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jeudi 25 avril 2013

Le pou de Lautréamont in Les Chants de Maldoror (1869)


Le pou de Lautréamont : commentaire et EAF 2008 les sujets à l'étranger


Le "cas" Lautréamont, dans le sujet de Pondichéry (série S), a alerté certains d'entre vous ! En effet, ce jeune "poète" franco-uruguayen, qui mourut à l'âge de 24 ans, en 1870, juste après avoir fait imprimer (la publication ne se fera que 15 ans après) Les Chants de Maldoror est un provocateur et un révolté. Il se rapproche des côtés sombres de Rimbaud, Baudelaire, Byron et de bien d'autres. Avec ce texte-là, on vous a un peu "cherché des poux dans la tête" et ceux qui ne connaissent pas du tout cet auteur se trouvent un peu désorientés. L'auteur est-il un poète ou un prosateur ? Un farceur ou un démoniaque ? 

Voyons ce texte :

Lautréamont (1846-1870), « Le Pou », Les Chants de Maldoror, chant II, strophe 9 (1869).

 Le pou

 [...] Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m'en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits1 ; car, ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien2 de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
 C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu'il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu'il t'en fît davantage. [...]

 
1. recrue faisant son service militaire.
2. microscopique.

Si on se pose les trois questions incontournables (quoi ? comment ? pourquoi ?)
on peut répondre ainsi :

Quoi ?
 Le texte évoque la potentielle dangerosité du pou, ce qui surprend.

Comment ?
 C'est un discours à la première personne du singulier (Moldoror est l'énonciateur) qui s'adresse à "la race humaine".  Il s'agit d'un extrait de la "strophe" 9 du Chant II !!! Pourtant, pas de strophes classiques et traditionnelles, ni de musicalité particulière qui ressemblerait à un chant ! Il s'agit plutôt d'une description de la "dévoration" que peut faire subir le pou à tout organisme vivant, aussi énorme soit-il ...

Pourquoi ? Ce Maldoror (mal d'horreur ou mal d'aurore ?) ressemble furieusement à la figure de Satan. D'abord, il semble mettre en garde l'homme contre les dangers du pou, ou plutôt des intentions du pou. Ensuite, il se rejouit du mal que ce pou monstrueux a pu déjà faire à l'humanité. Enfin, il souhaite qu'il lui en fasse encore plus à l'avenir !!!

La problématique peut alors s'énoncer de manière très lapidaire :

L'auteur se moque-t-il de nous avec ce texte qui échappe aux normes du bon sens, de l'esthétique poétique classique et même de la morale ?

Quel plan adopter ?

On a vu que la principale caractéristique formelle de ce texte est de ne pas respecter la forme poétique attendue. De quelle sorte de poésie s'agit-il donc ? Il faudra terminer par cet aspect sachant que les poètes surréalistes reconnaissent Lautréamont comme leur précurseur.

Mais comment commencer ? Comme d'habitude, par le plus évident ! Or, ici, ce qui frappe, ce sont le cynisme, le sarcasme et la méchanceté de l'énonciateur Moldoror qui se dévoilent peu à peu jusqu'à la dernière phrase terrible. On assiste à une manipulation et à une provocation du lecteur.


Ensuite, il y a une complaisance dans l'évocation du pou anthropophage. L'horreur, le sadisme et la monstruosité sont si exagérés que cela en devient burlesque : une sorte de rire noir, car l'humour est plus fin.

On peut annoncer le plan ainsi :

Nous verrons comment, dans un discours provocateur et violent qui se complaît dans l'évocation de la cruauté d'un pou envers l'humanité, le poète détourne les codes du genre poétique pour  manifester son nihilisme radical et inventer une nouvelle forme de poésie du langage.

I) Un discours provocateur et violent de Moldoror à l'humanité

A) La provocation et la manipulation du destinataire
-
 par les marques de l'énonciation, les apostrophes, le mode verbal impératif.
- par les pseudo conseils, suivis de mises en garde, comme des menaces.
par les futurs prophétiques et imprécatoires.
par le postulat premier : "Vous ne savez pas ... je vais vous le dire" qui souligne l'ignorance des hommes et la supériorité de Maldoror.

B) La complaisance dans l'horreur et le monstrueux
- par l'omniprésence du lexique du corps torturé par la dévoration.
- par  l'évocation d'un bestiaire monstrueux qui répugne avec la victoire de la vermine (le pou) infiniment petit, sur le cachalot, infiniment plus grand et dangereux pour l'homme !
- par le "ricanement" sarcastique de l'énonciateur : "Vous m'en donnerez des nouvelles".

II) Le burlesque sadique

A) L'absurde 
(relever toutes les exagérations et incohérences logiques)

B) Le mélange des registres 
(didactique, pathétique, burlesque, sarcastique) d'où un brouillage du message pour le lecteur qui ne sait pas si on veut le faire rire, lui faire peur, le dégoûter ...

III) Vers une nouvelle poésie du langage

A) Une esthétique inversée : le laid, le mal, le faux 
(Platon prônait l'inverse : le beau, le bien et le vrai)

B) Une poésie prosaïque : la singularité du langage comme fait poétique

Vu la singularité du texte, la troisième partie plus complexe peut être supprimée et le contenu figurer en conclusion pour montrer que Lautréamont ouvrait la voie à la modernité : recherche sur le langage, l'inconscient, les pulsions (cf. la psychanalyse).





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