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lundi 4 février 2013

Du domaine des Murmures de Carole Martinez


Du Domaine des Murmures – Carole MARTINEZ  - Gallimard (2011)


1187- Au jour de ses noces avec Lothaire, le fils d’un seigneur voisin, ami de son père, le tout puissant Seigneur des Murmures, la jeune Esclarmonde refuse de dire « Oui » et se tranche une oreille pour fléchir son père. Elle veut s’offrir à Dieu. Son père la fera emmurer dans une cellule contiguë à la chapelle de Sainte Agnès, sise sur son domaine. Seule une ouverture pourvue d’une fenestrelle à barreaux la reliera au monde. Mais le matin de son enfermement, à l’aube, alors qu’elle s’échappe discrètement du château parental pour profiter une dernière fois de la liberté d’une promenade, elle est violée par un inconnu qui semble surgi de nulle part mais déverse en elle toute sa violence, sa rage et sa rancœur.

            De retour au château, Jehanne sa servante, mise dans la confidence va l’aider à sa toilette et aux préparatifs pour la cérémonie de la réclusion. Pas question de révéler à quiconque ce qui s’est passé. Une recluse doit être vierge et Esclarmonde a passé l’examen avec succès deux jours auparavant. En entrant dans l’église, ni son père ni son fiancé n’ont un regard pour elle. Arrivée à leur hauteur, elle leur murmure : « Je prierai pour vous deux qui me laissez aux mains de mon Aimé, de mon Créateur céleste. Je prierai pour que vous en soyez remerciés et que vos fautes vous soient pardonnées. » (p.41)

            S’installe alors la vie de recluse avec la ferveur pieuse des premiers jours, les moments de frustration, de manque de liberté. Puis quelques mois s’écoulent et Esclarmonde doit se rendre à l’évidence qu’elle n’est plus seule dans sa cellule. Elle abrite en elle une autre vie, encore invisible au monde, inavouable mais bien réelle. Elle réussit à mettre au monde, seule, en pleine nuit, son enfant. C’est un petit garçon blond qu’elle prénomme Elzéar, ce qui signifie secours de Dieu. Le lendemain de sa naissance, elle fait appeler son père et lui tend l’enfant. Il s’en empare, disparaît au château et revient quelques heures plus tard, rapportant le bébé hurlant, les menottes en sang. L’enfant a les paumes percées, à l’image des stigmates du Christ.

            La nouvelle de la naissance de cet enfant béni de Dieu, portant les stigmates de Jésus, se répand comme une traînée de poudre dans le Comté. La chapelle de la recluse se trouvant déjà au carrefour de la route des pèlerinages, la fréquentation des croyants et des curieux s’accroît. Fait inexpliqué, la mortalité sur le Domaine des Murmures a cessé totalement et tous s’accordent à penser que la protection des prières d’Esclarmonde est bénéfique. La voilà qui prend conscience de sa puissance sur les esprits un peu simples et de là à souffler sa volonté à son père, il n’y a qu’un pas qu’elle franchira, l’entraînant sur le chemin des Croisades, pour reprendre le Tombeau du Christ.

            Du fond de sa cellule de recluse, elle suit les épreuves des Croisés dans ces déserts brûlants, dans ces carnages où elle respire la mort et dont elle ressort épuisée, exsangue. Expérience mystique, charnelle, poétique, désincarnée, amour courtois que celui de Lothaire qui n’abandonnera jamais la recluse et viendra réciter ses poèmes  et chanter son amour pour sa Dame à sa fenestrelle où il aura pris soin de planter un rosier pourpre au parfum enivrant.


            Une écriture poétique alliant sensualité, délicatesse et musicalité pour le plus grand plaisir de nos sens. La puissance de l’évocation des paysages de la Loue en crue, du personnage de Bérengère, mi- fée mi- ogresse aux cheveux verts, au destin tragique et magique comme dans une légende. Tout dans ce roman nous invite à glisser dans ce mysticisme singulier qui nous entraîne dans les batailles de Saint Jean d’Acre. Par- dessus tout, Carole Martinez nous offre une écriture poétique qui capte dès les premières lignes et ne lâche plus ses lecteurs jusqu’à l’ultime page en apothéose. De la magie des mots naît le bel ouvrage. L’un des plus passionnants livres qu’il m’ait été  offert.
A lire passionnément.
           
            « Non, ce lieu est tissé de murmures,  de filets de voix entrelacés et si vieilles qu’il faut tendre l’oreille pour les percevoir. Des mots jamais inscrits, mais noués les uns aux autres et qui s’étirent en un chuintement doux. » (p. 15)  

Ecrit le 5/01/2012                                             Josseline G.