse : « Si c’est aimer », reprise au deuxième vers du quatrième quatrain : « Si cela c’est aimer » ; ces subordonnées correspondent à la protase (partie ascendante d’une phrase rhétorique) et les principales à l’apodose (partie descendante) ; un déséquilibre se produit entre les deux dans la première phrase créant une attente déçue de l’aveu : « Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal ».
- Ce retardement va être rattrapé dans la deuxième phrase au vers 14 : « Si cela est aimer, furieux je vous aime » où les deux propositions sont équilibrées avec une belle césure à l’hémistiche !
- Cet aveu lâché, il est répété dès le vers suivant pour être aussitôt refoulé « et sais bien que mon mal est fatal », ce qui est renforcé encore par l’opposition « Le cœur le dit assez, mais la langue est muette ».

  •     Ainsi, l’aveu d’amour est l’achèvement d’un parcours. Si l’attente ou même l’espoir enflent dans le rythme des trois premiers quatrains pour arriver à l’acmé de la révélation d’amour, très vite la désillusion ou le refoulement veut faire taire ces mots. Le vieux poète se sent coupable, vaguement ridicule aussi ou alors il s’en veut d’avoir brisé par des mots misérables et si communs un accord plus sublime.

Ronsard, le prince des Poètes et le poète des Princes, s’est laissé entraîner beaucoup plus loin qu’un simple exercice de commande. Il s’est pris au jeu de l’amour, en a senti la douloureuse atteinte et a retrouvé les accents des troubadours, lui le défenseur des auteurs de l’antiquité gréco-latine, pour faire sa touchante et dérisoire déclaration. A ce point de lucidité de sa part et au degré d’idéalisation où il place Hélène, on peut se demander s’il n’est pas plutôt amoureux de l’amour et si sa crainte de ne pas trouver les mots ne cache pas la peur de voir tarir son inspiration ou même son goût d’écrire …

Céline Roumégoux


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samedi 9 février 2013

Le Voyage au bout de la nuit de Céline


Incipit du Voyage au bout de la nuit de Céline : commentaire


Incipit du Voyage au bout de la nuit (1932)
Commentaire

Céline en 1957 à Meudon avec son perroquet Toto

Un premier état du manuscrit de l'incipit du Voyage par Céline

Voir l'extrait ICI

Le XXe siècle commence dans l’horreur de la guerre de 14-18 et ceux qui y ont participé en sortent  traumatisés ;  c’est le cas de Louis-Ferdinand Céline qui avait devancé l’appel en 1913 et se trouve pris dans la tourmente. Ce n’est qu’en 1932, avec son roman Le Voyage au bout de la nuit qu’il va aborder le sujet dans un style et avec des opinions qui vont faire scandale, mais dont la nouveauté et le talent vont être récompensés par le prix Renaudot, à défaut du prix Goncourt manqué de quelques voix. Dès le début du roman, la situation et la mentalité de la société de l’époque, à la veille du conflit, sont l’objet d’une discussion entre Ferdinand Bardamu, le double de l’auteur, et un camarade étudiant en médecine comme lui, Arthur Ganate. On examinera comment Céline tourne en dérision les valeurs bourgeoises d’alors  dans une scène inaugurale burlesque et un débat absurde entre les deux jeunes gens. D’abord, nous verrons l’aspect burlesque et absurde de la scène, puis en quoi le discours de Bardamu correspond à une libération du langage par la subversion des codes moraux et littéraires.

I) Une scène absurde et burlesque

A) Le brouillage des opinions

- C’est Bardamu qui s’exprime à la première personne et aux temps du discours pour commencer sa narration : « Ça a débuté comme ça ». Les deux « ça » qui encadrent la phrase donnent d’emblée un niveau de langue familier, bien inhabituel pour la première phrase d’un roman. Très vite, le narrateur rapporte une conversation familière de café entre lui et son camarade Ganate. Tous deux, désœuvrés et attablés à l’intérieur d’un café parisien, font « sonner [des] vérités utiles », selon le commentaire ironique de Bardamu, sur les Parisiens « qui se promènent du matin au soir » et qui « continuent à s’admirer et c’est tout » et « Rien n’est changé en vérité ». Ils sont d’accord pour critiquer l’oisiveté et le conformisme des Parisiens alors que, eux-mêmes,  sont « assis, ravis, à regarder les dames du café ». Cette première contradiction entre les propos et les actes donne en quelque sorte la clef de la suite : il s’agit bien de propos de comptoir pleins d’inconséquences ! Il ne faudra pas tout prendre au pied de la lettre et avec sérieux.

-  Les deux amis vont ensuite être d’avis différents sur « la race française ». Cette expression est l’objet d’un débat idéologique depuis le XIXe siècle entre les tenants de l’universalisme de la nation française et les nationalistes qui ne reconnaissaient que la race blanche et les Français de souche : un désaccord sur l’identité nationale qui resurgit encore aujourd’hui. Bardamu se fait le champion de l’universalisme : « Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! […] c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre […] venus des quatre coins du monde ». Ganate, lui, affirme au contraire : « c’est la plus belle race du monde ». Quand on sait que Céline dans ses pamphlets, encore interdits de publication aujourd’hui, s’est laissé aller à un antisémitisme violent, il est surprenant et même contradictoire de faire de Bardamu, qui est son double, le porte-parole de l’universalisme et de prêter à Ganate des idées racistes ! Cependant, le brouillage des opinions ne fait que commencer car entre désaccord entre les deux amis : « C’est pas vrai » et accord final : « On était du même avis sur presque tout », le message d’ensemble n’est pas clair et il est difficile de prendre Bardamu pour un anarchiste et Ganate pour un nationaliste d’extrême droite !
- Cette incertitude sur les vraies idées exprimées semble expliquée par quelques remarques anodines faites par Bardamu sur son refus de la notion de race française :« pour montrer que j’étais documenté » et plus loin, à propos de son anarchie : « et tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions ». Ainsi, Bardamu prend une posture intellectuelle progressiste. Il n’a donc pas de conviction personnelle réfléchie. Et d’ailleurs, il s’excuse en disant : « je n’avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué ».

C’est alors qu’un régiment passe et Bardamu de se précipiter pour s’engager, lui le prétendu libertaire pacifiste, et Ganate, le patriote, de lui crier : « T’es rien c… Ferdinand ! ». Cette décision subite, en contradiction totale avec les propos tenus est d’une absurdité totale, ce qui rend la discussion précédente oiseuse. Le lecteur est donc manipulé et plongé dans la farce de l’engagement. Mais il faut se souvenir que Céline avait devancé l’appel et avait été, peu après, plongé dans la guerre …

B) Une scène burlesque qui remet tout en question

- Le défilé militaire est une vraie caricature avec « le colonel par devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! ». C’est le cliché du bon gradé, avec fière allure et qui va bravement sauver la patrie. On dirait le langage d’un petit garçon qui veut jouer avec ses petits soldats de plomb ! C’est surtout une façon satirique de démonter la propagande efficace qui avait lancé les poilus de 14 au combat, la fleur au bout du fusil, sûrs de rentrer chez eux vainqueurs six mois plus tard !

- Le dialogue qui s’ensuit entre Bardamu et Ganate ressemble aussi aux paris fous de l’enfance : « J’vais voir si c’est ainsi ! ». On croirait entendre un enfant dire : « chiche que je peux le faire ! ».

- Mais la désillusion arrive bien vite et le bel enthousiasme retombe en même temps que la pluie : « Et puis il s’est mis à y en avoir moins de patriotes … La pluie est tombée ».Les segments de la phrase qui se raccourcissent miment la désertion du bon peuple en liesse pour fêter les soldats : « et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route ». Le piège se referme sur Bardamu : « On était faits, comme des rats ». La farce vire à la prise d’otages : « c’est plus drôle ! ».

Cette scène d’enrôlement volontaire, sous le coup d’une bouffée d’héroïsme et d’enthousiasme puérils, tourne à la mauvaise farce. La versatilité dans les attitudes de Bardamu va lui coûter cher et Céline va le faire savoir dans un langage bien à lui !


II) La charge du langage : un discours virulent et antibourgeois

A) Les attaques contre les valeurs traditionnelles

- Ce qui revient à plusieurs reprises dans cet incipit, c’est le constat : « Rien n’est changé en vérité […] Et ça n’est pas nouveau non plus […] Nous ne changeons pas ». Le monde est figé, la situation est désespérée : « C’est pas une vie ! ». Les gens, la politique, la guerre, le travail, la race française, l’amour et même Dieu, tous « des singes parlants » ! Céline fait de Bardamu un antihéros nihiliste désespéré et révolté à la fois.

- Sa dialectique se résume à deux forces qui s’opposent : « les Mignons du Roi Misère » et « les maîtres et qui s’en font pas » et au-dessus ( ?) « un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon […] avec des ailes en or ». Les images sont iconoclastes et la longue métaphore filée de la galère : « On est tous assis sur une grande galère […] On est en bas dans les cales » montre que les damnés de la terre et de la mer seront toujours exploités et perdants. Les politiques s’occupent d’inaugurer des expositions de petits chiens et les beaux messieurs « en chapeaux haut de forme » transforment le bas peuple en chair à canon, lançant les nations innocentes les unes contre les autres : « Vive la patrie n°1 ! ».

- Quant à l’amour, appelé à la rescousse de la désespérance par Ganate : « c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! ». La dignité, c’est sans doute le maître mot et la recherche d’héroïsme, une manifestation dérisoire avec la promesse :« il aura la médaille et la dragée du bon Jésus ». Céline l’a eue, la médaille militaire, et la blessure invalidante aussi. Le bestiaire imagé de Bardamu (chiens, singes, cochon, rats) transforme l’humanité, et même Dieu, en animaux vils, ridicules ou répugnants.

Le discours prétendument anarchiste de Bardamu n’est pourtant pas un appel à la révolte (son engagement impulsif, aux allures suicidaires, le dément) mais une dénonciation véhémente, une attaque verbale impétueuse de l’ordre établi, si immuable. Là est la vraie bataille de Céline : changer les mots et surtout le langage.

B) La révolution du langage : « l’invention du style émotif parlé » selon la formule de Céline lui-même

- Le Voyage commence de manière significative par ce propos : « Moi, je n’avais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler ». Tant qu’à parler, autant le faire de manière nouvelle car « des mots et encore pas beaucoup, même parmi les mots qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits … ». Car les « mots qui souffrent » à cause du roi Misère qui serre le cou : « ça gêne pour parler ». Céline lors d’une interview affirme donc : « J'ai inventé l'émotion dans le langage écrit ! ». Il ajoute :« une langue antibourgeoise qui rentrait ainsi dans mon dessein.

- Le discours de Bardamu est fait d’outrance, de provocation et d’un usage prémédité de la langue parlée « transposée » (« Transposer ou c’est la Mort » selon la formule de Céline). Cette langue transposée s’appuie sur l’excès, visible dans les accumulations ternaires de termes dévalorisants pour caractériser ceux qui composent la race française :« chassieux, puceux, transis » ou encore pour leur dénier toute velléité d’idée de changement : « Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions ».

- Mais ce sont l’écart et la dislocation qui caractérisent le mieux ce langage reconstitué de la rue. L’écart par rapport à la norme académique du beau parler, du niveau de langue recherché, se marque par l’emploi de l’argot : « couillons, rouspignolles, t’es rien c… ».La dislocation emphatique de la syntaxe met en évidence certains mots : « Elle en a bien besoin, la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » ou encore : « Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi ». Les tournures populaires comme : « mais voilà-t-y pas » ou les verbes de parole précédés de « que » : « que j’ai répondu […] qu’il me fait […] que je crie » laissent entendre la spontanéité de l’échange oral.

Alors, ce défoulement du langage qui se veut antibourgeois et cet argot, qui selon les termes de Céline : « ne se fait pas avec un glossaire, mais avec des images nées de la haine, c'est la haine qui fait l'argot » est-il engagé ? L’auteur prétend que non : « Il n'y a pas de messages dans mes livres, c'est l'affaire de l'Église ». En tout cas, si ce ne sont pas les idées qui animent ce langage, c’est sûrement la passion, la colère ou le dégoût, ce qu’il appelle « retrouver l’émotion du parlé à travers l’écrit ». Céline se laissera même malencontreusement emporter par son élan jusqu’à l’inacceptable.

Dans cet incipit, nous assistons à une scène burlesque d’enrôlement volontaire, précédée d’une discussion aux opinions incertaines qui remet en question les certitudes traditionnelles et bourgeoises. C’est une illustration de la versatilité des hommes, de leur aliénation par le travail, l’endoctrinement nationaliste et patriotique, la force de l’habitude et la soumission docile aux puissants de la terre. La vie est une farce pas drôle. « C’est tout à recommencer » dit Bardamu, et c’est sans doute par la révolution du langage littéraire que cela peut se faire. Si Bardamu ressemble à Candide, enrôlé malgré lui et propulsé dans « la boucherie héroïque » de la guerre, c’est plutôt à Lautréamont et à sesChants de Maldoror que nous fait penser la virulence du discours de Bardamu. En tout cas, Céline invente une nouvelle façon d’écrire dont les avatars populaires se trouveront jusque sous la plume de Frédéric Dard et ses fameux San- Antonio au langage si inventif. Céline, lui, se dit l’héritier de la truculence de Rabelais (*) un médecin, comme lui. Il disait d’ailleurs : « Ma seule vocation c'est la médecine, pas la littérature » : faut-il le croire ?

(*) Drôle de coïncidence ! Rabelais a été curé de Meudon vers la fin de sa vie et la ville lui a érigé un buste. Quant à Céline, il repose désormais dans le cimetière de la ville.


Céline Roumégoux

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mercredi 6 février 2013

Jeanne d'Arc selon Claudel, Anouilh et Brecht


I) Commentaire comparé de Jeanne au bûcher de Claudel (scène VI) et de la scène (p.99 à 101, édition Folio) de L’Alouette d’Anouilh. 


Jeanne d'Arc au bûcher, miniature(Les Vigiles de Charles VII, manuscrit réalisé par Martial d'Auvergne en 1477-1483, BNF)
Manuscrit de Martial d'Auvergne XVe siècle BNF

Les deux scènes s’organisent autour d’un jeu de cartes. Chez Anouilh, le roi Charles veut apprendre à Jeanne la règle du jeu et chez Claudel, frère Dominique explique à Jeanne qu’elle en est arrivée au bûcher par “l’opération d’un jeu de cartes”. Cependant les situations, les agissements des personnages, la symbolique du jeu et la conception du personnage de Jeanne ne sont pas les mêmes.

A) Des situations paradoxales dans les deux scènes

a) Chez Anouilh, un dialogue familier et inhabituel entre un roi et une bergère

Alors que le roi ne pense qu’à lui expliquer son jeu favori, Jeanne veut lui apprendre le courage. Le jeu de cartes va remplir ce double objectif. Parmi  les figures des cartes, Charles va désigner les plus fortes : les as. Eux-mêmes dominés par des dieux respectifs. C’est le dieu le plus puissant qui favorisera l’un des as aux dépens des autres. Jeanne va lui affirmer que Dieu n’est qu’avec le plus courageux  et ainsi  pousser  Charles à réagir et à tenir son rôle de roi.
Il s’agit d’une double explication. La perspective est active, tournée vers l’avenir. Cette scène sert à mettre en oeuvre l’action, à transformer Charles en vrai roi et à faire de Jeanne une combattante.

b) Chez Claudel, une présentation solennelle, tragique et dérisoire des figures du jeu (voir extrait en bas d'article)

Ici, la situation est bien autre : Jeanne a accompli sa mission, elle va être brûlée. Frère Dominique va lui faire comprendre pourquoi elle est ainsi condamnée. Il va faire annoncer par des hérauts les figures du jeu de cartes qui vont paraître, en personnes devant Jeanne. Par un dévoilement progressif du rôle et surtout de l’identité réelle des personnages, Jeanne va comprendre qu’elle a été trahie par des valets, qu’elle a été mise à prix dans un jeu sordide.
La perspective est passive et rétrospective. Comme l’annonce Claudel en appendice, Jeanne est là pour comprendre le plan divin et apparemment la trahison était prévue dans ce plan.

Le jeu de cartes joue dans les deux scènes le rôle de révélateur : chez Anouilh, il révèle à Charles son devoir de roi; chez Claudel, il révèle à Jeanne qu’elle a été l’instrument de Dieu mais aussi l’enjeu d’un marchandage humain.
Dans le premier cas, le jeu lance l’action, dans le second, il la clôture.

B) La symbolique des cartes

a) Chez Anouilh, le jeu représente la guerre et les figures, les adversaires hiérarchisés dans les différents camps : le camp français, bourguignon, anglais. L’enjeu c’est de gagner la guerre, l’arbitre c’est Dieu. La bataille est ouverte : pour Charles, Dieu favorise les plus puissants, pour Jeanne, il donne la victoire aux plus courageux. Charles accepte de tenter l’expérience.

b) Chez Claudel, le jeu représente la roue du pouvoir, les figures sont clairement nommées pour les rois et les valets, tandis que les reines symbolisent les péchés capitaux. L’enjeu, c’est de faire tourner les rois, sorte de manège du pouvoir où chacun des rois règne à son tour, seuls les vices sont immuables. Ceux qui actionnent le manège, ce sont les valets. La bataille est fermée comme la ronde du manège et l’issue est tragique pour Jeanne. L’arbitre, c’est la mort, le quatrième roi et il se présente en dernier pour la désigner comme la mise du jeu.


Les rois sont manipulés, impuissants, paralysés par les vices (Claudel) ou la lâcheté (Anouilh), dépassés par leurs vassaux et séparés de Dieu. Le pouvoir est une partie de cartes où les valeurs sont faussées, où la tricherie est de règle. Les innocents et les purs y sont sacrifiés.
Anouilh pense que, exceptionnellement, on peut éduquer les rois (mais il faut être Jeanne !), Claudel constate que les jeux sont faits et que Jeanne a été jouée aux cartes et le serait éternellement (symbole du manège).
Anouilh termine sa pièce sur ce qu’il considère comme l’ apothéose de la mission de Jeanne : le sacre de Reims. Claudel la fait périr sur le bûcher, le sommet de sa vie, selon lui.
Anouilh voit en Jeanne une guerrière triomphante, Claudel, une sainte martyrisée et donc sanctifiée.

L'alouette

II)  Autre rapprochement entre les deux auteurs

Les deux auteurs comparent Jeanne à une alouette. Claudel, dans sa conférence de Bruxelles, en 1940, évoquant sa voix dit : “ce cri perçant comme le chant d’une alouette”. Anouilh, a sans doute repris cette image et a intitulé sa pièce L’Alouette, en 1953 ; cette métaphore sera développée par deux personnages de sa pièce : Warwick et Charles.

III) Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht

1) La didascalie initiale (sous le titre du treizième tableau : Mort et canonisation de Sainte Jeanne des abattoirs) nous apprend que les ex-défenseurs des ouvriers, les Chapeaux noirs, sont maintenant les porte-drapeaux des représentants du patronat et siègent à leur côté dans un immeuble “richement meublé” financé par les patrons. Il s’agit d’une trahison de la cause ouvrière et d’une collusion contre nature.
La première réplique de Snyder, le chef des Chapeaux noirs, montre sa satisfaction d’avoir réussi à se faire une place entre “les bas fonds” et “les cimes”, c’est-à-dire entre la base ouvrière et le patronat, au prix d’une collaboration honteuse avec ce dernier. Son discours révèle ses manoeuvres déloyales par un vocabulaire de la ruse : “tout a fort bien collé”, par le choix délibéré d’attitudes contradictoires : “Nous avons été sublimes et vulgaires quand il le fallait”. L’évocation de Dieu en est d’autant plus suspecte. Ce discours est cynique.


2) Evolution de Jeanne
Jeanne prend peu à peu conscience d’avoir été manipulée par les patrons : “J’ai fait tort aux persécutés et n’ai servi que les persécuteurs”. Brecht veut montrer que Jeanne représente la bonne conscience des patrons, leur alibi social : “la montrer chez nous prouvera que nous faisons la plus grande place aux sentiments d’humanité”. Brecht pense que les oppresseurs récupèrent les idéaux de justice, de fraternité. C’est l’exploitation des pauvres par la Capital.


JEANNE AU BÛCHER (extrait)
Honegger
Livret de Paul Claudel

SCÈNE 6

LES ROIS OU L'INVENTION DU JEU DE CARTES

HERAUT I
Le jeu de cartes comprend quatre rois, quatre dames et
quatre valets.
HERAUT II
Sans compter les chiffres qui sont sept.
HERAUT I
Le résultat de la partie est que les rois changent de
place.
HERAUT II
Ce qui était au midi va au nord.
HERAUT I
Ce qui était au levant va au couchant. Ça tourne.
HERAUT II
Quant aux reines, elles ne changent pas de place, elles
sont toujours là.
HERAUT I
Faites entrer Leurs Majestés!
HERAUTS
« Le Roi de France »!
(Entre le Roi)
« Sa Majesté la Bêtise »!
(Entre la Bêtise)
« Le Roi d Angleterre »!
(Entre le Roi)
« Sa Majesté l'Orgueil »!
(Entre l'Orgueil)
« Le Duc de Bourgogne »!
(Entre le Duc)
« Sa Majesté l’Avarice »!
(Entre l'Avarice)
HERAUT II
Et quel est le quatrième Roi?
HERAUT I
Dans toutes les parties de cartes il y a un mort.
« La Mort »!
(Entre la Mort)
Et voici maintenant sa compagne et très fidèle épouse,
celle qui partage son lit.
HERAUT III
« Sa Majesté la Luxure »!
(Entre la Luxure.)
HERAUT I
Les Rois changent de place, mais les Reines, Sa Majesté
l'Orgueil, Sa Majesté la Bêtise, Sa Majesté l'Avarice,
Sa Majesté la Luxure, ces Majestés ne changent pas de
place, elles restent toujours avec nous.
HERAUT II
Mais ceux qui jouent réellement la partie, ce ne sont
pas les rois, ni les reines, ce sont les valets.
HERAUT I
Faites entrer les Valets!
HERAUTS
« Sa grâce le Duc de Bedford »!
« Son Altesse Jean de Luxembourg »!
« Sa Grandeur Regnault de Chartres »!
« Guillaume de Flavy »!
JEANNE
C'est lui qui a baissé la herse derrière moi à Compagne.
HERAUT I
Le jeu commence, il comprend trois parties.
Première Partie.
REGNAULT DE CHARTRES
J'ai perdu, je veux dire que j'ai gagné.
BEDFORD
J'ai gagné, je veux dire que j'ai perdu.
HERAUT I
Deuxième Partie
GUILLAUME DE FLAVY
La carte maîtresse!
JEAN DE LUXEMBOURG
Je coupe.
HERAUT I
Troisième Partie.
REGNAULT DE CHARTRES
J'ai gagné.
BEDFORD
J'ai perdu.
(Les Rois changent de place.)
REGNAULT DE CHARTRES
J'ai perdu, j'ai de l'argent plein les poches.
JEAN DE LUXEMBOURG
J'ai gagné et j'ai de l'argent plein les poches.
GUILLAUME DE FLAVY
Messieurs, je vous livre Jeanne d'Arc la Pucelle.
BEDFORD
La sorcière!
REGNAULT DE CHARTRES
Bien le bonjour, Messieurs, et à l'avantage de vous
revoir!
BASSES
Comburatur igne! Comburatur igne! (qu'elle soit consumée par le feu !)

Céline Roumégoux


mardi 5 février 2013

Charles Juliet : un écrivain discret


Charles Juliet et son épouse : rencontre à la campagne en 2007





C'est en Bourgogne du sud, à Vaux-en-Pré, que j'ai eu l'honneur et le plaisir de rencontrer durant l'été 2007 Charles Juliet et sa compagne, autour d'un bon repas préparé par une amie .

Né à Jujurieux, dans l'Ain, en 1934, Charles Juliet est décédé le 26 juillet 2024 à Lyon, âgé de 89 ans. Le roman qui l'a fait connaître s'intitule L'Année de l'éveil paru en 1989 et la suite, L'Inattendu, publié en 1992. Ce sont deux récits autobiographiques poignants. Il y raconte sa jeunesse d'enfant de troupe au lycée militaire d'Aix-en-Provence et la surprenante, voire scandaleuse, histoire d'amour qu'il a vécue là-bas alors qu'il était très jeune. L'Année de l'éveil fut adaptée au cinéma en 1991.

1948. Alors que débute la guerre d'Indochine, François, âgé de 14 ans, est enfant de troupe. Son chef le prend en amitié et l'invite à passer les dimanches chez lui. François éprouve un sentiment étrange pour Lena, la femme du chef. Cette découverte va faire basculer sa vie...

 C'était un homme doux, discret, attentif aux autres et très attaché à la région de Lyon.
Si vous ne le connaissez pas, découvrez-le en lisant son best seller, puis vous irez sûrement plus loin. 



lundi 4 février 2013

Du domaine des Murmures de Carole Martinez


Du Domaine des Murmures – Carole MARTINEZ  - Gallimard (2011)


1187- Au jour de ses noces avec Lothaire, le fils d’un seigneur voisin, ami de son père, le tout puissant Seigneur des Murmures, la jeune Esclarmonde refuse de dire « Oui » et se tranche une oreille pour fléchir son père. Elle veut s’offrir à Dieu. Son père la fera emmurer dans une cellule contiguë à la chapelle de Sainte Agnès, sise sur son domaine. Seule une ouverture pourvue d’une fenestrelle à barreaux la reliera au monde. Mais le matin de son enfermement, à l’aube, alors qu’elle s’échappe discrètement du château parental pour profiter une dernière fois de la liberté d’une promenade, elle est violée par un inconnu qui semble surgi de nulle part mais déverse en elle toute sa violence, sa rage et sa rancœur.

            De retour au château, Jehanne sa servante, mise dans la confidence va l’aider à sa toilette et aux préparatifs pour la cérémonie de la réclusion. Pas question de révéler à quiconque ce qui s’est passé. Une recluse doit être vierge et Esclarmonde a passé l’examen avec succès deux jours auparavant. En entrant dans l’église, ni son père ni son fiancé n’ont un regard pour elle. Arrivée à leur hauteur, elle leur murmure : « Je prierai pour vous deux qui me laissez aux mains de mon Aimé, de mon Créateur céleste. Je prierai pour que vous en soyez remerciés et que vos fautes vous soient pardonnées. » (p.41)

            S’installe alors la vie de recluse avec la ferveur pieuse des premiers jours, les moments de frustration, de manque de liberté. Puis quelques mois s’écoulent et Esclarmonde doit se rendre à l’évidence qu’elle n’est plus seule dans sa cellule. Elle abrite en elle une autre vie, encore invisible au monde, inavouable mais bien réelle. Elle réussit à mettre au monde, seule, en pleine nuit, son enfant. C’est un petit garçon blond qu’elle prénomme Elzéar, ce qui signifie secours de Dieu. Le lendemain de sa naissance, elle fait appeler son père et lui tend l’enfant. Il s’en empare, disparaît au château et revient quelques heures plus tard, rapportant le bébé hurlant, les menottes en sang. L’enfant a les paumes percées, à l’image des stigmates du Christ.

            La nouvelle de la naissance de cet enfant béni de Dieu, portant les stigmates de Jésus, se répand comme une traînée de poudre dans le Comté. La chapelle de la recluse se trouvant déjà au carrefour de la route des pèlerinages, la fréquentation des croyants et des curieux s’accroît. Fait inexpliqué, la mortalité sur le Domaine des Murmures a cessé totalement et tous s’accordent à penser que la protection des prières d’Esclarmonde est bénéfique. La voilà qui prend conscience de sa puissance sur les esprits un peu simples et de là à souffler sa volonté à son père, il n’y a qu’un pas qu’elle franchira, l’entraînant sur le chemin des Croisades, pour reprendre le Tombeau du Christ.

            Du fond de sa cellule de recluse, elle suit les épreuves des Croisés dans ces déserts brûlants, dans ces carnages où elle respire la mort et dont elle ressort épuisée, exsangue. Expérience mystique, charnelle, poétique, désincarnée, amour courtois que celui de Lothaire qui n’abandonnera jamais la recluse et viendra réciter ses poèmes  et chanter son amour pour sa Dame à sa fenestrelle où il aura pris soin de planter un rosier pourpre au parfum enivrant.


            Une écriture poétique alliant sensualité, délicatesse et musicalité pour le plus grand plaisir de nos sens. La puissance de l’évocation des paysages de la Loue en crue, du personnage de Bérengère, mi- fée mi- ogresse aux cheveux verts, au destin tragique et magique comme dans une légende. Tout dans ce roman nous invite à glisser dans ce mysticisme singulier qui nous entraîne dans les batailles de Saint Jean d’Acre. Par- dessus tout, Carole Martinez nous offre une écriture poétique qui capte dès les premières lignes et ne lâche plus ses lecteurs jusqu’à l’ultime page en apothéose. De la magie des mots naît le bel ouvrage. L’un des plus passionnants livres qu’il m’ait été  offert.
A lire passionnément.
           
            « Non, ce lieu est tissé de murmures,  de filets de voix entrelacés et si vieilles qu’il faut tendre l’oreille pour les percevoir. Des mots jamais inscrits, mais noués les uns aux autres et qui s’étirent en un chuintement doux. » (p. 15)  

Ecrit le 5/01/2012                                             Josseline G.