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lundi 2 novembre 2015

La nuit de feu de Eric-Emmanuel Schmitt, notes de lecture



La nuit de feu de Eric-Emmanuel Schmitt
Editions Albin Michel (2015)

La conversion dans la nuit du désert : un moment décisif 




 Extrait d'une interview de l'auteur par un journaliste de L'1visible  (Source)
- Vous étiez athée et vous êtes devenu croyant, comment cela s’est-il passé ? 
E.-E. Schmitt - C’était lors d’un voyage dans le désert du Hoggar au Sahara. Nous étions une dizaine à marcher pendant quinze jours. Et un jour, je me suis perdu en faisant l’ascension du mont Tahat. J’avançais comme un dératé. C’est comme si j’avais rendez-vous avec ma perte. La nuit est tombée, il n’y avait personne autour de moi, j’appelais et personne ne répondait, je n’avais rien à boire, rien à manger. J’ai passé plus de trente heures seul et perdu dans le désert. Cette nuit-là, qui aurait dû être une nuit de peur et d’angoisse, a été au contraire une nuit qui m’a donné une confiance absolue dans la vie et dans le mystère de la condition humaine. Une nuit mystique, « une nuit de feu », comme disait Pascal. J’ai été incendié par la foi, irradié, pénétré par une force tellement plus grande que moi que je ne pouvais pas en être l’auteur. Le lendemain, le guide Touareg m’a aperçu et est venu à mon secours. J’ai gardé ce secret qui faisait de moi un croyant.


Commentaire de lecture

                      En 1989, au cours d'une randonnée dans le grand sud algérien, dans le massif du Hoggar, E.-E. Schmitt en redescendant d'un sommet plus rapidement que ses compagnons s'égare, ne retrouve pas la trace de l'oued où ils avaient planté leur campement.
En février, la nuit tombe rapidement et la température chute très vite. Très légèrement vêtu, il se met à l'abri en creusant une sorte d'excavation dans le sable, protégé par les rochers et il se love au fond du trou observant les étoiles. Aucune peur, seulement le sentiment de sa fragilité, de la proximité de la mort qui pourrait survenir si on ne le retrouvait pas sous quarante-huit heures. Alors que ces pensées l'assaillent, voici que son corps se dédouble. Une part de lui-même est aspirée et flotte au-dessus du paysage, son corps semble suspendu, il flotte dans les airs, vole, se déplace. Une force intervient en lui qu'il ne contrôle pas, ne localise pas, qu'il ne connaît pas mais elle est présente, le soutient, l'accompagne dans son périple. Il lui est donné de dominer le Sahara. Et puis la force est Fusion et Communion avec celui qu'elle a choisi, élu.

(p.134) « Elle me pénètre le corps, l'esprit. Me voici irradié ! J'épouse la lumière (...) Je lévite mais nulle part en quittant le temps, j'ai quitté l'espace ; et en route, j'ai égaré ma volonté puisqu'elle s'est abouchée avec celle d'un autre. (…)  « Cette énergie inébranlable, indomptable, à l'œuvre dans l'univers, je m'absorbe en elle ! »

            Ce feu qui l'embrase intérieurement alors qu'il lévite au-dessus du désert, ce sentiment d'éternité, de plénitude, d'absolu dans l'indicible, pourquoi ne pas le nommer Dieu ? Ce concept que le philosophe rationaliste refusait d'admettre s'imposait à lui. Cette expérience troublante ne laisse pas indifférent, elle nous interpelle au plus profond de nous-mêmes, de notre intériorité, de notre spiritualité ou de notre négation de la foi. Certes, nous ne choisissons pas, nous sommes choisis. Il n'y a pas de hasard, ce qui doit être, sera.

            Il me semble que les agnostiques seront troublés par le témoignage de cet écrivain. Ce n'est pas le premier, d'autres l'ont précédé : Saint-Augustin, Pascal, Claudel, le père Charles de Foucauld et bien d'autres encore comme Paul Verlaine nous ont livré leur témoignage d'une conversion qui leur paraissait insensée. Et cela s'est produit. Dans tous les témoignages, la présence de la lumière, de l'éblouissement, du feu intérieur qui embrase tout l'être et cette joie qui vous illumine, vous transcende.
(p. 183) « Une nuit sur terre m'a fait pressentir l'éternité. »

            Que dire quand tant de témoignages se rejoignent, se recoupent, à des années, des siècles d'intervalle ? Il ne peut être question d'invention pure, d'affabulation. Quelque chose a eu lieu qui relève du vécu mais en même temps de l'irrationnel. Et cependant, cela a bouleversé la vie de ceux qui ont approché cette révélation du divin. On ne choisit pas. Notre voie est tracée dans ce domaine. Est-ce cela que certains appelaient être Elu ?

            Un livre qui ne nous laisse pas indifférent, ébranle nos certitudes, bouscule notre quiétude, nous oblige à penser aux questions fondamentales.

                                                           Josseline G.G. (14/10/2015)

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