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mercredi 22 mai 2013

Delphine (1802) de Germaine de Staël : commentaire


Extrait de la fin de Delphine (1802) de Germaine de Staël

« La longueur et la fatigue de la route faisaient disparaître la pâleur de Delphine ; ses yeux avoient une expression dont rien ne peut donner l'idée ; les sentiments les plus passionnés et les plus sombres s'y peignaient à la fois ; et, malgré les douleurs cruelles qu'elle commençait à sentir, et qu'elle tâchait de surmonter, sa figure était encore si ravissante, que les soldats eux-mêmes, frappés de tant d'éclat, s'écriaient : - Qu'elle est belle ! et baissaient, sans y songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Léonce entendit ce concert de louanges, et lui-même, enivré d'amour, il prononça ces mots à voix basse : - Ah Dieu ! que vous ai-je fait pour m'ôter la vie, le plus grand des biens avec elle ? Delphine l'entendit. - Mon ami, reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions maintenant à l'existence ; nous ne voyons plus que des biens dans ce que nous perdons, et nous oublions, hélas ! combien nous avons souffert ! Léonce, je t'aimais avec idolâtrie, et cependant, du jour où l'ingratitude de l'amitié me fut révélée, je reçus une blessure qui ne s'est point fermée. Léonce, des êtres tels que nous auraient toujours été malheureux dans le monde, notre nature sensible et fière ne s'accorde point avec la destinée ; depuis que la fatalité empêcha notre mariage, depuis que nous avons été privés du bonheur de la vertu, je n'ai pas passé un jour sans éprouver au cœur je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m'oppressait sans cesse.

[Ah ! N'est-ce rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l'âge où l'on aurait peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est grand et noble, en nous rendant témoins de la prospérité du vice et et du malheur des gens de bien !]

 Vois dans quel temps nous étions appelés à vivre, au milieu d'une révolution sanglante, qui va flétrir pour longtemps la vertu, la liberté, la patrie ! mon ami, c'est un bienfait du ciel qui marque à ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous séparait, tu n'y songes plus maintenant, il renaîtrait si nous étions sauvés ; tu ne sais pas de combien de manières le bonheur est impossible. Ah ! n'accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets ; mais ils ne sont pas les plus malheureux de ses enfants, ceux qui s'endorment ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette époque de la vie où le cœur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel.

 Ces douces paroles avoient attendri Léonce, et pendant quelques moments il parut plongé dans une religieuse méditation. Tout à coup, en approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une marche, hélas ! bien connue de Léonce et de Delphine. Léonce frémit en la reconnaissant : - O mon amie ! dit-il, cet air, c'est le même qui fut exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Mathilde. Ce jour ressemblait à celui-ci. Je suis bien aise que cet air annonce ma mort. Mon âme a ressenti dans ces deux situations presque les mêmes peines ; néanmoins je te le jure, je souffre moins aujourd'hui. Comme il achevait ces mots, la voiture s'arrêta devant la place où il devait être fusillé. Il ne voulut plus alors s'abandonner à des sentiments qui pouvaient affaiblir son cœur. Il descendit rapidement du char, et s'avança en faisant signe à M. de Serbellane de veiller sur Delphine. Se retournant alors vers la troupe dont il était entouré, il dit, avec ce regard qui avait toujours commandé le respect : - Soldats, vous ne banderez pas les yeux à un brave homme ; indiquez-moi seulement à quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au cœur ; il est innocent et fier, ce cœur, et ses battements ne seront point hâtés par l'effroi de la mort. Allons. Avant de s'avancer à la place marquée, il se retourna encore une fois vers Delphine ; elle était tombée dans les bras de M. de Serbellane, il se précipita vers elle, et entendit M. de Serbellane qui s'écriait : - Malheureuse ! elle a pris le poison quelle m'avait demandé pour Léonce ; c'en est fait, elle va mourir ! »

Commentaire
de Delphine
de Mme de Staël, 1802


Germaine de Staël (1766-1817) est une pionnière du mouvement romantique. Elle a contribué à faire connaître la littérature romantique allemande et en particulier Goethe et les fameuses Souffrances du jeune Werther qui avaient provoqué une vague de suicide en Europe. Dans Delphine en 1802, un roman épistolaire, elle narre l'histoire de deux personnages dont l'amour ne peut aboutir ; d'une part, parce que Léonce est déjà marié à Mathilde, et d'autre part, car Delphine est une amie de Mathilde qu'elle ne peut pas trahir. Dans cet extrait de la fin du roman, Delphine se suicide devant Léonce, son amant, qui devait être fusillé. On verra en quoi cette scène relève d'un drame romantique. D'abord, on s'attachera aux caractéristiques du roman d'amour, puis on examinera l'atmosphère tragique de cette scène finale.

I- Un roman d'amour

A) L'exaltation des sentiments

  • Ce passage alterne narration et dialogue. En effet, les personnages s'expriment essentiellement au discours direct ce qui contribue à rendre le récit plus vivant. De même l'abondance d'exclamations appuyées d'interjections intensifient l'exaltation des sentiments : « Hélas ! Combien nous avons souffert ! » ou encore « Ah ! Dieu ! ». De plus, les deux personnages s'interpellent directement l'un comme l'autre : « « mon ami » ou « Oh! mon amie ! ».

  • Le lien amoureux réciproque est clairement évoqué. Léonce éprouve beaucoup d'amour pour Delphine : on le voit avec l'exagération : « lui-même enivré d'amour ». De même, Delphine aime Léonce de manière hyperbolique : « Léonce je t'aimais avec idolâtrie ». Cependant, on remarque que sa déclaration passionnée est énoncée au passé. Cela traduit un malaise profond qui altère ses sentiments.

  • En effet, on a en parallèle l'évocation de la douleur et de la souffrance. Delphine exprime sa douleur à Léonce par le biais d'une image : « je reçus une blessure qui ne s'est point fermée ». Symboliquement, elle explique que son chagrin persiste et que sa peine est intense. Il semble qu'elle ne parvienne pas à décrire autrement sa souffrance car elle est en proie à une indescriptible douleur : « je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m'oppressait sans cesse » (insistance avec le parallélisme).

B) Des personnages exemplaires

  • Delphine est l'héroïne éponyme de ce roman. Elle est présentée comme une jeune femme dont « [l]a figure était si ravissante qu'elle ravit n'importe qui ». L'exclamation unanime des soldats : « Qu'elle est belle ! » insiste sur sa beauté physique. Elle envoûte et subjugue son entourage : outre les soldats qui sont « frappés de tant d'éclat », Léonce accorde autant d'importance à sa vie qu'à celle de Delphine : « la vie, le plus grand des biens avec elle » (exagération avec le superlatif).

  • Le caractère exceptionnel de Delphine est également transcrit par son éloquence et dont les « douces paroles » parviennent à plonger Léonce « dans une religieuse méditation ». D'autres termes religieux sont inclus dans sa tirade : « hommage digne du Ciel », « bienfait du Ciel », « vertu », « Providence ». Ainsi, ses paroles paraissent semblables à celles d'une sainte. D'ailleurs, elle s'attribue comme à Léonce, un statut à part des autres quand elle dit : « des êtres tels que nous », « notre nature sensible et fière ».

  • Léonce est également grandi dans ce passage . Il fait preuve d'une grande dignité et d'un courage chevaleresque face à sa mort prochaine. Sa vaillance se traduit par des impératifs qu'il adresse aux soldats qui doivent le fusiller : « indiquez-moi », « visez-moi au cœur ». D'autre part, les phrases négatives qu'il emploie montre qu'il n'a pas peur d'affronter la mort : « vous ne banderez pas les yeux », « ses battements ne seront point hâtés par l'effroi de la mort ». On est donc dans le registre épique.

    Ainsi, ce roman met en scène du sublime et de l'héroïque avec des personnages exemplaires par les nombreuses qualités notamment la beauté, l'éloquence, l'esprit et la vertu religieuse pour Delphine et la dignité et le courage pour Léonce. Cette histoire d'amour impossible où les sentiments sont exaltés va se terminer de manière dramatique.

    Germaine de Staël par Gérard (1817)
II- Une atmosphère tragique

    A) Le poids de la fatalité et les obstacles


  • L'importance d'une fatalité pesant sur les deux personnages est clairement évoquée ; « la fatalité empêcha notre mariage ». Delphine présente en effet une certaine forme de fatalisme et n'accorde plus aucune importance à la vie. Pour elle, « le bonheur est impossible » car « des êtres tels qu'[eux] auraient été malheureux dans le monde ». Dans cette phrase, le conditionnel nous donne déjà la perspective du suicide de Delphine qui est en proie au mal-être.

  • Les deux personnages sont soumis à une forme de malédiction divine : « Ah! Dieu ! Que vous ai-je fait pour m'ôter la vie ». Chez Léonce, on ressent un sentiment d'injustice. En revanche, Delphine semble l'accepter plus facilement : « Ah ! N'accusons point la Providence ! ».

  • L'ironie du sort est aussi une forme de fatalité : « cet air c'est le même qui fut exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Mathilde ». Ces deux situations correspondent aux souvenirs les plus pénibles pour les deux amants. Ainsi, ils sont soumis à l'intrusion d'obstacles sociaux : outre le mariage de Léonce avec Mathilde, Delphine est blessée par « l'ingratitude de l'amitié ».


    B) Une destinée funeste dans un monde cruel (contexte historique)


  • La mort paraît nécessaire à Delphine qui préfère mourir plutôt que de vivre à l'époque de la Révolution. Sa réprobation de la Révolution est clairement exprimée : « Vois dans quel temps nous étions appelés à vivre « . Elle qualifie aussi la Révolution de « sanglante » et l'accompagne de l'altération de grandes valeurs comme « la vertu, la liberté, la patrie ». Elle crée un contraste entre cette époque qui lui fait ressentir de la répulsion et leur âge encore tendre où «  le cœur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel ».

  • On peut voir que ce passage fait office d'un véritable cheminement vers la mort : la phrase « la longueur et la fatigue de la route » est polysémique. Le mot « route » peut être équivalent à la route où elle circule comme à une route vers la mort prochaine qu'elle aura préméditée. D'où l'évocation de « sentiments sombres » au départ. Par ailleurs, le lexique de la mort est omniprésent : « terme de notre vie », « exécuter », « une mort », « l'effroi de la mort ». Enfin, « la voiture s'arrêta devant la place où [Léonce] devait être fusillé ». Mais on n'assiste pas à la mort de Léonce mais bien à celle de Delphine.

  • La mort de Delphine est un véritable coup de théâtre pour Léonce mais aussi pour les lecteurs. Elle est annoncée d'une part par le regard de Léonce : « elle était tombée », et d'autre part, par l'exclamation de M. de Serbellane : « Malheureuse! Elle a pris le poison […] c'en est fait, elle va mourir ». Cette dernière phrase relève du registre tragique à cause de la mort soudaine, mais aussi de pathétique du fait de la pitié que le lecteur éprouve avec le « c'en est fait elle va mourir » où le futur proche traduit l'imminence du drame.

    Ainsi, ce roman d'amour illustre bien un drame romantique. En effet, toutes les caractéristiques sont présentes : le thème de l'amour contrarié et interdit, l'exaltation des sentiments, les personnages exemplaires, le contexte historique avec la Révolution et la religion. Cette scène s'achève de manière pathétique et le drame prend la grandeur d'une tragédie. Par ailleurs, Germaine de Staël met en scène le personnage de Delphine pour grandir la figure féminine qui n'obtient pas assez d'importance même à la Révolution. Les personnages de cette œuvre rejoignent les amants mythiques comme Roméo et Juliette dans la célèbre pièce de Shakespeare où les deux jeunes gens se donnent la mort par le poison.

    Hind (1S1) mai 2013

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